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Une origine chrétienne ?

En vogue chez certains islamologues allemands, l’hypothèse d’une origine chrétienne du Coran est pour le moins contestable

On sait tout sur la vie de Mahomet, jusque dans les moindres détails. Pour un musulman, elle ne relève pas de la croyance, mais d’un savoir solide, « scientifique », qui puise à différentes sources : le Coran, les hadith, geste des actes et dits de Mahomet faisant foi pour les fidèles, et la sîra, biographie du Prophète dont le plus ancien témoignage est celui d’Ibn Ishaq (VIIIe siècle) connu dans une version remaniée par Ibn Hicham au siècle suivant. Aux yeux d’un musulman, Mahomet est la caution de tout ce qui est islamique, de la théologie aux règles de la vie quotidienne.

Depuis la fin du XIXe siècle, les études islamiques européennes accordent de moins en moins de validité à ces trois sources. L’orientaliste hongrois Ignaz Goldhizer a établi que les hadith reflétaient de multiples manières les désaccords entre courants islamiques survenus environ trois siècles après la mort de Mahomet et ne pouvaient donc en aucun cas être considérés comme une référence fiable pour la connaissance de la personnalité et des actes du Prophète. La valeur de la sîra s’en trouve aussi diminuée, puisque la version qui a prévalu jusqu’à nos jours dans les études islamiques est composée d’importants passages des hadith et plus particulièrement d’interprétations du Coran.

La biographie de Mahomet du Danois Frants Buhl, parue en 1903, s’est imposée comme référence dans la littérature scientifique pendant tout le XXe siècle. Celui-ci y déplorait déjà l’impossibilité de reconnaître derrière les paroles de Mahomet rapportées par le Coran et les hadith « une créature de chair et de sang ». Il y voyait plutôt la marque de plusieurs personnages.


Des sources multiples

Cette approche, qui revient à douter de l’authenticité du Coran lui-même et de l’existence historique de celui qui l’a révélé, ne résiste pas à l’analyse. Dans une publication datant de 1974, l’Allemand Günter Lüling soutenait, après avoir analysé vingt-six passages du Coran, la thèse selon laquelle celui-ci renfermerait « en lui un texte fondateur – ou texte originel – chrétien préislamique ». Le Coran traditionnel comporterait des passages venant de ce texte fondateur et des passages proprement islamiques. L’ouvrage serait le résultat de nombreuses rédactions successives, ce qui se trouve au demeurant corroboré par des sources non coraniques. À ces hypothèses, Lüling ajoute des réflexions sur la chrétienté arabe préislamique [1].

D’après le Britannique John E. Wansbrough, ce que l’on nomme aujourd’hui Coran est né au cours d’une période s’étendant jusqu’au IXe siècle, pendant laquelle des fragments de textes d’origines diverses ont été rassemblés de manière anonyme pour former un texte sacré ; c’est ainsi que serait née la religion islamique. Les principales sources concernant Mahomet seraient des fictions apparues plus tardivement. Wansbrough et ses partisans omettent cependant de situer d’une manière probante cette supposée rédaction anonyme du Coran dans la chronologie du Proche-Orient. Ils font certes valoir qu’aucun exemplaire complet du Coran datant du début du VIIe siècle n’est connu. C’est vrai, mais que dire alors des écrits de Platon, du Nouveau Testament ou même de l’Ancien Testament si l’on ne devait croire à leur existence qu’à condition de disposer des textes remontant à l’époque de leur conception ? En rendant le Coran anonyme, Wansbrough a posé la première pierre de la théorie du texte initial « véritable » non arabe, arabisé par la suite, puis diffusé sous la forme du Coran actuel. Cette hypothèse, présente en filigrane dans les travaux de Lüling, est défendue aujourd’hui par un chercheur publiant sous le pseudonyme de Christoph Luxenberg, dans un livre titré « Lecture syro-araméenne du Coran » [lire ci-dessous, « Le Coran “syro-araméen” »].

