Ces tyrans qui prennent la plume
par Jean-Louis de Montesquiou

Ces tyrans qui prennent la plume

Lénine, Mao, Mussolini, Kadhafi, Saddam… Tous ont été attirés par la chose littéraire. Beaucoup se sont contentés d’ouvrages théoriques, mais certains se sont essayés à la poésie ou au roman.

Publié dans le magazine Books, février 2019. Par Jean-Louis de Montesquiou
Dictateur, un job à plein temps ? Pas forcément, à en juger par le nombre de despotes qui ont trouvé le temps de prendre la plume et de faire couler non seulement le sang mais des flots d’encre. Certaines de leurs œuvres ont même rivalisé avec les textes divins, du point de vue de leurs tirages comme de leurs conséquences pour l’humanité. Naguère, le dictateur-écrivain était mieux vu que le dictateur tout court (voir Frédéric le Grand). À l’ère moderne ce serait presque l’inverse. Lénine, Staline, Hitler, Mussolini, Atatürk, Salazar, Franco, Mao mais ­aussi Enver Hoxha, Fidel Castro, Leonid Brejnev, presque tous les tyrans d’Asie centrale, Nasser, Kadhafi, Ceaucescu, Saddam Hussein : ils ont tous multiplié ouvrages théoriques et Mémoires. Leur production est souvent phénoménale. Les œuvres complètes de Lénine totalisent 55 volumes et celles de Staline 68, le record toutes catégories confondues appar­tenant sans doute à Kim Il-sung et Kim Jong-il : à leur crédit, 4 000 volumes pour le père et 1 500 pour le fils, touchant à tous les sujets, de la philosophie au cinéma, de la fabrication du tofu à l’éducation des masses (plus ou moins 3 millions de morts à eux deux). Comment expliquer cet attrait pour la chose littéraire ? D’abord, beaucoup de dictateurs ont débuté comme intellectuels, voire comme écrivains (Mussolini avait publié des nouvelles, une biographie de Napoléon, un roman ; Hitler se présentait sur son CV comme auteur). Certains étaient aussi de grands lecteurs : Hitler possédait 16 000 livres, Atatürk en a lu 4 000 au cours de sa vie, Castro dévorait les classiques et Mao fut bibliothécaire puis libraire. Presque tous les dictateurs, à ­défaut d’être arrivés au pouvoir à l’aide de leurs livres, ont quand même considéré qu’ils devaient se munir d’une dorure littéraire ou philosophique, quitte à se la procurer artificiellement. Cet amour de l’écrit est paradoxal, car c’est en général par la magie du verbe qu’ils conquièrent le pouvoir. Pourquoi, une fois en place, semblent-ils donc convaincus que seuls les mots couchés sur le ­papier peuvent les y maintenir ? C’est pourtant bien le cas, notam­ment dans le monde communiste où règne, comme en science, le principe du ­publish or perish. ­Lénine disait que la littérature « doit devenir un élément de la cause générale du prolétariat », et beaucoup de ses imitateurs, marxistes ou autres, ont élaboré leur doctrine plume à la main, le papier leur offrant l’opportunité d’une diffusion tous azimuts. Les tyrans plus portés naturellement sur la parole que sur l’écrit, ou plus paresseux, ont souvent eu recours à une solution intermédiaire, la publication de leurs discours. C’est le cas d’Atatürk, de Fidel Castro ou de Mao. Hélas, comme avait osé l’écrire un critique d’Hitler, « quelle déception que de retrouver sur le papier les paroles d’un orateur reconnu ». Le…
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