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« Foutez le feu à l’Europe ! »

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De 1939 à 1945, la section D britannique a mené une lutte de guérilla ultra-efficace dans l’Europe occupée. Les personnalités hautes en couleur qui la composaient ne s’embarrassaient d’aucun scrupule.

Même chez les Anglais, la guerre n’est pas toujours une affaire de gentlemen. La preuve par l’unité de « lutte de guérilla », la section D, constituée début 1939. Drôle d’unité : des têtes brûlées, des aristocrates, des aventuriers-espions, des inventeurs excentriques. Confiée à Colin Gubbins (futur chef du Special Operations Executive, ou SOE) et logée Caxton Street dans une clandestinité complète – y compris vis-à-vis des autorités militaires britanniques –, l’unité commence par conceptualiser la théorie et la pratique de l’action clandestine dans des manuels de guérilla imprimés sur du papier comestible – au cas où. Puis, afin de contrer la domination allemande sur les mers, Cecil Clarke, un fabricant de caravanes de luxe, met au point une mine aimantée, la limpet mine. Fabriquée à partir de marmites, de détonateurs activés par la fonte de bonbons à l’anis, d’aimants achetés dans le commerce et d’explosifs placés dans des préservatifs, la ­limpet contribue à desserrer le blocus maritime. Alors que les officiers britanniques se pincent le nez et multiplient les entraves, les agents de Caxton Street développent leurs activités et inventent d’autres armes explosives, comme la bombe castratrice, placée sous la lunette des W-C (« une authentique goujaterie » selon Lawrence James, du Times), et la bombe collante (une p
âte à la nitroglycérine appliquée direc­tement sur les chars ennemis). Winston Churchill, lui-même gentleman à géométrie variable, s’enthousiasme. Il multiplie les réunions nocturnes ultrasecrètes, les midnight follies, pour débattre de ces projets sulfureux. Il chapeaute et appuie de toute son auto­rité les initiatives de Gubbins et associés, regroupées dans une unité indépendante, « le ministère de la Guerre non gentle­man », désormais basée à Baker Street. Ses instructions sont succinctes : « Et maintenant, allez-y, foutez le feu à l’Europe ! » À cet effet, des civils, des étrangers, des femmes même sont recrutés pour créer des réseaux en Europe occu­pée, depuis la Norvège jusqu’à la Grèce. William Fairbairn, l’ancien chef de la police de Shanghai, spécialiste de l’élimination extrajudiciaire de gangsters, met en place une « école du meurtre » d’où « toute idée de fair-play doit être absolument bannie ». Les élèves s’entraînent au combat à l’arme blanche dans les abattoirs, où ils s’exercent à récupérer leur arme « malgré les contractions des muscles qui bloquent le ­retrait de la lame ». « De la boucherie », confirme George Petras dans USA Today. Les clandestins de la guerre sale retardent la progression allemande et gênent l’acheminement de l’acier suédois. Ils font sauter le poste électrique de Pessac, qui alimente la base de sous-marins de Bordeaux, ainsi que la cale sèche de Saint-Nazaire, indispensable au fonctionnement du monstrueux cuirassé Tirpitz qui, du coup, ne pourra jamais s’aventurer dans l’Atlantique. Ils assassinent Reinhard Heydrich à Prague, font chuter le gouvernement du pronazi Cvetković à Belgrade. Ils subtilisent trois bateaux espions italiens dans un port neutre, celui de l’île espa­gnole de Fernando Poo. Ils ­entravent l’approvisionnement de Rommel en Afrique du Nord en sabotant le viaduc ferroviaire grec de Gorgopotamos. Enfin, succès peut-être le plus crucial de toute la guerre, après le ­Débarquement, les 300 hommes de Gubbins infiltrés en France retardent de trois semaines la remontée vers le nord de l’impitoyable division Das Reich (entre autres, en bloquant les roues des wagons porte-chars avec une graisse à l’acide). La défaite nazie sonne la fin de toutes ces pratiques. Le ministère de la Guerre s’empresse de déman­teler les unités clandestines et tente d’effacer jusqu’au souvenir de Baker Street. Les idées et les techniques de ­Colin Gubbins et de ­Cecil Clarke (rendu à ses caravanes après une diversification infructueuse dans les articles ménagers, avec un auto­cuiseur fâcheusement explosif) survivront cependant. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, où l’on n’a pas tant de scrupules.  
LE LIVRE
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Les Saboteurs de l’ombre. La guerre secrète de Churchill contre Hitler de Giles Milton, Noir sur Blanc, 2018

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