L’œuvre de Luxenberg est un curieux mélange d’érudition sémitique, en particulier à propos de l’emploi des consonnes en arabe, et d’élucubrations fantaisistes [lire en bas de page, « Un paradis sans vierges »]. Des critiques sérieux décrivent un manque total de rigueur méthodologique et donnent à penser que son « interprétation » ne fonctionne que pour un petit nombre de passages du Coran – un peu plus dans l’édition de 2004  [2]. Dans plus de 95 % du texte, la belle théorie de Luxenberg ne s’applique pas. Même en supposant qu’elle vaille quelque chose, on ne peut donc pas parler d’une « lecture syro-araméenne », bien moins encore du déc

hiffrement d’un texte liturgique chrétien sous-jacent caché sous l’écriture arabe du Coran. En outre, Luxenberg est incapable de préciser l’arrière-plan historique du « mélange des langues araméenne et arabe » qu’il postule et dont il a fait sa Mecque. On sait en revanche depuis longtemps que quelques notions syro-araméennes sont passées en arabe au cours du IVe siècle, au début de l’imprégnation chrétienne de l’Arabie. Des recherches sur les inscriptions anciennes du sud de l’Arabie ont révélé que des notions clés du message coranique – par exemple celle de salât (prière) – ont été utilisées bien avant Mahomet, dans un contexte païen. Mais il était exceptionnel que l’influence fût telle qu’elle aboutisse dans les faits à une conversion au judaïsme ou au christianisme. Luxenberg ignore complètement les résultats de ces recherches.

Toutes ces carences n’ont pas découragé ses partisans. Dès 2004, ils ont publié un opuscule sur le débat qu’il a suscité, dans lequel ne figure aucune contribution critique envers ses procédés, leur préférant des considérations générales sur la réception de sa thèse. Luxenberg put y commenter son propre ouvrage et proposer quelques applications supplémentaires de sa méthode. Des experts, interviewés par Christoph Burgmer, le responsable de la publication, s’y expriment avec une prudence extrême. Les thèmes abordés sont de toute façon si bien choisis qu’ils dispensent d’un discours clair sur le travail de Luxenberg. Tout au plus est-il observé ceci : lorsqu’on se dit en possession d’une « clé herméneutique » pour lire le Coran, on n’est pas exempté de situer historiquement le moment où la communauté islamique se serait développée à partir d’une communauté araméo-arabe chrétienne et aurait remanié ses textes sacrés.


Le Coran sans Mahomet ?

Cet opuscule a été republié dans une version augmentée. Burgmer remarque dans la préface que le champ des recherches de Luxenberg s’est élargi « au contexte textuel chrétien ». Ailleurs dans ce livre, il est fait référence à la « genèse de la chrétienté ». À nouveau, on croirait entendre Lüling. L’auteur est Karl-Heinz Ohlig, chercheur en sciences des religions à l’université de Sarrebruck. Expert en histoire de la christologie, il est aussi connu pour un ouvrage sur l’islam, paru en 2000, en introduction duquel il déclare aux éminents spécialistes des études arabes que leur connaissance des sources musulmanes les inhibe dans leurs recherches – écueil auquel il échapperait, parce qu’il ne lit pas l’arabe. En vérité, les préoccupations scientifiques d’Ohlig n’ont que faire de l’islam. Ce qui lui importe, c’est de débusquer les preuves de l’existence d’une chrétienté non trinitaire qu’il considère comme véritable : selon cette doctrine, Jésus n’était pas le fils de Dieu, mais un homme exemplaire ; il était le serviteur de Dieu. Ohlig récapitule ces idées dans une contribution à un ouvrage collectif, « Les débuts obscurs », auquel Luxenberg a participé [3].

Il est affirmé à de nombreuses reprises dans le Coran que Jésus n’est pas le fils d’Allah, mais son serviteur. Sur ce point, Ohlig et Luxenberg se rejoignent : la « lecture syro-araméenne » échafaudée par ce dernier est la preuve que la chrétienté originelle, [de confession] non trinitaire, a bien survécu en Arabie. Et Ohlig offre enfin à Luxenberg un semblant de localisation historique pour situer ses chimères. « Les débuts obscurs » et un second ouvrage collectif, « L’islam primitif 4 », comprennent des articles se confortant les uns les autres autour d’une idée : quelque part dans l’espace syro-arabe s’est accomplie une conversion de cette chrétienté originelle à l’islam, dont le point de départ aurait été un rejet net de la christologie postnicéenne [5]. Pour étayer de telles affirmations, force est d’expurger le Coran de toutes les références à un prophète arabe du nom de Mahomet. C’est Ohlig qui, le premier, franchit un pas décisif en ignorant totalement les quelques milliers de pages que la tradition arabo-islamique doit aux débuts de l’islam. Pour lui, ces textes ne sont qu’une gigantesque falsification. Ohlig n’a bien sûr aucun égard pour la complexité de ces écrits, et confond manifestement leur contenu avec l’image dogmatique et lisse de Mahomet qui domine la littérature apologétique musulmane.

