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Vérités et mensonges de journaliste

En 1984, un homme condamné pour meurtre intente un procès à un auteur qu’il accuse de l’avoir berné. Une occasion de s’interroger sur le côté malsain de la relation entre un journaliste et son sujet.

Pris en tenaille entre « gilets jaunes » et fake news, le journaliste d’aujourd’hui est malmené. Il sait ce qui est exigé de lui : déceler la vérité, puis la dire. Mais une question subsidiaire demeure : jusqu’où peut-il aller pour arracher ladite vérité ? A-t-il le droit, légalement, moralement, humainement, de circonvenir son informateur, de le duper même ? Cette question a déclenché – aux États-Unis du moins – des passions, dont la violence s’est révélée en 1987 à l’occasion d’un procès qu’a intenté la victime d’une enquête journalistique à celui qu'elle soupçonnait de l’avoir cyniquement menée en bateau. La victime était en l’occurrence Jeffrey MacDonald, un méde­cin militaire accusé d’avoir assas­siné sa femme et ses deux filles. Joe McGinniss, un journaliste-écrivain réputé pour ses enquêtes au long cours et ses livres de true crime, s’empare de l’affaire. Il parvient à nouer avec son sujet une amitié apparemment sincère : Jeffrey réserve à Joe l’exclusivité de ses déclarations, lui donne accès à tous ses documents personnels, le loge chez lui, l’incorpore à son équipe d’avocats, l’inonde de lettres… En contrepartie, il compte sur son « ami » Joe pour l’aider à proclamer son innocence et partager avec lui les recettes d’un livre au succès assuré. Mais voilà : pendant le procès, le journaliste acquiert la conviction que MacDonald est bel et bien coupable du triple meurtre. Que faire ?  

Le public doit avoir accès à la vérité

Joe McGinniss est persuadé que le public doit avoir accès à la vérité. Il est aussi certain de tenir un best-seller et continue donc à se dire convaincu de l’innocence de Jeffrey, ­auquel il soutire informations et confidences, même une fois que ­celui-ci a été reconnu coupable et incarcéré. « J’ai besoin de tout savoir, lui écrit-il. Je dois connaître l’odeur de ta transpiration. Je veux savoir comment vous faisiez l’amour, Colette et toi. Et ensuite, je prends ce qui m’intéresse. Moi, en tant qu’artiste, il me faut tout ce contexte pour écrire l’histoire de Jeff MacDonald, un homme honnête qu’on a mis en prison. » La relation se poursuit jusqu’à la sortie du livre Vision fatale, qui présente le docteur comme un psychopathe. Désespoir et indignation de MacDonald, qui intente aussitôt un procès à McGinnis. Une autre journaliste-­écrivaine, Janet Malcolm, de The New ­Yorker, s’empare alors de l’affaire dans l’affaire. Son propos n’est pas la vérité du crime, mais la légitimité des moyens utilisés pour accéder à cette vérité. Dans la long form non fiction – genre où se sont illustrés Truman ­Capote et Tom Wolfe aux États-Unis, Albert Londres et Joseph Kess
el en France –, on décortique un événement susceptible de jeter une lumière nouvelle sur les rouages de la psyché humaine ou de la ­société. Ce qui implique d’aller au fond des motivations et de la personnalité du sujet, et donc de bénéficier de sa parti­cipation active. Mais jusqu’où ? Et si le sujet est réticent ou inintéressant (Jeffrey l’était, selon McGinnis), peut-on en rajouter un peu, scénariser par-ci, inventer des dialogues par-là ? Et, dans ce cas, qu’en est-il de la vérité ?  

