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Ces tyrans qui prennent la plume

Lénine, Mao, Mussolini, Kadhafi, Saddam… Tous ont été attirés par la chose littéraire. Beaucoup se sont contentés d’ouvrages théoriques, mais certains se sont essayés à la poésie ou au roman.

Dictateur, un job à plein temps ? Pas forcément, à en juger par le nombre de despotes qui ont trouvé le temps de prendre la plume et de faire couler non seulement le sang mais des flots d’encre. Certaines de leurs œuvres ont même rivalisé avec les textes divins, du point de vue de leurs tirages comme de leurs conséquences pour l’humanité. Naguère, le dictateur-écrivain était mieux vu que le dictateur tout court (voir Frédéric le Grand). À l’ère moderne ce serait presque l’inverse. Lénine, Staline, Hitler, Mussolini, Atatürk, Salazar, Franco, Mao mais ­aussi Enver Hoxha, Fidel Castro, Leonid Brejnev, presque tous les tyrans d’Asie centrale, Nasser, Kadhafi, Ceaucescu, Saddam Hussein : ils ont tous multiplié ouvrages théoriques et Mémoires. Leur production est souvent phénoménale. Les œuvres complètes de Lénine totalisent 55 volumes et celles de Staline 68, le record toutes catégories confondues appar­tenant sans doute à Kim Il-sung et Kim Jong-il : à leur crédit, 4 000 volumes pour le père et 1 500 pour le fils, touchant à tous les sujets, de la philosophie au cinéma, de la fabrication du tofu à l’éducation des masses (plus ou moins 3 millions de morts à eux deux). Comment expliquer cet attrait pour la chose littéraire ? D’abord, beaucoup de dictateurs ont débuté comme intellectuels, voire comme écrivains (Mussolini avait publié des nouvelles, une biographie de Napoléon, un roman ; Hitler se présentait sur son CV comme auteur). Certains étaient aussi de grands lecteurs : Hitler possédait 16 000 livres, Atatürk en a lu 4 000 au cours de sa vie, Castro dévorait les classiques et Mao fut bibliothécaire puis libraire. Presque tous les dictateurs, à ­défaut d’être arrivés au pouvoir à l’aide de leurs livres, ont quand même considéré qu’ils devaient se munir d’une dorure littéraire ou philosophique, quitte à se la procurer artificiellement. Cet amour de l’écrit est paradoxal, car c’est en général par la magie du verbe qu’ils conquièrent le pouvoir. Pourquoi, une fois en place, semblent-ils donc convaincus que seuls les mots couchés sur le ­papier peuvent les y maintenir ? C’est pourtant bien le cas, notam­ment dans le monde communiste où règne, comme en science, le principe du ­publish or perish. ­Lénine disait que la littérature « doit devenir un élément de la cause générale du prolétariat », et beaucoup de ses imitateurs, marxistes ou autres, ont élaboré leur doctrine plume à la main, le papier leur offrant l’opportunité d’une diffusion tous azimuts. Les tyrans plus portés naturellement sur la parole que sur l’écrit, ou plus par
esseux, ont souvent eu recours à une solution intermédiaire, la publication de leurs discours. C’est le cas d’Atatürk, de Fidel Castro ou de Mao. Hélas, comme avait osé l’écrire un critique d’Hitler, « quelle déception que de retrouver sur le papier les paroles d’un orateur reconnu ». Le Führer avait comme ­devancé le coup et amorcé, dans le corps même de Mein Kampf, un violent dénigrement de l’écriture, déclarant qu’« un brillant orateur ­écrira toujours mieux qu’un brillant écrivain ne parlera », et que l’écriture n’est pas la meilleure façon, ni la plus courageuse, d’interagir avec le Volk. Autre paradoxe : comment, lorsqu’on est arrivé au pouvoir en expo­sant par écrit une doctrine, s’en distancier si elle se révèle ensuite inadéquate voire dangereuse ? Ce problème a ­pourri la vie de Mussolini, « devenu l’otage de sa propre pro­pagande, qui ne lui laissait plus aucune marge de manœuvre », écrit le journaliste écossais Daniel Kalder dans Dictator Literature. Le Duce, qui, c'est vrai, se positionnait dans ses premiers écrits comme anticlérical et ­rebelle, a dû beaucoup rétropédaler pour se transformer en défenseur