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Dans la chambre des Arabes

Un état des lieux surprenant des pratiques sexuelles dans une région en mutation.

Voici, telle que la résume Caroline Moorehead dans le Spectator, l’étonnante histoire qui figure au beau milieu d’une « Encyclopédie du plaisir » rédigée à Bagdad au XIe siècle : « En rentrant du bain, une femme croise un chiot sur sa route, qu’elle autorise à lui donner du plaisir. Mais son excitation est telle qu’elle l’écrase et le tue. » La journaliste voit là une illustration – le voyage de Flaubert en Égypte, riche de découvertes érotiques, en est une autre – de ce que l’Orient en général, et le monde arabe en particulier, passa longtemps pour un paradis charnel. « Le prophète Mahomet enjoignait à ses fidèles de satisfaire leurs partenaires au lit, rappelle The Economist. Les prudes chrétiens du Moyen Âge n’avaient que mépris pour ses recommandations précises en matière de sexualité ; ils y voyaient un vicieux stratagème destiné à faire des convertis, ce qui souligne leur propre obsession de la virginité, de la chasteté et de la monogamie. » Le contraste avec la perception actuelle est saisissant, qu’éclaire un ouvrage abondamment commenté aux États-Unis et au Royaume-Uni, ainsi qu’en Allemagne où il a été traduit il y a quelques mois. Sex and the Citadel ne prétend pas à l’exhaustivité d’une étude universitaire, mais il est manifestement très bien informé, truffé de statistiques et de paroles d’experts. Cinq années du
rant, l’auteur, Shereen El Feki, a sillonné le monde arabe pour s’entretenir avec des hommes et femmes militant en faveur de l’éducation sexuelle ou de la cause féministe. De l’animatrice d’une radio destinée aux divorcées en Égypte aux bénévoles d’une association marocaine de lutte contre le sida, en passant par un militant gay en Tunisie, « tous reflètent, à travers leurs combats, la complexité de la vie quotidienne dans le monde arabe », souligne la romancière turque Elif Shafak dans la Literary Review. Mais ce sont surtout les conversations que la journaliste a eues avec des femmes « ordinaires » – essentiellement des Égyptiennes – qui étonnent. Comme le souligne Moorehead, « passer cinq ans à voyager à travers le monde arabe en posant des questions sur les préliminaires ou la sodomie n’est pas à la portée de n’importe quel auteur ». Femme, musulmane, née d’un père égyptien et d’une mère galloise convertie à l’islam, El Feki – qui a grandi au Canada et vit aujourd’hui entre Le Caire et Londres – porte un regard singulier sur l’évolution des mœurs dans la région. « Quand les sondages d’opinion indiquent que les jeunes Arabes ont tendance à se montrer plus conservateurs que leurs parents, El Feki souligne, elle, que le tableau n’est pas le même lorsqu’on discute en privé avec eux », explique Shafak. « C’est précisément ce fossé entre le public et l’intime qu’elle cherche à comprendre. » Ce faisant, elle révèle certaines des tensions qui traversent les sociétés arabes à l’épreuve de la modernisation. Le Times Literary Supplement rapporte en ces termes les propos tenus à El Feki par une coiffeuse bien informée, qui arrondit ses fins de mois en vendant des crèmes destinées à « resserrer le vagin » : « De nombreux hommes attendent de leurs femmes qu’elles soient de bonnes musulmanes, mais ils n’en ont pas moins envie qu’elles leur fassent des fellations, une pratique semble-t-il inspirée de la pornographie occidentale. » Tout aussi paradoxale est l’attitude des travailleurs égyptiens de retour des pays du Golfe, qui, après avoir fréquenté des prostituées sur place, exigent de leurs femmes qu’elles pratiquent la sodomie, « interdite par le Coran ». D’une manière plus générale, El Feki fustige la misère sexuelle qui règne en Égypte, où l’âge moyen du mariage ne cesse d’augmenter (il atteint aujourd’hui 29 ans), faute de moyens pour payer la dot rituelle (la mahr). En résulte une grande frustration, les relations sexuelles étant censées se cantonner à l’union entre mari et femme. El Feki a cependant bon espoir que le processus de mutation que connaissent cahin-caha les sociétés arabes finisse par gagner la sphère de l’intime, à mesure que progressera, notamment, le niveau d’instruction.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le sexe et la citadelle, Pantheon Books

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