Chassé vers le paradis
par Volker Hagedorn

Chassé vers le paradis

Après la montée du nazisme, l’Allemagne offre ses plus grands musiciens au reste du monde, notamment aux États-Unis où affluent les meilleurs. La musique américaine sera à jamais bouleversée par ces exilés souvent couronnés de succès mais à jamais déchirés. Témoin le destin du légendaire chef d’orchestre Bruno Walter.

Publié dans le magazine Books, novembre 2012. Par Volker Hagedorn
Depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel, à Leipzig, il peut bien les voir, ces chemises brunes. Elles se rassemblent pour le lever du drapeau sur la Rossplatz, juste en face. Peu auparavant, il a été témoin de la façon dont elles ont arraché de son vélo un garçon boulanger et l’ont roué de coups, uniquement parce qu’il n’avait pas fait le salut hitlérien. Mais, à présent, elles constituent la toile de fond d’une agression d’un genre tout différent. Elles sont là pour lui, le grand chef d’orchestre Bruno Walter. Elles exigent que son concert qui doit avoir lieu dans deux jours, le 17 mars 1933, soit « annulé », mais la direction de la salle n’est pas prête à se laisser intimider. On a sa fierté de citoyen de Leipzig. Et l’on a des contacts, des coups de fil sont passés. Par exemple à Winifred Wagner, à Bayreuth. Cette intime de Hitler est convaincue que le nouveau chancelier « désapprouve complètement » ces attaques. Mais cela n’aide guère. « Pour des raisons d’ordre public », le concert ne peut avoir lieu. « Pour des raisons d’ordre public » ? Les nazis font encore preuve d’une certaine prudence. Mais on ne saurait expulser discrètement un chef d’orchestre aussi célèbre que lui. Dès le 17 mars, le New York Times révèle le véritable motif de l’interdiction : Walter ne correspond pas « aux critères raciaux privilégiés par les nazis ». Il faut dire qu’il est né Schlesinger. Le journal a déjà consacré des articles à Walter lors de ses concerts à New York. Et les Américains savent ce qu’ils gagnent lorsqu’il s’installe définitivement chez eux six ans plus tard – l’un de ces émigrés qui affluent alors par dizaines de milliers. De tous les musiciens, compositeurs et musicologues qui, sous le IIIe Reich, émigrèrent aux États-Unis, Bruno Walter – décédé le 17 février 1962 dans sa maison de Beverly Hills – était sans doute le plus célèbre. On estime qu’au moins 1 500 musiciens européens ont fui en traversant l’Atlantique, ce qui en fait sans doute le plus important transfert de talent de l’histoire. Longtemps, pourtant, on ne s’est guère intéressé qu’à l’émigration littéraire, comme le regrette la musicologue Dörte Schmidt dans l’ouvrage collectif paru en 2008, Musik und Musiker im Exil.   Schönberg, Stravinski, Bartók, etc. Au moment de la fuite de Walter, Arnold Schönberg était déjà depuis cinq ans aux États-Unis, « chassé vers le paradis », comme il l’écrivit. Les compositeurs Erich Wolfgang Korngold et Hanns Eisler vivaient eux aussi là-bas, en Californie, tandis que Paul Hindemith s’était installé dans le Connecticut en 1940. La même année, Darius Milhaud arriva de France et Béla Bartók de Hongrie. Ils furent rejoints par Igor Stravinski, Kurt Weill, les chefs d’orchestre Otto Klemperer et Erich Leinsdorf, des pianistes comme Rudolf Serkin et Arthur Schnabel, des violonistes comme Adolf Busch et Bronislav Hubermann, des orchestres entiers comme le quatuor Kolisch de Vienne. Sans oublier des musiciens de variétés comme le roi de l’opérette Emmerich Kálmán ou Friedrich Hollaender, le compositeur de la musique de L’Ange bleu, et environ quatre-vingt-dix musicologues. L’histoire de l’influence de cet incroyable exode n’a pas encore été écrite. Les émigrants non juifs comme Bartók, Busch, Hindemith, Stravinski n’étaient qu’une petite minorité. Dans 97 % des cas, l’exil était la conséquence des persécutions raciales, indique l’excellent dictionnaire en ligne des musiciens et musiciennes persécutés sous le nazisme, créé par l’université de Hambourg en 2005 (1). Ce sont les meilleurs qui émigrèrent, pour la plupart issus de familles juives. Même si leur destin et leur engagement esthétique étaient par ailleurs très différents, on peut malgré tout discerner quelques points communs. Et le « cas Walter » y aide plus qu’aucun autre. Né le 15 septembre 1876 à Berlin, le musicien a passé son enfance sous l’empire wilhelmien. Schlesinger père est comptable dans une fabrique de soierie. D’« origine modeste », comme l’écrira son fils, il a cette « soif d’ascension sociale » que partagent les familles juives de l’époque, et que décrivait ainsi Stefan Zweig : « Même le plus nanti préférera donner sa fille à un homme d’esprit pauvre comme Job plutôt qu’à un commerçant. » Le chef d’orchestre Erich Leinsdorf, qui émigra d’Autriche en 1937, précise : « Les Juifs se sont concentrés dans les domaines où il leur était permis de déployer leurs talents. » La mère joue du piano, le don du cadet est découvert tôt. Véritable « petit Mozart », Bruno Schlesinger se destine à une carrière de pianiste. Mais dès qu’il entend, à la Philharmonie de Berlin, le chef d’orchestre Hans von Bülow, plus rien d’autre « ne compte ». Qu’il est un maestro-né, un musicien qui croise alors sa route le constate d’emblée. Il dirige l’Opéra de Hambourg et s’appelle Gustav Mahler. « Ainsi, vous êtes le nouveau répétiteur, savez-vous bien jouer du piano ? – Admirablement », répond le débutant, et Mahler rit. Une collaboration commence, qui catapulte bientôt le jeune virtuose au sommet. Pour obtenir un poste à Breslau, en 1896, il se fait appeler pour la première fois Bruno Walter et gardera ce nom. C’est là un acte d’assimilation, mais il ne le présentera pas ainsi dans ses Mémoires (2), de même qu’il y taira sa conversion au catholicisme avant son entrée en fonction à Riga, ville alors sous domination russe – Mahler lui-même ne s’était-il pas fait baptiser pour travailler à Vienne ? C’est « après une mûre réflexion », écrit Walter, qu’il s’est tourné vers la « doctrine chrétienne ». « Rasez votre barbe avant d’arriver à Vienne », lui conseille Mahler à l’été 1901, sans donner plus d’explication. Il vient de l’engager comme chef d’orchestre. Bruno Walter, qui n’a que 24 ans et épouse la même année la soprano Elsa Korneck, se retrouve à la fois dans le temple de la musique et dans une ville où l’antisémitisme est devenu un « instrument de pouvoir » entre les mains du maire populiste Karl Lueger. Le contre-pouvoir de l’esprit s’y cristallise d’autant plus ardemment autour de Gustav Mahler, que vénère aussi la jeune avant-garde. Bon nombre des musiciens qui émigreront des décennies plus tard aux États-Unis façonnent cette Vienne et sont façonnés par elles – depuis le compositeur Arnold Schönberg jusqu’au pianiste Paul Wittgenstein. Walter les connaît tous. Dans le palais de Karl Wittgenstein, industriel friand de culture, il se sent « comme chez lui ». On s’y montre conservateur, musicalement parlant, ce qui n’est pas…
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