« Vous savez des choses que vous ne devriez pas savoir »
par Nick Richardson

« Vous savez des choses que vous ne devriez pas savoir »

Fin 2017, le Pentagone a autorisé la diffusion de deux vidéos montrant d’étranges phénomènes aériens non identifiés. Pourquoi ces images, prises par des pilotes de chasse, ont-elles été déclassifiées et confiées à un musicien obsédé par les ovnis et associé à des anciens des services secrets ?

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Nick Richardson

© Capture d’écran

Deux extraits de la captation vidéo réalisée par la caméra infrarouge d’un avion de chasse américain en 2004. Cette séquence a été déclassifiée en 2017 et sa diffusion confiée à la société To The Stars.

En décembre 2017, des images d’ovnis prises par des avions de chasse américains, officiellement déclassifiées et autorisées à la diffusion par le gouvernement des États-Unis, ont été mises en ligne par la société To The Stars Academy, qui se consacre à l’étude de l’univers extra­terrestre. La première des deux captations vidéo a été réalisée par un Super Hornet de la marine américaine équipé d’une ­caméra infrarouge. Elle ne dure qu’une trentaine de secondes, et ni la date, ni la position de l’avion n’ont été divulguées. Dès le début de l’enregistrement, on ­entend l’un des pilotes dire : « C’est un putain de drone, mec ! » au moment où la ­caméra accroche une petite forme blanche (le capteur est en « mode white hot », si bien que le secteur le plus chaud de l’image est coloré en blanc), plus longue que large, qui survole les nuages à distance constante de l’appareil. L’autre pilote répond : « Il y en a toute une ­escadrille ! », puis signale que ces « drones » volent contre le vent, dont la vitesse est de 120 nœuds. Dans les dernières secondes de la vidéo, l’objet, tout en poursuivant sa trajectoire, effectue une rotation à 90 degrés sur l’un de ses axes. « Regarde-moi ça ! » s’affole le premier pilote. « La chose tourne ! » répond son collègue. La deuxième séquence a été prise par un Super Hornet en 2004, au large de San Diego, équipé du même capteur-­caméra que le premier. On y aperçoit une tache blanche, puis la caméra passe en « mode TV » et zoome pour révéler que la tache est de forme rectangulaire. Juste avant la fin de l’enregistrement, l’ovni accélère brusquement et sort du champ, à gauche de l’écran. La vidéo n’a pas de son, mais To The Stars a publié une interview récente du pilote d’un autre avion, David Fravor, ainsi que le rapport, déclassifié, d’un autre pilote : tous deux disent avoir vu eux aussi l’ovni ce jour-là. Dans l’interview, David Fravor explique que l’exercice d’entraînement auquel il s’apprêtait à participer avait été reporté et qu’il avait reçu un ordre de mission bien réel : il devait se rendre à un point situé à 45 kilomètres à l’ouest. Une fois sur les lieux, il a ­aperçu, sous la surface de l’océan, un objet d’« environ la taille d’un Boeing 737 », soit quelque 40 mètres de long. Au-dessus de l’eau, un ovni sans ailes, en forme de « pastille Tic Tac » et long de 15 mètres, survolait de façon erratique l’objet ­immergé puis s’est mis à reproduire les mouvements de l’avion de Fravor, qui décrivait un cercle. Quand celui-ci s’est approché, l’ovni a filé à toute allure. Fravor est ­revenu voir ce que devenait la chose sous l’eau, mais elle avait disparu. Par la suite, ses collègues ont confirmé que la marine pistait ­l’ovni depuis deux semaines et qu’on l’avait vu descendre à grande vitesse depuis une altitude de 24 000 mètres, planer un ­moment puis disparaître. Le rapport, ­rédigé par un pilote « chevronné, décoré, expert reconnu de l’aéronautique navale en possession d’une habilitation secret ­défense », contient nombre d’observations semblables à celles de Fravor. Lui aussi a vu l’objet immergé et l’engin en forme de pastille, qui s’est mis à « piquer suivant des angles de trajectoire incompréhensibles » quand il l’a pris