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Ce que disent les gestes

Le voyageur et l’anthropologue se délectent depuis longtemps de ce langage des mains que parlent, chacun à sa manière, tous les peuples du monde. Mais le phénomène étonne aussi les scientifiques : puisque la gestuelle intervient même lors de conversations entre aveugles de naissance ou au téléphone, elle est bien plus qu’un simple et pittoresque langage d’appoint. Mais quoi ?

Deux Juifs et un Anglais sont sur un bateau. Les Juifs, qui ne savent pas nager, commencent à se chamailler sur l’attitude à adopter en cas de naufrage. Pendant l’algarade, ils gesticulent tant que l’Anglais s’écarte pour éviter de prendre un coup. Soudain, l’embarcation commence à sombrer. Tous les passagers sauf les Juifs, trop absorbés par leur discussion pour remarquer quoi que ce soit, sautent par-dessus bord. Au terme d’une nage longue et épuisante, l’Anglais atteint enfin le rivage. Pour y retrouver les deux Juifs, qui l’accueillent jovialement. Stupéfait, il leur demande comment ils sont arrivés là. « Aucune idée, répond l’un d’eux. Nous avons simplement continué de parler dans l’eau. » Une version de cette histoire est évoquée dans une thèse parue en 1941 sur « le comportement gestuel des Juifs d’Europe de l’Est et des Italiens du Sud à New York ». Son auteur, David Efron, avait grandi en Argentine dans un foyer juif orthodoxe et était venu faire son troisième cycle à Manhattan dans les années 1930. De son propre aveu, quand il parlait espagnol, ses gestes avaient « l’animation et la fluidité propres à de nombreux Argentins ». Quand il parlait yiddish, en revanche, ils étaient plus « crispés, saccadés et étriqués ». Il conjuguait parfois les deux styles, par exemple en discutant « d’une question juive en espagnol, et vice versa ». Au bout de quelques années passées aux États-Unis, il découvrit que ses manières étaient devenues « moins expansives », même quand il s’exprimait dans sa langue maternelle. Son identité gestuelle était encore compliquée par les « mouvements italiens symboliques » qu’il avait empruntés aux Italo-Argentins et renforcé lors d’un voyage en Italie. Efron était l’un des derniers étudiants du célèbre anthropologue Franz Boas, qui a consacré sa vie à la défense d’une idée : ce sont la culture et l’environnement, non la race, qui expliquent les différences de comportement entre les groupes humains (1). Dans ce sillage, l’étude d’Efron était conçue pour réfuter les explications impressionnistes de la gestuelle que les théoriciens de la race faisaient alors passer pour science. L’une prétendait que les Juifs métissés, qui ne présentent plus, physiquement, le moindre trait distinctif, peuvent être identifiés par leur gestuelle. Une autre proposait une classification raciale du langage du corps : les gestes nordiques sont contenus ; les gestes méditerranéens sont enjoués ; les gestes italiens sont liés au sang chaud, à l’ossature légère et au piètre contrôle de ses impulsions. Efron a observé les conversations de 1 250 Juifs lituaniens et polonais et de 1 100 Italiens de Naples et de Sicile à New York et alentour. Chaque groupe comptait environ une moitié d’immigrés de fraîche date et une moitié de personnes « bien intégrées ». Il a mené son enquête dans une multitude de cadres différents – parcs, marchés, clubs, écoles, universités, villages vacances, hôtels et hippodromes –, enregistré 1 500 mètres de pellicule et fait, avec l’aide d’un peintre, deux mille croquis de gestes spontanés. Les résultats dessinent un stéréotype, mais un stéréotype délicieusement précis. À lire Efron, les Juifs utilisent une gamme restreinte de mouvements, principalement venus du coude. Leurs gesticulations sont plus saccadées, brutales, élaborées et verticales que celles des Italiens, qui utilisent des mouvements latéraux plus amples, doux, ronds, venus de l’épaule. Les Juifs ont tendance à jouer d’une seule main, les Italiens des deux. Les Italiens touchent leur propre corps, les Juifs touchent le corps de leur compère. Efron décrit avec ravissement un épisode dont il a été témoin, où un homme gesticule avec le bras de son interlocuteur, qu’il a saisi. Agacé, l’autre finit par prendre le poignet du premier en représailles et « se met à l’admonester à son tour, avec la main qu’il a saisie… ». Les Juifs faisaient aussi plus de gestes avec des objets tels qu’un stylo, voire une boulette de viande plantée au bout d’une fourchette. Les Italiens bougeaient moins le doigt ou le poignet, mais répétaient davantage. Il possédaient aussi tout un répertoire de gestes symboliques aux significations standard – depuis « j’en sais plus que vous ne pensez » jusqu’à « je vais vous faire taire » et « je vais vous crever les yeux » – susceptibles d’être compris sans le moindre échange verbal.   