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Aux États-Unis, BHL intéresse et agace

Ce retour aux origines du flamboyant philosophe français reçoit, à quelques exceptions près, un accueil chaleureux outre-Atlantique.

 

Pas une seule fois, dans les 300 pages de L’Esprit du judaïsme, Bernard-­Henri Lévy n’évoque le Nouveau ­Testament. Dommage, car il y aurait trouvé cette consolation : « Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison » (Matthieu 13, 25). Lors de sa ­parution en France, son livre n’a en effet guère été accueilli que par le silence ou les brocards.

Mais aux États-Unis, où le livre est paru début 2017, il a suscité un réel intérêt. Kirkus Review a salué « une célébration philosophique du judaïsme qui s’égare parfois mais finit toujours par trouver l’espoir et la lumière ». Forbes y a vu un « tour de force » (en français dans le texte). Il faut dire que l’éditeur américain, Random House, n’a pas lésiné sur la promotion. Et que le titre anglais, The Genius of Judaism (« Le génie du judaïsme »), est propre à appâter l’important lectorat juif local. Une référence hardie à Chateaubriand et à son Génie du christianisme. En France, BHL n’avait pas osé.

Toujours est-il que, aux États-Unis, sa lecture du judaïsme lui vaut de grands coups de chapeau. L’exercice passe, aux yeux de BHL, par une défense sans faille de l’État hébreu. Son livre est ­aussi un « bel éloge à Israël », écrit Forbes. Il soutient que ce pays est un paradis démocratique, y compris – et peut-être surtout  – pour les Arabes israéliens qui « à 75 % au moins, n’échangeraient pour rien au monde [leur vie là-bas] contre une vie dans un pays arabe voisin ». Il explique que l’antisionisme n’est pas juste une variante moderne de l’antisémitisme, mais qu’on ne peut pas être antisioniste sans être d’abord antisémite. Pour justifier l’intervention en Libye, il décortique longuement la prophétie de Jonas à propos de ­Ninive, pour en extraire le message clé, que Levinas avait repris à son compte : « Ce devoir d’aller vers l’autre, cette obligation du Juif pour le non-Juif, cette responsabilité-pour-les-nations qui est si essentielle à l’homme juif » (et dont BHL estime d’ailleurs avoir lui-même pris « sa part, et plus que sa part »). Les plus laïcs, comme le journaliste franco-­américain Jacques Hyzagi, du New York Observer, lui savent gré de traiter le judaïsme non comme une religion mais comme « un système philosophique » et un « guide de vie ».

Pour Neil Rogachevsky, de la Jewish Review of Books, la ­défense d’Israël de BHL est en phase avec sa philosophie du droit d’ingérence, mais ses arguments sont « un peu datés ». « Si vous le questionnez sur le conflit israélo-­palestinien, il vous répondra qu’il est partisan de la solution des deux peuples, deux États, qu’il est contre les colonies et qu’il n’a pas changé de position depuis 1967 », écrit Rogachevsky. « Ce genre de discours pro-Israël, plutôt de gauche et modéré, est depuis un moment jugé à peu près acceptable en Europe. Mais on peut se demander s’il reste viable – d’un point de vue politique en Europe et d’un point de vue analytique au Proche-Orient », poursuit le chroniqueur.

Mais les critiques les plus violentes contre BHL proviennent d’une publication de la gauche radicale juive, Jewish Currents (liée jusqu’en 1956 au Parti communiste américain). Son chroniqueur, Mitchell Abidor, ne cache pas son peu d’estime pour le « philosophe » français : « Ce livre est à ce point dénué de ­valeur intellectuelle que le lecteur en reste stupéfié », écrit-il. Abidor ne se reconnaît absolument pas dans l’affirmation de BHL selon laquelle tout juif de la diaspora rêve d’Israël comme d’une « Terre promise ». Et c’est peut-être la raison de sa virulence. Pour lui, « BHL est un homme perdu dans l’amour de sa propre voix, dont le succès médiatique l’incite à croire à tort qu’il a quelque chose d’important à dire, ou, pire encore, qu’il est une figure providentielle à laquelle le monde doit prêter attention ». « Si l’on effaçait les mots « je » et « moi » de son vocabulaire, il serait réduit au ­silence. C’est le Donald Trump de la philosophie », assène Abidor.

Mais, aussi clivant soit-il, le personnage fascine les Américains. Dans un long portrait rédigé en 2006 pour Vanity Fair, Joan Juliet Buck le décrit comme un « philosophe, éditeur, romancier, journaliste, cinéaste, défenseur de grandes causes, libertin et provocateur, à la fois trublion et vieux sage, Superman et prophète ». Bref, un personnage « sans équivalent » aux États-Unis, constate celle qui a été la rédactrice en chef de Vogue Paris de 1994 à 2001. Et de tous ces qualificatifs, celui qui épate le plus outre-­Atlantique est certainement celui de « philosophe » auquel BHL donne une dimension inattendue. « Aux États-Unis, un philosophe est quelqu’un qui explique à des ados qui se morfondent en triturant leur iPhone que “Socrate est un homme, que tous les hommes sont mortels et que par conséquent Socrate est mortel”, explique Neil Rogachevsky. Mais en France […], un philosophe, c’est un héritier des grandes ­figures des Lumières, quelqu’un qui est censé maîtriser savoir et culture. Et aussi quelqu’un d’engagé dans les affaires publiques. »

Oui, « engagé », insiste le chroniqueur de la Jewish Review of Books. Même si l’homme n’a jamais revêtu l’uniforme du guérillero, lui préférant son « emblématique chemise blanche Charvet, déboutonnée plus bas que ne l’autorise l’esprit, sinon la lettre, de la Loi juive ». Répondant par téléphone aux questions du New York Times sur son livre, BHL précise d’emblée qu’il se trouve « actuellement à Erbil, dans le Kurdistan irakien, où [il] prépare un documentaire sur la bataille de Mossoul ».

« Lire BHL, c’est un peu lire la vie de BHL racontée par BHL »,  conclut Neil Rogachevsky. C’est peut-être la raison pour laquelle certains aspects de son exégèse du judaïsme en France laissent les commentateurs américains un peu perplexes. D’autant que, comme le note Ann Louise Bardach dans la Los Angeles Review of Books, l’auteur n’a pas su toujours « résister aux petites guéguerres » et en a profité pour « régler quelques comptes ou se venger de blessures antérieures ».

 

LE LIVRE
LE LIVRE

L’Esprit du judaïsme de Bernard-Henri Lévy, Grasset, 2016

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