en chasse. Je suis surpris que les autorités américaines aient autorisé la diffusion de ces séquences. Cela revient à admettre publiquement que des pilotes très expé­rimentés ont repéré un appareil qu’ils sont incapables d’identifier, volant d’une manière que ni eux ni leurs collègues ne parviennent à expliquer. « Inexpliqué » ne signifie pas « extraterrestre », comme l’a souligné sur CNN l’astrophysicien Neil deGrasse Tyson après la diffusion des séquences : « Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas ce qu’on a sous les yeux que l’on a affaire à des créatures intelligentes venues d’une autre planète. » Certes, mais on ne dispose pas d’autre explication crédible. La technicité du matériel d’enregistrement, le nombre et la compétence des ­témoins, la trajectoire de vol des « pastilles » et le fait qu’elles ont été suivies pendant plusieurs jours semblent exclure la possibilité que ces ovnis soient un ­mirage ou un phénomène météo inhabituel. Il est tout aussi peu probable qu’un État ou une organisation non étatique ait pu mettre au point un engin volant aux capa­cités supérieures à celles des appa­reils américains, à l’insu de l’armée et des services de renseignement. Ces ovnis volent sans système de propulsion visible, ils sont capables d’atteindre des vitesses hypersoniques sans laisser de « signa­ture » – ni bang supersonique, ni traînée de condensation – et manœuvrent avec une agilité déconcertante. Certains estiment qu’il pourrait s’agir de prototypes appartenant aux États-Unis, citant des précédents comme ­l’affaire Roswell, en 1947, année où un objet que beaucoup prirent pour un vaisseau extraterrestre s’écrasa dans un ranch du Nouveau-Mexique. Il a fallu attendre les années 1990 pour que les autorités ­révèlent que ce qu’on avait d’abord présenté comme un « ballon météo » était en fait un ballon de surveillance d’essais ­nucléaires, fabriqué dans le cadre du projet Mogul, opération ultrasecrète menée dans le contexte de la Guerre froide. Mais, s’il s’agit d’un appareil de l’armée, pourquoi autorise-t-on leur diffusion aujour­d’hui ? Et, s’il a été mis au point en 2004, qu’est-il devenu ? Interrogé par un présentateur de Fox News, Fravor a confié que l’ovni lui semblait « ne pas être de ce monde ». S’il est étrange que ces images soient diffusées, la façon dont elles l’ont été l’est encore plus. To The Stars a été fondée par Tom DeLonge, ex-­chanteur du groupe pop-punk Blink-182. C’est un ­obsédé d’ovnis : il leur a consacré plusieurs chansons (comme « Aliens Exist », sur l’album Enema of the State) et a créé en 2011 le site Strange Times, qui publie des informations sur les ovnis, la crypto­zoologie et le paranormal. En 2015, il a quitté Blink-182 pour fonder la ­société de médias et de divertissement To The Stars, titre d’un de ses albums solo et d’un roman de science-fiction de L. Ron Hubbard, fondateur de l’Église de scientologie. C’est vers cette époque qu’il a accordé au magazine Paper une interview dans ­laquelle il évoquait ses « sources gouvernementales » et affirmait que son téléphone était sur écoute. Quand il a lancé To The Stars Aca­demy, en octobre 2017, DeLonge a diffusé une conférence sur YouTube dans laquelle il expliquait que, peu après la parution en 2016 de Sekret Machines, son roman sur les ovnis, il avait été ­contacté par « un homme travaillant pour un certain organisme » qui lui avait dit : « Vous savez des choses que vous ne devriez pas savoir, et j’ai besoin de savoir qui vous êtes au juste. » Il a été convié à rencontrer des « généraux » et des membres de la communauté du renseignement, et à visiter les laboratoires de R&D de l’entreprise de défense Lockheed, les Skunk Works : il raconte avoir franchi un portail gardé par des hommes armés et péné­tré dans un hall – où des haut-parleurs émettaient un bruit blanc – menant à un labo où des ingénieurs travaillaient sur…
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