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De Gaulle, le plus grand chef d’État depuis Napoléon

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Julian Jackson conteste la lecture que fait Ferdinand Mount de sa biographie du Général. Nul doute à ses yeux que de Gaulle a sauvé l’honneur de la France. Tout en se démarquant de l’historiographie gaullienne, il y voit une personnalité hors du commun.


© Bettmann / Getty

Angleterre, février 1941. Le Premier ministre britannique Winston Churchill assiste à une manœuvre, en compagnie du général de Gaulle, du général polonais Wladyslaw Sikorski et de deux officiers.

Écrire un livre, c’est comme ­jeter une bouteille à la mer et attendre de voir ce qui va se passer. Quelqu’un va-t-il la trouver flottant dans l’eau ou échouée sur la plage ? Et, si oui, que fera-t-il du message qu’elle contient ? Pour ce qui est de la première question, l’attention considérable accordée à ma biographie de De Gaulle en Grande-Bretagne et aux États-Unis a dépassé toutes mes ­attentes – pas seulement le nombre de recensions mais la longueur, la géné­rosité et le sérieux de beaucoup d’entre elles, celle de Ferdinand Mount étant l’exemple suprême. Pour ce qui est des Britanniques, cela s’explique probablement autant par leur relation d’amour-haine avec de Gaulle et le contexte politique actuel que par les éventuelles qualités de mon livre. Après tout, de Gaulle a passé une bonne partie de la guerre à Londres, et sa relation orageuse et mouvementée avec Churchill reste pour les Britanniques un sujet de fascination – mon éditeur n’a cessé de m’inciter à en rajouter sur Churchill ! [Lire « “Le monstre de Hampstead” », en bas de page.] Quant au contexte politique, les vues de De Gaulle sur la Grande-Bretagne et l’Europe paraissent aujourd’hui prophétiques, et l’homme est paradoxalement admiré par de nombreux partisans britanniques du Brexit. J’ai aussi le sentiment que plusieurs des critiques les plus positives parues dans des journaux conservateurs comme The Times et The Daily Telegraph traduisent une certaine nostalgie pour une autorité de grand style en cette période de dérive et de médiocrité, dépourvue de dirigeants dignes de ce nom. C’était à coup sûr un bon moment pour publier le livre en Grande-Bretagne. Concernant la seconde question – que penseront les lecteurs du livre ? –, j’ai également été surpris. Il arrive souvent à un auteur que ses lecteurs lisent un ouvrage différent de celui qu’il pense avoir écrit. Un ami historien, éminent spécialiste de la politique française de l’entre-deux-guerres, m’écrit ceci à propos de mon livre : il est « captivant […] et l’impression que j’en retire est que de Gaulle était quelqu’un d’absolument épouvantable, mais – comme certains sociopathes – gentil avec les enfants et les animaux. Je me demande même si ce qu’il a fait pendant la guerre n’avait pas d’autre but que d’asseoir son autorité. La Résistance aurait existé sans lui, elle aurait joué un rôle à la Libération et sans nul doute revendiqué la victoire. » Ce genre de réaction me stupéfie, car ce n’est pas ce que je pense, et cela m’incite à réfléchir à nouveau au livre que j’ai écrit et à me demander pourquoi certains lecteurs y ont vu un de Gaulle différent du mien. Dans The New Yorker, Adam Gopnik commence son article en critiquant ce que j’affirme d’entrée de jeu, à savoir que « de Gaulle est partout ». Il écrit : « Comme d’autres affirmations dans ce livre, celle-ci peut sembler au lecteur à la fois vraie au sens strict et fausse au sens métaphysique, comme dirait un philosophe français. Son nom est certes partout, sur le grand aéroport parisien, sur la place Charles-de-Gaulle, naguère place de l’Étoile, avec son flux ininterrompu de circulation autour de l’Arc de triomphe, mais ce qu’il représente paraît bien lointain. Son œuvre achevée, il est une figure plus solennelle que controversée. En quarante ans de séjours fréquents en France, je ne l’ai presque jamais entendu mentionner comme une référence utile en quoi que ce soit pour les crises actuelles. Avoir donné son nom à la place de l’Étoile est bien trouvé : les voitures tournent autour toute la journée mais ne s’arrêtent pas longtemps. » Gopnik en sait long sur la France, mais peut-être pas autant qu’il le croit ; et là je pense qu’il se trompe. De Gaulle est partout. Il continue de hanter les Français pour toutes sortes de raisons – les meilleures comme les pires –, comme en témoigne entre autres le fait que le président Macron se soit fait photographier avec les Mémoires de guerre ou que la croix de Lorraine apparaisse dans le nouveau logo de l’Élysée.   