autoritaire de la patrie et de l’autel. D’autres ont eu recours à une technique moins noble mais plus efficace : l’enfilage de platitudes qui n’insultent ni n’engagent l’avenir, et la multiplication de termes creux facilement réversibles, en quête perpétuelle de cette quadrature du cercle : « Faire preuve de ­génie sans ­jamais rien énoncer de significatif », pour reprendre les termes de Kalder. Et que dire, sur le plan qualitatif, de la prose dictatoriale ? Elle est le plus souvent turgide, pesante, pontifiante, confuse, ennuyeuse ; celle d’Hitler regorge de fautes d’orthographe et d’erreurs de syntaxe. Pour la deuxième édition de Mein Kampf, il faudra apporter 2 294 corrections ! Les textes dictatoriaux sont également truffés de violences verbales voire de grossièretés – contre les déviationnistes (Lénine), les révisionnistes (Mao), les provocateurs (Mussolini), les juifs et autres « propagateurs de syphilis ­morale » (Hitler), les francs-­maçons (Franco) ; quant à Staline, il emploie (ou fait employer) le mot « combat » pas moins de 327 fois dans Histoire du parti communiste bolchevik de l'URSS. En ­revanche, peu d’émotions (sincères) et de sexe, sauf un petit peu chez Mussolini ou Saddam Hussein. Mais comment s’étonner du caractère impersonnel de ces récits, souvent produits de façon quasi industrielle par des nègres, voire des équipes entières de nègres ? À ceux-ci la tâche ingrate de confectionner des Mémoires authentiques à partir du plus indigent des matériaux, comme le journal de Brejnev, digne de ­celui de Louis XVI : « 16 mai 1976 : n’ai été nulle part ; n’ai appelé personne ; personne n’a appelé non plus ; le matin, rasé, lavé les cheveux ; un peu marché ; regardé la télé – l’armée contre le Spartak (les gars ont bien joué). » Mussolini confesse n’avoir « jamais pu venir à bout de cet illisible pavé de Mein Kampf » et Trotski dénie à Staline la paternité du texte Le Marxisme et la question nationale et coloniale car l’ouvrage « n’est pas suffisamment médiocre ». Mais qu’importent les critiques – les dictateurs-auteurs n’ont jamais aucun problème de diffusion de leurs œuvres : ils en rendent la lecture obligatoire, même s’il faut parfois payer (Mein Kampf, Le Petit livre rouge). L’ancien président du Turkménistan Saparmourat Niazov employait une méthode plus originale : pour passer le permis de conduire dans son pays, il fallait avoir lu le Ruhnama, sa diatribe politico-­mystique. Chez certains dictateurs, ce n’est pas la littérature qui est au service de la politique mais l’inverse, ­dirait-on. On trouve parmi eux des poètes – Staline (à ses débuts), Mao (tout au long de sa vie), Salazar (spécialisé dans les odes à sa patrie portugaise) –, mais surtout des romanciers, qui publient de façon anonyme (Saddam Hussein signe : « Par son auteur ») ou sous pseudonyme, comme Franco (même si le sien, Jaime de Andrade, est un secret de poli­chinelle). Leur production n’est pas forcément lamentable. La Maîtresse du cardinal, de Mussolini, est « un roman tout à fait lisible », décrète ainsi Daniel Kalder. Le roman de Franco, « Race », n’est guère folichon, mais pas aussi inquiétant ni aussi déplorable que le titre pourrait le laisser croire. Quant à la poésie de Mao, « elle n’est ni aussi bonne que la peinture de Churchill, ni aussi mauvaise que celle d’Hitler », selon l’un de ses traducteurs. On en vient à regretter que certains despotes n’aient pas sacrifié la politique à la littérature et troqué la casquette de dictateur pour le bonnet d’écrivain. Saddam, qui s’était lancé sur le tard dans l’écriture de romans d’amour (Zabiba et le roi, « Le château fort », « Les hommes et la ville », « Hors d’ici, maudits ! »), était passionné au point d’en négli­ger ses devoirs. Même si le résultat est d’une lecture éprouvante, ses sujets-lecteurs auraient certainement gagné au change.
LE LIVRE
LE LIVRE

Dictator Literature de Daniel Kalder, Oneworld Publications, 2018

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