Langage commun L’étude aboutit bien au résultat pour lequel elle avait été conçue : à mesure que les Juifs et les Italiens s’intégraient, leurs gestuelles convergeaient. Quand Efron testa un groupe d’élèves d’un lycée de Little Italy sur le sens des gestes symboliques utilisés par les Italiens récemment immigrés, ils virent juste dans moins de la moitié des cas. Les gestes s’américanisaient en même temps que les populations. Il n’y avait rien là de bien surprenant ; c’est la méthodologie qui faisait toute l’importance de l’étude. Pour fonder empiriquement son analyse, Efron avait dû trouver un moyen de décomposer les gestes en unités comptables, sur la base desquelles il pourrait expliquer les différences. Il y avait les « emblèmes » qui pouvaient être compris sans parole, comme le « je vais vous crever les yeux » des Italiens. Il y avait aussi les mouvements dépourvus de sens indépendamment des mots : les gestes « physiographiques » et « kinétographiques » qui dessinent les objets ou les actes en discussion, les gestes « idéographiques » qui reproduisent les cheminements métaphoriques des pensées de l’orateur, et les « bâtons » qui marquent le rythme du discours. Les postures des sujets qu’Efron observait ne différaient pas seulement par la manière de bouger, le nombre de mains utilisées ou touchées. Elles semblaient aussi avoir des fonctions différentes. Les Italiens utilisent des emblèmes ; pas les Juifs. Les Italiens se servent parfois de gestes physiographiques, décrivant la taille et la forme des objets dont ils parlent ; les Juifs utilisent des gestes idéographiques, décrivant les caractéristiques du discours lui-même. Quand ils pointent un pouce vers le sol puis le ramenent rapidement vers le haut, ils mettent l’accent sur le passage clé du discours, le portant physiquement et métaphoriquement à l’attention de l’interlocuteur. Quand ils tracent un zigzag anguleux avec un doigt, ils soulignent la trajectoire d’un argument, liant un élément fondamental au suivant. Après avoir publié sa thèse, Efron a quitté le monde universitaire pour aller défendre les droits des travailleurs au Bureau international du travail. Mais sa thèse, elle, a fait carrière, devenant le socle des « études de la gestuelle » – label appliqué aux activités d’une multitude de psychologues, anthropologues, et linguistes qui observent ce que nous faisons de nos mains quand nous parlons. Car Efron n’a pas seulement posé les bases d’une méthode d’analyse plus systématique, il a introduit l’idée que la gestuelle n’était pas un appendice, mais u
n produit, du langage. Dans son Institution oratoire, le rhétoricien du Ier siècle Quintilien écrit à propos des mains : « Le nombre des mouvements dont elles sont capables est incalculable, et égale presque celui des mots. » Il les célèbre pour toutes ces choses qu’elles savent faire : « Elles demandent, elles promettent, elles appellent, elles congédient, elles menacent, elles supplient ; elles expriment l’horreur, la crainte, la joie, la tristesse, l’hésitation, l’aveu, le repentir, la mesure, l’abondance, le nombre, le temps. N’ont-elles pas le pouvoir d’exciter, de calmer, de supplier, d’approuver, d’admirer, de témoigner de la pudeur ? Ne tiennent-elles pas lieu d’adverbes et de pronoms pour désigner les lieux et les personnes ? En sorte que, au milieu de cette prodigieuse diversité de langues qui distinguent les peuples et les nations, elles me paraissent former une espèce de langage commun à tous les hommes. » Quintilien suggère, comme bien d’autres après lui, que la gestuelle est une sorte d’idiome universel naturel. Mais, à ses yeux, cette langue demandait à être cultivée et pratiquée. Puisque les gestes représentent les