Vérités et mensonges de journaliste
par Jean-Louis de Montesquiou

Vérités et mensonges de journaliste

En 1984, un homme condamné pour meurtre intente un procès à un auteur qu’il accuse de l’avoir berné. Une occasion de s’interroger sur le côté malsain de la relation entre un journaliste et son sujet.

Publié dans le magazine Books, avril 2019. Par Jean-Louis de Montesquiou
Pris en tenaille entre « gilets jaunes » et fake news, le journaliste d’aujourd’hui est malmené. Il sait ce qui est exigé de lui : déceler la vérité, puis la dire. Mais une question subsidiaire demeure : jusqu’où peut-il aller pour arracher ladite vérité ? A-t-il le droit, légalement, moralement, humainement, de circonvenir son informateur, de le duper même ? Cette question a déclenché – aux États-Unis du moins – des passions, dont la violence s’est révélée en 1987 à l’occasion d’un procès qu’a intenté la victime d’une enquête journalistique à celui qu'elle soupçonnait de l’avoir cyniquement menée en bateau. La victime était en l’occurrence Jeffrey MacDonald, un méde­cin militaire accusé d’avoir assas­siné sa femme et ses deux filles. Joe McGinniss, un journaliste-écrivain réputé pour ses enquêtes au long cours et ses livres de true crime, s’empare de l’affaire. Il parvient à nouer avec son sujet une amitié apparemment sincère : Jeffrey réserve à Joe l’exclusivité de ses déclarations, lui donne accès à tous ses documents personnels, le loge chez lui, l’incorpore à son équipe d’avocats, l’inonde de lettres… En contrepartie, il compte sur son « ami » Joe pour l’aider à proclamer son innocence et partager avec lui les recettes d’un livre au succès assuré. Mais voilà : pendant le procès, le journaliste acquiert la conviction que MacDonald est bel et bien coupable du triple meurtre. Que faire ?   Le public doit avoir accès à la vérité Joe McGinniss est persuadé que le public doit avoir accès à la vérité. Il est aussi certain de tenir un best-seller et continue donc à se dire convaincu de l’innocence de Jeffrey, ­auquel il soutire informations et confidences, même une fois que ­celui-ci a été reconnu coupable et incarcéré. « J’ai besoin de tout savoir, lui écrit-il. Je dois connaître l’odeur de ta transpiration. Je veux savoir comment vous faisiez l’amour, Colette et toi. Et ensuite, je prends ce qui m’intéresse. Moi, en tant qu’artiste, il me faut tout ce contexte pour écrire l’histoire de Jeff MacDonald, un homme honnête qu’on a mis en prison. » La relation se poursuit jusqu’à la sortie du livre Vision fatale, qui présente le docteur comme un psychopathe. Désespoir et indignation de MacDonald, qui intente aussitôt un procès à McGinnis. Une autre journaliste-­écrivaine, Janet Malcolm, de The New ­Yorker, s’empare alors de l’affaire dans l’affaire. Son propos n’est pas la vérité du crime, mais la légitimité des moyens utilisés pour accéder à cette vérité. Dans la long form non fiction – genre où se sont illustrés Truman ­Capote et Tom Wolfe aux États-Unis, Albert Londres et Joseph Kessel en France –, on décortique un événement susceptible de jeter une lumière nouvelle sur les rouages de la psyché humaine ou de la ­société. Ce qui implique d’aller au fond des motivations et de la personnalité du sujet, et donc de bénéficier de sa parti­cipation active. Mais jusqu’où ? Et si le sujet est réticent ou inintéressant (Jeffrey l’était, selon McGinnis), peut-on en rajouter un peu, scénariser par-ci,…
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