Ohlig ne s’occupe que du Coran, assemblage de textes « bizarrement indéterminés d’un point de vue géographique ». Dès lors, nul besoin de les situer dans le Hedjaz (la région de l’Arabie qui comprend La Mecque et Médine). Il ne reste plus qu’à expliquer le nom Mahomet, Mohammed, le « digne de louanges ». On le trouve dans le Coran, ainsi que sur des pièces de monnaie de la seconde moitié du VIIe siècle, et sur une inscription du dôme du Rocher (à Jérusalem) achevé sous le calife Abd al-Malik, vers l’an 700. Il y est inscrit : « Mahomet est le serviteur d’Allah et son messager » ; quant à la sourate [4], verset 171f, elle avertit les « gens du Livre » de ne pas voir en Jésus plus qu’un serviteur et messager d’Allah. La mention si précoce d’un prophète clairement attesté, du nom de Mohammed, est ainsi propre à ébranler l’idée de communauté chrétienne originelle. Dans « Les débuts obscurs », Luxenberg se charge de conjurer ce péril. Mahomet, prétend-il, n’est pas un nom de personne, mais un prédicat pour désigner le « serviteur et messager d’Allah ». Il faudrait alors comprendre : « Loué soit le messager et serviteur d’Allah », c’est-à-dire Jésus.

Faut-il souligner qu’il est de la sorte facile d’escamoter les incohérences auxquelles on s’expose ? Le nom « Mohammed » reste donc problématique. Le terme ne doit surtout pas venir de l’arabe, bien que sa racine apparaisse maintes fois dans cette langue. Mais apparemment, en syrien chrétien, on ne trouve rien de probant. D’après Ohlig, le mot serait donc passé directement de l’araméen ancien (du viie au IVe siècle av. J.-C.) à la secte chrétienne non trinitaire. La dernière thèse en date est celle de l’Allemand Volker Popp ; dans « L’islam primitif », celui-ci va jusqu’à suggérer que « Mohammed » viendrait de l’ougarite (civilisation moyen-orientale du deuxième millénaire avant notre ère), et, pour des raisons occultes, aurait été choisi comme épithète de Jésus par les chrétiens non trinitaires.

Les questions auxquelles la « nouvelle science critique de l’islam » cherche à répondre interrogent les sources de la vie de Mahomet d’un point de vue historique. Mais en appliquant des méthodes douteuses, ses réponses la conduisent à éliminer son propre objet d’étude. Conséquence paradoxale de cette démarche : Mahomet, tel qu’il apparaît dans le Coran et de nombreuses autres sources, arabes ou non arabes (pour les plus anciennes), demeure une réalité impénétrable, anhistorique, à l’écart de la chronologie et inexplicable – exactement comme le souhaite la majorité écrasante des musulmans.


Des écrits traditionnels déformés

Les études islamiques, si elles veulent se rapprocher de la réalité historique, doivent incontestablement s’émanciper de la manière dont les musulmans considèrent Mahomet. Depuis un siècle, des spécialistes ont tenté d’y parvenir en recherchant un passe-partout valable pour l’ensemble des écrits, qui livrerait leur véritable teneur ; une méthode universelle, mécanique, épargnant une laborieuse analyse de détail. Dans cette entreprise, ils ont progressivement laissé de côté ces sources. Ne pas prendre ces dernières au sérieux a même été érigé en principe de la « méthodologie historique critique ». À grande comme à petite échelle, ces chercheurs en sont arrivés à tordre les écrits traditionnels selon leur volonté. Chez Luxenberg et Ohlig, même la question de l’influence des religions antérieures sur l’islam naissant n’est pas traitée convenablement, alors que Lüling, par exemple, appelait fort légitimement à la prendre en considération. S’émanciper des présupposés islamiques pour déboucher sur de tels résultats est ni plus ni moins un échec.

Quel sens attribuer à la transformation de Mahomet, devenu un homme puissant après avoir été persécuté ? Quels événements historiques l’expliquent et comment s’est construite la version que les musulmans prennent pour une vérité historique ? Ces questions demeurent, bien qu’il ne soit

pas impossible d’y répondre. Les écrits traditionnels renferment des strates anciennes d’interprétation que les musulmans rechignent à considérer ; il est du devoir des études islamiques de les repérer. On ne peut dire qu’aucune recherche n’ait jamais été menée dans ce sens, ni que ces efforts n’aient jamais abouti à des résultats convaincants. De tels travaux existent bel et bien ; les éclaireurs qui aujourd’hui prennent la pose les ignorent.


Ce texte est paru le 21 septembre 2007 dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Il a été traduit par Myriam Gallot.

LE LIVRE
LE LIVRE

La querelle du Coran. Le débat Luxenberg : points et arrière-plans, Verlag Hans Schiler, non traduit

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