pensées, ou, comme le dit Cicéron, « les mouvements de l’âme », les orateurs doivent apprendre à les canaliser pour présenter leur réflexion sous le meilleur jour. Quintilien énonce ainsi une liste précise de choses « à faire » et « à ne pas faire ». Il nous dit, par exemple, que l’usage du « doigt du milieu plié contre le pouce, et les trois autres déployés », est approprié dans les exordes, « lorsqu’il se balance doucement, et sans mesurer trop d’intervalle, tandis que la tête et les épaules suivent d’une manière presque insensible le mouvement de la main. Dans la narration, il doit être plus déterminé ». Mais « il doit être vif et pressant dans les reproches et l’argumentation ». L’index ne doit jamais, cependant, « se porter de côté et aller chercher l’épaule gauche. » Pendant des siècles, le débat sur la gestuelle fut formulé en termes de convenances ou d’efficacité. Les guides à l’intention des orateurs, des prêcheurs et des acteurs, sans oublier les manuels de bonnes manières, dictaient les normes en la matière. Au XVIIe siècle, il existait même des dictionnaires de gestes : L’Arte de Cenni (« L’art des signes »), publié en 1616 par Giovanni Bonifacio (2), et Chirologia and Chironomia, publié en 1644 par John Bulwer (3), énumèrent des centaines de gestes, citant des passages des classiques concernant leur signification. Selon Bulwer, nous savons que « frapper soudain la main gauche avec la droite » est signe de colère parce que Sénèque a utilisé ce geste pour décrire un homme courroucé. La plupart des guides mettaient en garde contre la tentation de simplement mimer le contenu du discours. Quintilien pensait que les mouvements d’un orateur doivent se conformer « au sens bien plus qu’aux paroles ». Le but de la gestuelle n’est pas de répéter l’information, mais de l’enrichir. Et c’est bien ainsi que semblent d’ailleurs l’entendre même les personnes les moins aguerries en la matière. Nous utilisons nos mains pour montrer comment les événements que nous relatons se sont produits et pour attirer l’attention sur les faits ou les personnes précis dont nous parlons. Les gestes des Italiens étudiés par Efron apportaient une information à la fois sur les caractéristiques physiques de ce dont ils parlaient et sur leur propre réaction. Les postures des Juifs illustraient les liens entre les idées et leur importance relative. La gestuelle peut révéler une strate de sens absente du discours. Mais tout cela ne veut pas dire que la communication soit la raison d’être de nos gestes. Presque tout peut relever de la communication : les vêtements que l’on porte, les fleurs que l’on envoie, la manière d’agiter un éventail ou de plier son mouchoir. Les gestes véhiculent aussi du sens, mais ils sont bien plus intimement liés à l’acte de parler. Ils ne constituent pas en eux-mêmes un langage, mais un complément, un associé et un sous-produit du langage.   Même les Anglais ! Les recherches qui ont creusé le sillon défriché par Efron ont été incapables de découvrir une seule civilisation où l’on ne gesticule pas en parlant. Tout le monde ne le fait pas avec autant de pittoresque que les Italiens et les Juifs, mais tout le monde le fait. Même les Anglais. Certains aspects de notre comportement en la matière sont appris ou culturellement déterminés, et certains de nos gestes sont formés volontairement à des fins de communication. Mais l’imitation n’explique pas pourquoi les aveugles de naissance s’expriment par gestes, y compris quand ils savent qu’ils sont en train de parler à d’autres aveugles ; et l’intention de communiquer n’explique pas pourquoi on gesticule même au téléphone. La gestuelle est tout bonnement une partie intégrante du langage. Quand nous mettons nos pensées en paroles, certaines s’échappent par nos mains. Le sentiment que la gestuelle est un langage en soi est encore plus fort quand elle semble remplacer entièrement la parole. Au XIXe siècle, les voyageurs de retour d’Italie se faisaient l’écho d’un « langage gestuel » exotique pratiqué sans un mot. Après la découverte des sites archéologiques d’Herculanum et de Pompéi au XVIIIe siècle, Naples était devenu un passage obligé du Grand Tour (4). Les lettres au pays et les récits de voyage publiés dans les magazines racontaient que des conversations