Bruno Dubois : « Un souvenir est une reconstruction »

Parce que la réalité mémorisée dépend de l’attention et qu’elle est transformée par un code neural dans le cerveau, il n’existe pas de souvenir « intact ». Et, à chaque fois que nous nous remémorons un événement, nous l’altérons un peu.

Books : Sommes-nous capables de nous rappeler le même événement deux fois de la même manière ?

Bruno Dubois : Mon ancien patron, François Lhermitte, avait demandé à des patients amnésiques de lui fournir un maximum d’informations sur leur mariage, un épisode ancien dans leur vie. Les revoyant le lendemain, les patients ne le reconnaissaient pas et ne se rappelaient pas lui avoir fourni des renseignements sur leur mariage. Il leur posa la même question et constata que le nombre d’informations fournies avait augmenté. Il recommença le jour suivant : à nouveau, le nombre d’informations fournies avait augmenté. Un système inconscient de remémoration s’était déclenché. Cela illustre le fait que, plus on cherche à se rappeler, plus on a tendance à enrichir son souvenir. Il est donc improbable que l’on puisse se remémorer le même événement deux fois exactement de la même manière.

Pensez-vous malgré tout que certains souvenirs restent intacts et ne sont pas reconstruits ?

La notion même de souvenir « intact » est douteuse. Elle méconnaît la réalité du processus de mémorisation. L’information reçue, qui sert à former le souvenir, est apportée au cerveau par notre système perceptif : la vision, l’audition, l’odorat, etc. Mais le matériau que nous utilisons pour sanctuariser cette information, ce sont les neurones et leurs connexions. Il faut que la réalité perçue soit transformée dans un code neural. Cette seule raison suffirait à faire du souvenir une complète reconstruction de la réalité : ce n’est pas une copie conforme de ce qui a été perçu. Et il y a une deuxième raison : notre système sensoriel ne fonctionne pas comme un appareil photo, qui donne la même importance à chaque élément pris dans le champ de l’objectif ; nous allons nous souvenir de ce à quoi nous avons prêté attention. Les neurones vont donc reconstruire une réalité déjà reconstruite. Après quoi l’évocation d’un souvenir met en route un processus de consolidation. Plus il est revisité, verbalisé, plus le souvenir se voit consolidé, mais avec ses déformations.

Connaît-on à peu près le mécanisme moléculaire par lequel un souvenir se fixe dans la durée ?

Pas même « à peu près », à dire vrai. Nous avons des éléments de réponse. On connaît depuis longtemps le phénomène de potentialisation à long terme au niveau de certains neurones. Avec des neurones en culture, on met en évidence des synthèses de protéines. Des circuits synaptiques sont stabilisés par le renforcement de la trace. Mais tout cela est parcellaire. Nous n’avons pas de modèle cohérent du transcodage neural et de sa stabilisation.

Un souvenir peut-il être stocké simultanément dans plusieurs régions du cerveau ?

C’est même obligatoire, en tout cas pour les souvenirs un tant soit peu complexes. L’information qu’on va mémoriser est éclatée, distribuée entre les différentes régions du néocortex correspondant aux différents sens. Les neurones qui stockent l’information sont proches des régions qui traitent l’information reçue. Or les neurones des aires visuelle, auditive, etc.ne sont pas les mêmes. Un neurone visuel n’est pas un neurone auditif. La madeleine de Proust est un bon exemple. Le goût de la madeleine trempée dans une cuillerée de thé fait « tressaillir » Proust et peu à peu il parvient à mobiliser les différentes régions de son néocortex où son souvenir est enfoui. Chacun de nous a fait la même expérience avec une odeur, qui peut tout à coup faire resurgir un souvenir précis datant d’il y a vingt ans ou davantage.

Sait-on par quels circuits passe cette reconstitution d’un souvenir complexe ?

Cela passe par l’hippocampe, cette structure des profondeurs du lobe temporal qui est aussi le lieu de la formation des souvenirs. Dans l’évocation d’un souvenir ancien, l’hippocampe remet en place les éléments d’information dans leur contexte spatio-temporel.

Est-il vérifié que la formation d’un souvenir peut impliquer la synthèse de nouveaux neurones dans l’hippocampe ?

Non. On observe bien la possibilité d’une neurogenèse dans l’hippocampe dans un contexte de stimulation, mais c’est un phénomène marginal et rien n’indique qu’il soit lié à la formation d’un souvenir. Il y a bien sûr l’exemple classique des chauffeurs de taxi londoniens, qui doivent avoir en tête la carte très compliquée de leur ville. Leur hippocampe a grossi. Mais on ne sait pas à quoi est due cette augmentation de volume.

