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La génétique, cette force invisible en nous

Un médecin retrace la palpitante histoire de la génétique, d’Aristote à nos jours. Avec pour point de départ sa famille bengalie.


NAID
Comment, de génération en génération, se transmet-on du « semblable », yeux bleus, cheveux blonds, nez crochu ? Cette question, qu’Aristote et Pythagore avaient déjà examinée, touche l’oncologue Siddharta Mukherjee directement : dans sa famille bengalie sévissent des maladies mentales intergénérationnelles, « tapies comme un déchet toxique » dans son patrimoine génétique. Il propose à son tour une description actualisée et « panoptique » du sujet, relatant « une histoire déjà racontée, mais jamais avec autant d’ampleur ni de grandeur », s’enthousiasme James Gleick dans The New York Times. Selon Pythagore, nous dit Mukherjee, c’est le sperme qui « véhicule l’information présidant à la création du fœtus » ; la mère, elle, ne lui procure que le gîte et le couvert. Aristote postule au contraire que ce qui se transmet dans l’accouplement, ce n’est pas tant une matière qu’un message : « Le sperme n’est qu’un outil. » (Pour le biologiste Max Delbruck, Aristote mériterait le prix Nobel à titre posthume pour avoir pressenti l’ADN). Au XVIIe siècle, on présume que les spermatozoïdes tout juste décou­verts grâce à l’apparition du microscope sont de minuscules fœtus, des homoncules « préformés ». Pourtant, l’embryologiste berlinois Caspar Wolff soupçonne déjà qu’une vis essentialis corporis, une « main invisible », est à la manœuvre. Quant à Darwin, « il est douloureusement conscient que la théorie entière de l’
volution repose sur une fondation invisible », ajoute James Gleick. Si Darwin avait lu la communication du moine Gregor Mendel dans les Comptes rendus de la société de sciences ­naturelles de Brno en 1865, il aurait compris que le vecteur de l’évolution était « ce fantôme dissimulé dans la machine biologique » – comme dit Mukherjee – que le moine ­morave a débusqué en croisant inlassablement des varié­tés de petits pois. Une décou­verte immense mais aussitôt oubliée, jusqu'à ce que, au début du XXe siècle, le « fantôme » gagne un nom : le gène. Auparavant, il a fallu que l’Allemand August Weismann torde le cou à la théorie de la transmission héréditaire des caractères acquis en coupant la queue à 901 souris (sur cinq générations, pas une seule souris ne naîtra sans queue). La nouvelle science de la génétique progresse ensuite à toute vitesse. En un siècle, on comprend que les gènes (23 000 pour l’espèce humaine) « s’enfilent comme des perles » le long de nos 23 paires de chromosomes et sont essentiellement constitués d’une molécule, l’ADN, dont la structure est décrite en 1953. De la génétique, on passe ensuite à la génomique (l’assemblage des gènes au sein du génome), et on comprend peu à peu ce qui se transmet de génération en génération : les attributs physiques, mais aussi des traits de caractère – l’identité sexuelle et, pour partie, la préférence sexuelle ; la couleur des yeux, mais peut-être ­aussi le goût de la musique ou celui du risque ; l’organisation de notre cerveau, mais aussi ses capacités. On comprend également peu à peu que nous ne sommes pas (que) nos gènes. D’autres facteurs, environnementaux, viennent se superposer aux gènes, leur conférant une « mémoire génétique » (l’épigénétique), faisant de chaque individu quelqu’un de totalement à part. « Le génome est une palette, pas un tableau », résume The Guardian. Mais la science ne saurait s’arrêter en si bon chemin. Elle ambi­tionne, dit l’auteur, « non seulement de nous lire nous-mêmes, mais de nous écrire ». Le généticien britannique William Bateson l’avait prédit dès 1905 : « Sitôt que l’on comprendra les mécanismes de l’héré­dité, l’huma­nité voudra s’en emparer, comme chaque fois qu’elle ­découvre un nouveau pouvoir. Et la science de l’hérédité procu­rera bientôt du pouvoir dans une mesure stupéfiante. » La génétique-­génomique est une arme à double tranchant : elle peut servir à améliorer notre santé – et à nous améliorer tout court. Elle peut donc concourir à des projets beaucoup plus inquiétants, tels les fantasmes de Staline et Lyssenko sur la possibilité de « rééduquer génétiquement » le blé ou la déviance idéologique. Comme le rappelle Steven Shapin dans The Guardian : « La science génétique rigoureuse, et son extension douteuse dans le domaine sociopolitique, ont toujours marché d’un même pas – souvent le pas de l’oie. »
LE LIVRE
LE LIVRE

Il était une fois le gène. Percer le secret de la vie de Siddhartha Mukherjee, Flammarion, 2017

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