entières se tenaient en silence d’un balcon à l’autre, que les mains suffisaient à la diffusion des potins et à l’expression de la traîtrise, et que les histoires d’amour se négociaient dans le mutisme. Selon une anecdote apocryphe, un jeune soupirant courtise sa belle pendant des mois, à l’insu du père, en échangeant gestes et regards de la rue au balcon. Quand il arrive enfin sur le lieu du rendez-vous convenu pour fuir avec elle, il entend dans la pénombre une voix de papier émeri demander : « C’est toi ? » Comprenant que c’est le timbre de sa dulcinée, qu’il n’a encore jamais entendu, il part en courant. À l’usage de ces étrangers « nés dans de lointaines régions que leur tempérament froid et placide ne prédispose pas à la gesticulation », Andrea de Jorio, un archéologue du Musée royal de Naples, a écrit l’un des rares ouvrages qui portât, avant Efron, sur l’usage réel plutôt que sur l’usage prescrit de la gestuelle. Publiée en 1832, son étude inventoriait des centaines de gestes en usage dans les rues de Naples. De Jorio fournit un index alphabétique de la signification des mouvements pour toutes les situations, depuis « abbondanza » (abondance) jusqu’à « uomo panciuto » (homme pansu). Non content de décrire à quoi ressemblent les jeux de mains en question – l’index et le pouce joints se faisant face, puis séparés par l’index de l’autre main, signifie « je ne suis plus ami avec toi » –, il proposait aussi de petits scénarios en situation, montrant quelques-unes des nuances de sens que peuvent prendre les gestes. Il raconte notamment cette histoire : « Un certain comte, remarquant qu’un inconnu s’était joint à la conversation, et lui faisait quelque peu mauvaise impression, demanda par geste à ses amis qui était cet individu. » L’un répondit en plaçant l’extérieur de son pouce à son oreille, la paume vers le bas, « le qualifiant ainsi d’imbécile ». Le second fit le même geste, mais en portant ses deux mains aux oreilles, « signifiant que le type était plus qu’imbécile ». Le troisième plaça les extrémités de ses pouces tendus sur ses tempes avec les autres doigts grands ouverts et oscillant, confirmant que le pauvre était un « véritable âne bâté ». Malgré les stéréotypes, les Italiens n’ont jamais eu le monopole de la gestuelle muette. Même les plus flegmatiques d’entre nous peuvent diffuser toutes sortes de messages sans dire un mot : « viens ici », « il est fou », « mate-moi cette fille », « oui », « non », « je ne sais pas », « paix », « c’est un secret », « je réfléchis », « attends un peu », « arrêtez-vous tout de suite », « ça pue », « je n’écoute pas », « va te faire foutre ». Ces gestes ne sont pas exotiques à nos yeux car ce sont ceux que nous utilisons. Ils semblent d’une certaine manière appartenir au langage « commun à tous les hommes » dont parlait Quintilien. Mais ils ne sont évidemment pas communs à tous les hommes, comme peut vous le dire quiconque a jamais consulté un guide de voyage. Souvenez-vous d’éviter le signe « ok » au Brésil, où il signifie « connard ». Faites attention en Bulgarie, où hocher la tête signifie « non » et secouer la tête veut dire « oui ». Ne mettez pas les pouces en l’air en Iran sauf si vous voulez dire « je t’encule ». Bien des gestes que nous utilisons en guise de parole ne sont pas transparents du tout. Leurs formes sont arbitraires et nécessitent traduction, tout comme les mots. C’est dans cet usage silencieux, où les mouvements des mains empruntent les caractéristiques des mots – clairement définis, faciles à citer, produits volontairement et censés communiquer – que les gestes commencent vraiment à ressembler à un langage. Mais, à y regarder de plus près, ils s’en distinguent de bien des manières. D’abord, ils peuvent être étonnamment pérennes. Les gestes que nous avons hérités des Grecs et des Romains sont bien plus immédiatement reconnaissables aujourd’hui que ne le sont les mots que nous avons aussi hérités d’eux. Le digitus impudicus avec lequel les Romains s’insultaient est le même que nous utilisons aujourd’hui dans ce but (et s’il faut une certaine culture pour déchiffrer l’expression « digitus impudicus », ce n’est pas le cas pour comprendre quand on le voit ce « doigt insolent » plus connu sous le nom de doigt d’honneur). En