Quand l’hippocampe est lésé, d’autres régions du cerveau peuvent-elles prendre le relais pour évoquer un souvenir ?

C’est en effet démontré. Mais la mobilisation est alors intentionnelle, elle a perdu le caractère automatique qui se produit lorsqu’une odeur d’un coup vous rappelle un événement ancien. On observe des phénomènes de compensation, y compris chez les patients atteints d’Alzheimer. Ces mécanismes s’installent avec le temps. C’est ce qui fait que la maladie ne se déclenche qu’au terme de nombreuses années, quand les mécanismes de compensation mis en place cessent d’être efficaces. L’altération de la structure met du temps avant d’altérer la fonction.

Si je suis devenu incapable de retrouver les paroles d’une chanson que je connaissais dans mon enfance, à quoi cela correspond-il sur le plan neurologique ?

Si l’on perd le souvenir d’une chanson, c’est simplement que le souvenir n’a pas été consolidé par la répétition. Cela n’a rien de pathologique. Les personnes atteintes d’Alzheimer se rappellent très bien les souvenirs qui ont été sanctuarisés par un apprentissage dans leur enfance. C’est la formation de souvenirs récents qui est altérée.

À partir de quand la perte de mémoire cesse-t-elle d’être le résultat normal du vieillissement pour devenir un phénomène pathologique ?

Quand la mémoire cesse de stocker des informations recueillies dans un passé récent qui sont importantes pour l’individu. Il est normal d’oublier des choses sans intérêt ou auxquelles on n’a pas prêté attention. Quand on se plaint de sa mémoire, ce dont on se plaint n’est en réalité que le résultat d’un défaut d’attention. Mais si la personne se demande pourquoi un ami cher ne lui a pas fait signe alors qu’elle en a fait le deuil, c’est qu’il y a une atteinte pathologique.

Que pensez-vous de la thèse selon laquelle, avec l’âge, l’hémisphère gauche prend le relais de l’hémisphère droit et tend à compenser les effets de l’érosion de la mémoire ?

Qu’il y ait des phénomènes de compensation au cours du vieillissement, c’est certain. Le cerveau est plastique et modulable. Mais que cette adaptation se fasse aux dépens de l’hémisphère droit reste à démontrer formellement…

L’exercice physique est-il un moyen de lutter contre l’érosion naturelle de la mémoire due au vieillissement ?

L’exercice physique est bénéfique parce qu’il faut au cerveau des plages de repos où l’esprit vagabonde. Or la société actuelle a tendance à nous sur-stimuler. On a découvert récemment l’existence de réseaux neuronaux qui sont activés quand on n’a rien à faire. On les appelle les « default networks ». Ces réseaux jouent peut-être un rôle de sas, ils ont une fonction d’évasion. Or ils sont attaqués par l’accumulation de bêta-amyloïde, caractéristique de la maladie d’Alzheimer.

Quelles sont aujourd’hui les perspectives concernant la recherche d’un médicament contre l’Alzheimer ?

Dans un premier temps, on a utilisé des médicaments dits symptomatiques, qui visaient à stimuler la production d’acétylcholine, laquelle avait la réputation d’être le neuromédiateur de la mémoire. De fait, les réseaux cholinergiques sont massivement détruits dans cette maladie. Les résultats ont été quasi négatifs.

On a cherché ensuite le moyen d’agir plus en amont, en ralentissant la mort des neurones. L’idée est de bloquer la cascade qui entraîne l’altération des neurones qui produisent les neuromédiateurs. On ne connaît pas la cause de la maladie d’Alzheimer mais on connaît la cascade d’événements biologiques qui se produisent une fois que la maladie est enclenchée. On a développé des modèles de la maladie d’Alzheimer chez la souris et ces produits ont une efficacité sur les lésions. Le problème, c’est qu’il ne suffit pas de traiter des lésions, il faut traiter des patients. Or on n’a pas encore démontré que ces médicaments agissent sur les symptômes. Il est possible qu’on utilise ces médicaments trop tard, à un stade trop avancé de la maladie. De nouvelles stratégies thérapeutiques permettent d’envisager que l’on s’attaque à la maladie à un stade plus précoce. 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

 

Professeur de neurologie et chercheur à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Bruno Dubois préside le comité scientifique de l’Association France Alzheimer et de l’IFRAD (International Fund Raising for Alzheimer Disease).

LE LIVRE
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La recherche de la mémoire de Bruno Dubois : « Un souvenir est une reconstruction », Odile Jacob

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