Aux disparus de Téhéran

Aux disparus de Téhéran

À mi-chemin entre fiction et réalité, une BD iranienne ayant pour toile de fond les événements de 2009 est devenue un phénomène sur Internet. Publiée en album, elle nous fait découvrir le quotidien de la répression.

Publié dans le magazine Books, septembre 2011.

Zahra’s Paradise, c’est le plus grand cimetière de Téhéran. Un espace immense, en perpétuelle expansion, situé au sud de la ville. Le père de la révolution islamique, l’ayatollah Rouhollah Khomeini est enterré là. Tout comme nombre de manifestants tués par le régime lors de la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009. « C’est en voyant sur Twitter la vidéo tragique de l’enterrement d’un étudiant dans ce cimetière qu’Amir, un ancien journaliste iranien exilé aux États-Unis, a décidé d’agir », raconte le Jakarta Globe. Sa protestation prend la forme d’une bande dessinée écrite en collaboration avec Khalil, un artiste arabe lui aussi émigré aux États-Unis, qui rend hommage aux opposants et dont les épisodes sont publiés sur Internet à partir de février 2010. Très vite, Zahra’s Paradise devient un phénomène. Plusieurs milliers d’internautes se connectent chaque jour pour suivre en temps réel ce récit en noir et blanc, aux traits sobres et gracieux.

Les premières vignettes racontent la journée du 16 juin 2009, quatre jours après le scrutin controversé. Des centaines de personnes ont été arrêtées. Les forces de l’ordre ont ouvert le feu sur la foule. Et un jeune étudiant, Medhi, ne rentre pas à la maison. Commence alors une quête longue et désespérée pour le retrouver. « Dans les hôpitaux, les cimetières, aux portes des prisons… Sa mère et son frère le cherchent partout, entraînant le lecteur dans l’enfer du régime iranien. Un monde d’ombres et de terreur », explique l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Un monde que l’auteur a reconstitué d’après les récits de sa famille et de ses amis restés en Iran, et d’après sa lecture des blogs.

À mi-chemin entre fiction et réalité, Zahra’s Paradise est souvent comparée à Persépolis de Marjane Satrapi qui, selon Amir, a réussi « à faire tomber le mur du silence autour des Iraniens exilés ». Maus, d’Art Spiegelman, sur la persécution des Juifs par les nazis, est aussi régulièrement évoqué, tout comme le « reportage graphique » Palestine du journaliste Joe Sacco. « Le mélange entre histoire et bande dessinée est une recette à succès », note le Spiegel. « Mais ce qui distingue Zahra’s Paradise, précise le Globe and Mail canadien, c’est la publication de la bande dessinée sur Internet, une planche à la fois, tous les trois jours, dans douze langues : le farsi, l’arabe, le hollandais, le français, l’espagnol, l’italien, l’anglais, le coréen, l’hébreu, le portugais, l’allemand et le suédois. »

« Jamais aucune bande dessinée ne s’était attaquée avec un tel courage à la terreur d’un régime, juge le Spiegel. Zahra’s Paradise montre de façon impitoyable comment un État peut détruire ses citoyens. » Un constat qui n’empêche pas l’auteur de se montrer optimiste : « Le régime est fini. La violence qu’il utilise est un signe de la décadence du système. Il est temps de récupérer notre pays et notre dignité. »

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