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Une autre guerre de cent ans

Et si la guerre froide avait commencé dès les années 1890 ? L’historien norvégien Odd Arne Westad rebat les cartes géopolitiques et bouleverse les repères chronologiques.


© Sovfoto/UIG/Leemage

George Orwell fut, en 1945, le premier à employer les termes « guerre froide » pour désigner la période de grandes tensions qui s’ouvrait entre le bloc de l’Ouest et celui de l’Est et qui allait prendre fin avec l’effondrement de l’URSS, en 1991. Mais « froide » est-il le bon adjectif pour qualifier un conflit bien plus meurtrier qu’on ne le croit ? Et, surtout, l’affrontement a-t-il vraiment débuté au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ? L’historien norvégien Odd Arne Westad, qui est un spécialiste de cette période, le fait remonter beaucoup plus loin dans son Histoire mondiale de la guerre froide.

Tout commence, explique-t-il dans The Harvard Gazette, le site d’information de l’université où il enseigne, à la fin du XIXe siècle sous la forme d’un conflit entre capitalisme et socialisme. La première crise du capitalisme mondial dans les années 1890 incite les États-Unis et la ­Russie à étendre leurs empires et provoque une radicalisation du mouvement ouvrier qui préfigure la révolution bolchevique.

« La guerre froide était une bataille pour l’avenir, une bataille sur la façon dont ­allait être organisé le monde de demain. […] Et les enjeux étaient immenses », dit-il.

Cette époque, souvent perçue comme une confrontation symbolique entre l’Est et l’Ouest (notamment à travers la compétition sportive ou la conquête de l’espace), a également été marquée par une série de conflits « chauds », particulièrement meurtriers, dans ce qu’on appelait alors le tiers-monde, devenu le théâtre des guerres que les États-Unis et l’URSS se ­livraient par procuration : Corée, Vietnam, Angola, Afghanistan… « Ces conflits n’auraient probablement pas eu lieu s’il n’y avait pas eu cette opposition idéologique entre l’Est et l’Ouest », poursuit Odd Arne Westad.

À cela s’ajoute la répression (voire les massacres) d’opposants en URSS, en Chine, en Corée du Nord, au Cambodge et à Cuba. Et, dans le camp adverse, le soutien au régime d’apartheid en Afrique du Sud et les dictatures militaires instaurées avec l’aide de Washington du seul fait qu’elles se proclamaient anti­communistes.

Westad n’épargne aucune des deux parties. Côté communiste, le retard économique croissant, manifeste en termes de productivité et de bien-être, accule Moscou à une surenchère militaire. Aux États-Unis, après un rapport alarmiste du Conseil de sécurité nationale en 1950, on croit dur comme fer que l’URSS veut conquérir le monde, d’où la théorie des dominos et la stratégie de l’endiguement adoptée par Washington pour empêcher Moscou d’étendre sa zone d’influence. Une foutaise, selon Westad. Au Vietnam, par exemple, les Américains croient lutter contre un « monolithe communiste » qui n’existait plus depuis le schisme sino-soviétique du début des ­années 1960, alors qu’ils s’engagent à leurs risques et périls dans un combat de libération nationale classique.

Si l’étau a fini par se desserrer, c’est essentiellement grâce à Ronald Reagan et à Mikhaïl Gorbatchev, postule l’auteur. Le premier aurait eu le mérite de se démarquer de la vision figée qu’avaient ses prédécesseurs des dirigeants soviétiques ; le second « a eu le courage immense de ne pas s’opposer par les armes à l’effondrement de l’Union sovié­tique », tout en s’efforçant de faire évoluer le modèle communiste. La suite est connue : victoire sans appel du capitalisme et ­banqueroute complète du ­communisme.

Mais, nuance Odd Arne Westad, « la transition vers le capitalisme a été catastrophique pour la plupart des Russes ». Les États-Unis ont isolé la Russie et encouragé la mainmise des oligarques sur les richesses du pays. Conséquences : amertume, désir de ­revanche, Vladimir Poutine… Une nouvelle guerre froide est-elle possible entre Washington et Moscou ? Si oui, dans le monde multipolaire d’aujourd’hui où des pays tels que l’Inde, la Turquie et surtout la Chine comptent jouer leur propre partition, elle ne ­ressemblera en rien à la ­précédente.

LE LIVRE
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Histoire mondiale de la guerre froide (1890-1991) de Odd Arne Westad, Perrin, 2019

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