outre, ces gestes immédiatement identifiables – les emblèmes d’Efron – fonctionnent très différemment des mots. Ils ne jouent presque jamais le rôle de substantifs ou de verbes. Certains ont beau avoir l’air d’adjectifs – le doigt tournoyant sur la tempe pour « fou », le baiser sur le bout des doigts pour « délicieux » –, ils ne remplissent pas une fonction de description, mais de commentaire. Les emblèmes fonctionnent moins comme des mots que comme des formes d’expression totales. Ils ne disent pas, ils font. Ils exigent (viens ici !), réprimandent (chhhh !), insultent (je t’encule), promettent (juré, craché), et félicitent (délicieux !). Les gestes empruntent toutes les propriétés des mots uniquement dans le cas des langages de sourds-muets, qui disposent de noms, de verbes et de règles permettant de les assembler dans des phrases. Les signes peuvent aussi bien dire « Rosemary a vraiment su magnifier le goût de ce rôti » que « délicieux ! ». Les signes, comme les mots, sont composés d’un répertoire limité d’unités définies par des frontières discrètes. Dans le langage des signes américain, la position du pouce dans un poing – selon qu’il est contre les doigts, devant les doigts ou à l’intérieur des doigts – peut faire la différence entre une signification, une autre signification, et l’absurde ; de la même manière que dans le langage parlé, de minuscules altérations de vibration et de souffle peuvent faire la différence entre « pin » et « main ». Les gestes sont des blocs. Leurs entrailles n’ont pas d’importance. Quand je frappe ma main avec le poing pour dire que je vais vous frapper, ce que fait mon pouce importe peu. Plus les gestes sont chargés de communiquer, plus ils prennent l’allure d’un langage. Mais si nous possédons déjà un idiome complet pour échanger, pourquoi gesticulons-nous ? À l’évidence, c’est utile dans les situations où nous ne pouvons ou ne voulons pas parler. Les joueurs de base-ball échangent par gestes des secrets sur le terrain, les traders concluent des marchés au milieu du brouhaha de la Bourse, les plongeurs communiquent à travers la barrière aquatique et les automobilistes font connaître aux autres leur frustration à travers les vitres. Ces cas particuliers ne représentent cependant pas la majorité de nos gestes, que nous faisons quand nous pouvons parler ou quand nous parlons effectivement. Mais le langage est éphémère ; les mots s’évaporent au moment même où ils sont prononcés. Certes, depuis l’invention de l’écriture, nous sommes capables de conserver les mots du passé. Mais la permanence solide, linéaire, du langage écrit nourrit l’illusion que la parole n’est qu’un objet, un conteneur d’idées. En fait, c’est aussi un comportement, un laboratoire de création et de négociation de la pensée. Les gestes sont des pensées, des idées, des actes de parole rendus palpables dans l’air. Ils peuvent même, pour un court instant, survivre à leur locuteur. On a vu des condamnés à mort exécutés avec l’index tendu en ultime signe de défi. David McNeill, un psychologue qui a passé sa vie à étudier le sujet, a commencé de s’y intéresser en regardant discuter deux de ses collègues (5). Ils lui sont apparus comme deux « sculpteurs travaillant des matières différentes. L’un passait son temps à marteler et pousser quelque bloc très lourd. Il devait travailler l’argile ou le marbre. L’autre maniait une substance incroyablement délicate, arachnéenne ; semblable à des fils ou des toiles d’araignées ». Au cours des dernières décennies, la recherche a montré que mettre notre pensée entre nos mains peut nous aider à apprendre et mémoriser, à s’exprimer avec aisance et à trouver les mots justes. Quand nous parlons, nous façonnons nos pensées pour le langage, et quand nous faisons des gestes, nous formons nos idées dans l’espace devant nous. Nous sommes peut-être différentes sortes de sculpteurs utilisant différentes sortes de matériaux, mais ce modelage, ce tissage et ce ciselage nous font du bien.   Cet article est paru dans Lapham’s Quaterly au printemps 2012. Il a été traduit par Sandrine Tolotti.
LE LIVRE
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Gestuelle, race et culture de La petite mère des peuples, Mouton

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