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Une certitude, des questions

« Si notre indolence dure, si l’envie pressante que nous avons de jouir continue à augmenter l’indifférence pour la postérité […], il est à craindre que les forêts […] ne deviennent des terres incultes. » Cette phrase est tirée de l’immense Histoire naturelle de Buffon, dans un passage intitulé « Sur la conservation et le rétablissement des forêts ». Que de mots essentiels dans cette réflexion d’un contemporain de Rousseau ! « Indolence », « jouir », « indifférence », « postérité », et bien sûr « conservation » et « rétablissement ». Tout est déjà dit ou presque, qui peut être étendu aujourd’hui à la planète entière avec, en tête, ces nouvelles préoccupations que sont le climat et la ­biodiversité.

Le climat, parce que la forêt en est considérée comme un grand régulateur. Les modèles prévoient que, si les forêts tropicales disparaissaient complètement, il en résulterait un réchauf­fement comparable à celui qu’a induit la combustion cumulée des combustibles fossiles depuis 1850. En Amazonie, la déforestation tend déjà à accroître la température et à réduire les précipitations. Les modèles prévoient aussi qu’une déforestation significative dans les régions tempérées et froides entraînerait un affaiblissement de la mousson dans l’hémisphère Nord et un renforcement de la mousson dans l’hémisphère Sud.

Comme celle du climat en général, la science de la forêt reste cependant lestée d’incertitudes. En voici quelques exemples. Tout le monde croit savoir que l’Europe était ­naguère couverte de forêts. Ce n’est pas certain. L’écologue néerlandais Frans Vera a publié un livre pour démontrer le contraire. Avant l’agriculture, l’Europe était selon lui une sorte de ­savane où les nombreux herbivores broutaient les pousses et arrachaient l’écorce des jeunes arbres. Ne restaient que des spécimens isolés ou des bosquets, protégés par des remparts de buissons épineux 1.

On présente habituellement l’Amazonie comme le « poumon de la Terre ». Elle rendrait un « service planétaire » en absorbant du CO2 et en fournissant « 20 % de l’oxygène » que nous respirons. Mais, pour la chimiste de ­l’atmosphère Nadine Unger, « presque tout l’oxygène produit par l’Amazonie durant le jour est réabsorbé la nuit. La forêt amazonienne est un système fermé. » La même ­Nadine Unger a fait très fort en affirmant que, si freiner la ­déforestation et planter des arbres est bénéfique pour la biodiversité, reforester massivement, comme la plupart des pays s’y engagent, pourrait avoir sur le climat l’effet inverse de celui qu’on escomptait.

En 2015, le nombre d’arbres sur la planète, jusqu’alors estimé à 400 milliards, a été recalculé : on est passé à 3 000 milliards. À quand la prochaine estimation ? D’après les cartes établies par satellite, la forêt a beaucoup progressé ces dernières années dans les régions tempérées et froides de l’hémisphère Nord, en raison de l’effet fertilisant du CO2 et des programmes de reforestation.

La hausse des températures est particulièrement sensible dans les régions arctiques, où les incendies prennent une tournure dévastatrice. Mais les feux de forêt sont une composante très ancienne de l’écologie de ces régions, au point que les conifères assemblent sur leur faîte une sorte de gros nid de graines destinées à être disséminées après un feu. Les coni­fères régressent, mais ils sont remplacés par des trembles et des bouleaux qui croissent plus vite et sont moins sensibles au feu. Absorbant plus de CO2 et réflé­chissant davantage la lumière du soleil, ce nouveau couvert forestier pourrait contribuer à « limiter le changement climatique »2.

Le seul point qui fasse l’unanimité, c’est l’urgence à contrecarrer le saccage des forêts tropicales, victimes du « jouir » ­dénoncé par Buffon.

Notes

1. Grazing Ecology and Forest History, 2000.

2. « The new North », Nature, 24 août 2015.

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