Match nul et transaction financière

Ces questions se sont retrouvées au cœur du second procès qu’épluche Janet Malcolm dans Le Journaliste et l’Assassin. Officiellement, le tribunal de Los Angeles et les douze jurés doivent décider si « le journaliste » a induit « l’assassin » en ­erreur en camouflant sa vision des faits. Pendant les six ­semaines de débats, deux positions s’affrontent : celle des bonnes gens, dont les ­jurés, qui trouvent le procédé du journaliste « parfaitement dégueu­lasse » ; et celle des professionnels de ce que l’avocat de MacDonald appelle « l’industrie de l’écriture », qui déploient des trésors de casuis­tique pour distinguer entre mensonge et « semi-mensonge », laquelle casuistique serait « une des ­méthodes d’accès à la vérité ». Avec l’argument massue de ­McGinnis : « MacDonald essayait très clairement de me manipuler, et je m’en étais rendu compte depuis le début. Mais avais-je vraiment l’obligation de lui dire : “Je pense que tu essaies de me manipuler » ? […] Doit-on action­ner des petites clochettes à un moment donné ? Ce serait un obstacle à la réalisation de tout reportage un tant soit peu sérieux. » Le juge et les jurés sont dépassés. D’ailleurs, l’affaire se soldera par un match nul et une transaction financière. Janet Malcolm s’intéresse depuis longtemps au « chancre inscrit au cœur de cette rose qu’est le journalisme », au côté malsain de la relation journaliste-sujet. Si bien que, lorsque se présente l’occcasion d’examiner la question sous toutes ses coutures, elle la saisit. Elle attaque en force : « Le journaliste qui n’est ni trop bête ni trop imbu de lui-même pour regar­der les choses en face le sait bien : ce qu’il fait est moralement indéfendable.» Puis elle débusque les implications de ce célèbre incipit qui scandalisera durablement la profession. La première, c’est celle du rapport entre fiction et non-fiction, ou plus exactement du rôle de la première dans la seconde. « Roman­cier ou journaliste, c’est la même chose alors ? » fait mine de s’interroger le juge. Non, mais il y a pas mal de rapports. Un article requiert de son auteur qu’il stimule l’intérêt du lecteur, quitte à utiliser les techniques et les artifices du romancier. Truman Capote qualifiait d’ailleurs ses écrits de « romans de non-fiction ». Mais là s’arrête la comparaison : « L’auteur de non-fiction doit par contrat avec le lecteur s’en tenir à des événements qui se sont réellement produits et à des personnages de la vie réelle – et il ne doit pas embellir la vérité ni sur les uns ni sur les autres. »  

L’éternel désir humain de se raconter à autrui

Ce qui conduit à examiner la question du positionnement du journaliste face à son ­sujet. Réponse à double détente. D’abord, le journaliste n’a pas à s’exposer lui-même (sauf dans la variante du gonzo journalism, où l’on se met en scène, mais dont toute prétention à l’objectivité est de ce fait abolie). « Le journaliste est un être timoré. Là où le romancier plonge sans peur dans les eaux de l’exposition de soi-même, le journaliste tremble de peur et reste sur la plage dans son peignoir de bain. […] Le journaliste se limite à ce travail propre, courtois, qui consiste à exposer les peines et les hontes des autres. » Mais si l’on reste en retrait sans offrir à son sujet de contrepartie affective ou autre, pourquoi celui-ci accepterait-il de parler ? Parce que « quelque chose semble se produire chez les gens quand ils rencontrent un journaliste, postule Janet Malcolm. Quelque chose de vraiment inattendu. On croit que les gens vont faire preuve d’un maximum de ­méfiance et de prudence. Mais pas du tout… Ce genre d’entretien semble produire le même effet régressif qu’une séance avec un psychanalyste. » Ce « quelque chose », c’est le « vieux jeu de la confession, qui permet aux journalistes de gagner leur vie et aux sujets de donner libre cours à leur masochisme ». Au bout de l’entretien, l’imprudent sujet se retrou­vera bel et bien « empalé sur les mots » dont il a laissé le journaliste se saisir. Pas besoin de tromperies ni de moyens journalistiques détestables. Il suffit de s’en remettre à l’éternel désir humain de se raconter à autrui, et de lui faire suspendre son jugement. La vérité sera-t-elle pour autant au rendez-vous ? Selon Janet Malcolm, « il n’existe pas d’œuvre purement factuelle, pas plus qu’il n’existe de pure fiction ». L’important, suggère Janet Malcolm, est de ne pas se voiler la face et de tenter d’éviter de commettre « ce solécisme journalistique qui consiste à faire passer les sentiments de quelqu’un avant les besoins de l’article ». Un problème qui n’est manifestement pas celui des ­auteurs d’informations ­hâtives et volontiers fallacieuses qui ­déferlent sur le Web – et qui sont d’ailleurs parfois des ­machines.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le Journaliste et l’Assassin de Janet Malcolm, J'ai Lu Récit, 2015

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