Cours, saute, vote !
par Baptiste Touverey

Cours, saute, vote !

Aux États-Unis, le sport n’a jamais vraiment été apolitique. Tous les grands combats idéologiques ont trouvé un écho dans les stades ou sur les rings.

Publié dans le magazine Books, novembre / décembre 2017. Par Baptiste Touverey

© Library of congress

Aux jeux Olympiques de Berlin, en 1936, l'athlète américain Jesse Owens remporte quatre médailles d'or. Hitler refuse de lui serrer la main. Et le président Roosevelt ne daigne même pas le féliciter.

S’il est un domaine où continue d’exister un abîme entre l’Europe et les États-Unis, c’est bien le sport. L’isolationnisme américain n’y a jamais vraiment cessé : les trois sports collectifs les plus populaires outre-Atlantique – le football américain, le basket-ball et le base-ball – sont des inventions locales et, s’ils ont pu connaître quelque succès à l’étranger, leur popularité n’y est jamais arrivée à la cheville de celle dont ils jouissent dans leur patrie d’origine. Seul le basket, notamment à partir des années 1990, est parvenu bon an mal an à s’exporter. Il le doit largement à un homme qui, plus encore qu’un joueur d’exception, fut un phénomène marketing. Quand Michael Jordan a commencé sa carrière, le basket avait mauvaise réputation et remplissait rarement les salles. Même les matchs les plus importants n’étaient pas diffusés en direct. Lorsqu’il a pris sa ­retraite, deux décennies plus tard, la ligue nationale de basket américain (NBA) était florissante comme jamais. Lui-même était un homme d’affaires prospère dont le magazine Forbes évaluait la valeur commerciale à 43,7 milliards de dollars et dont le ­patrimoine approchait le milliard. Cette spectaculaire réussite eut une contrepartie moins brillante. Grâce à sa popularité planétaire, Jordan disposait d’un pouvoir énorme. Il aurait pu le mettre au service d’une bonne cause, s’élever, par exemple, contre les pratiques néo-­esclavagistes de son équipementier Nike en Asie du Sud-Est. La marque à la virgule devait tant à sa ­vedette emblématique : grâce à son image, elle était devenue un leader mondial. Elle n’aurait rien pu lui refuser. Mais Jordan préféra ne pas ­s’engager. À ce titre, il fut l’anti-Muhammad Ali, autre immense sportif qui, lui, n’hésita pas à mettre sa carrière en danger, en s’opposant ouvertement à la guerre du Vietnam. Comme le note le journaliste sportif Dave Zirin dans un ouvrage qui vient d’être traduit en français, « si la citation la plus emblématique de Muhammad Ali est “Je n’ai rien contre les Viet-Congs’’, celle de Jordan est sans doute la réponse qu’il a donnée lorsqu’on lui a demandé, en 1990, pourquoi il ne soutenait pas le démocrate afro-américain Harvey Gantt dans sa campagne électorale contre le républicain Jesse Helms, ouvertement ­raciste : “Les républicains achètent des chaussures de sport, eux aussi.’’ » En fait, Jordan illustre une conception du sport très répandue et même dominante – celle qui veut que les stades et autres enceintes sportives soient « un espace neutre, apolitique », où les conflits qui embrasent la ­société n’ont pas droit de cité. Une conception que Zirin entend réfuter : « Ce livre, écrit-il à propos de son Histoire populaire du sport aux États-Unis, vise à ressusciter le cœur politique qui bat dans le monde des sports. » Et c’est pour cela que même un lecteur français qui ne comprend rien aux règles étonnamment complexes du football américain, ou qui n’a jamais regardé dix minutes de base-ball sans se demander comment les spectateurs pouvaient ne pas mourir d’ennui devant un jeu si mal rythmé, même lui pourra être passionné par cet ouvrage. Il retrace une histoire parallèle et méconnue des États-Unis et montre que presque toutes les luttes qui ont agité la société américaine depuis deux siècles ont trouvé dans le sport un écho, parfois même davantage : une illustration plus frappante que nulle part ailleurs. Le poing levé des sprinteurs Tommie Smith et John Carlos, en 1968, sur le podium des jeux Olympiques de Mexico en est bien sûr l’exemple le plus célèbre. Zirin remarque que, si tout le monde se souvient des poings gantés de noir – symboles du Black Power –, on a oublié en général que les deux athlètes s’étaient déchaussés pour rappeler « la pauvreté noire » et qu’ils portaient respectivement un foulard et un collier pour protester « contre les lynchages ». Cet épisode n’apparaît qu’aux deux tiers du livre, car, contrairement à ce qu’ont voulu faire croire les instances olympiques, qui s’empressèrent…
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