L’article de Ferdinand Mount est une autre affaire. Non qu’il conteste quoi que ce soit de ce que j’ai écrit, mais sa lecture propose un de Gaulle très différent de celui que je pensais avoir présenté, et c’est d’autant plus surprenant qu’il a lu le livre très attentivement, au point de le comparer avec un ouvrage plus succinct que j’ai écrit sur de Gaulle il y a quinze ans. Pour les lecteurs français qui ne savent rien de Mount, une brève présentation peut être utile. Issu de la classe moyenne supérieure, aristocrate même, mais non fortuné, il a eu une brillante carrière de journaliste, romancier, conseiller politique et commentateur (il est l’auteur d’une merveilleuse autobiographie). Il a fait partie du cercle des conseillers de Margaret Thatcher au 10 Downing Street de 1982 à 1983, sans qu’on ait l’impression qu’il l’ait réellement appré­ciée (peut-être parce que sa propre forme de conservatisme a toujours été plus proche de la tradition plus libérale et ouverte de David Cameron, qui est son cousin ; c’est un farouche opposant au Brexit). Et il a ­dirigé The Times Literary Supplement de 1991 à 2002. Il a rendu compte de tant de livres qu’il n’y a, semble-t-il, aucun sujet sur lequel il ne soit légitime et ne puisse écrire un article spirituel et ­informé (qu’il s’agisse de Goethe, de la poésie indienne, de la princesse Margaret ou du romancier Anthony Powell, qui était son oncle). On pourrait peut-être présenter sa position comme celle d’un conservateur foncièrement anglais, discret, raisonnable, modéré, pratiquant l’autodérision, dénonçant les mythes avec élégance et se méfiant de toute forme de dogmatisme, de grandilo­quence et du style héroïque en politique – toutes qualités impropres à le prédisposer à admirer l’étrange, anguleuse et dérangeante personnalité de De Gaulle. Assez logiquement, son article donne au final un tableau très négatif où je ne me reconnais pas entièrement – même si je lui ai fourni les éléments pour rédiger un portrait plausible de cette personnalité complexe et parfois « insaisissable ». Le problème vient en partie de ce que tout biographe se retrouve en position d’écrire contre ou de réagir à tout ce qui a déjà été écrit sur son sujet. Dans le cas de De Gaulle, je me suis employé à me ménager un chemin entre le Charybde des admirateurs inconditionnels et le Scylla des opposants implacables. La gaullophobie et la gaullophilie ont chacune une longue histoire, animée l’une et l’autre par des partisans à droite et à gauche de l’échiquier politique, avec des raisons différentes de détester ou d’admirer le personnage. Quand le portrait que l’on dresse prend à rebours les affirmations particulièrement outrancières d’un des deux camps, le danger existe de fournir des munitions à l’autre. C’est un exercice d’équilibrisme périlleux. Il est vrai, par exemple, comme l’observe Mount, que j’ai cherché à tordre le cou à l’idée, répandue chez les gaullistes de gauche, que de Gaulle était un décolonisateur clairvoyant ; mais ce n’est pas pour autant que je souhaite aller aussi loin dans l’autre direction que le fait Mount en puisant dans mon livre de quoi étayer son tableau si négatif et pessimiste de la politique algérienne de De Gaulle. En outre, j’ai fait le choix, tout en donnant mon appréciation, de laisser s’exprimer de Gaulle le plus possible et de donner la parole à ceux qui ont passé beaucoup de temps à le côtoyer, à travailler avec lui et à réfléchir à son sujet. Si bien que le lecteur peut se faire sa propre opinion, d’une manière que je n’aurais su prévoir. C’est bien ce que Mount a fait ! Comme il le remarque, les trois grands domaines qui se prêtent à un réqui­sitoire ou à un plaidoyer sont le rôle de De Gaulle dans la guerre, sa gestion de la crise algérienne et son mandat de président de la Ve République. Mount suggère que, depuis le court opus que j’ai publié il y a une quinzaine d’années, j’ai infléchi mon appréciation sur les trois points dans un sens plus négatif. Ce n’est pas ce que je pense avoir fait, même si, sur 900 pages, on peut apporter plus de nuances que sur 150. Commençons par la guerre. Mount suggère, et cela a été un argument de beaucoup des défenseurs de Vichy, que l’action de De Gaulle n’a pas joué de rôle dans la libération de la France : tout ce qui a été accompli en 1945 l’aurait été de toute façon. Donc l’ardent Saint-­Exupéry avait raison : « Dites la vérité, général, nous avons perdu la guerre. Nos alliés la gagneront ». En fait, je ne pense pas que Saint-Exupéry avait raison. Oui, il y a eu une bataille en 1940 qui a été perdue par les Alliés (la Grande-­Bretagne et la France) ; et oui, il y a eu une guerre qui a été gagnée en 1945 par les Alliés. Mais la question était de savoi
r si « la France » serait encore présente d’une manière ou d’une autre dans le camp des Alliés en 1945. C’était la préoccupation de De Gaulle depuis le jour de son arrivée à Londres le 17 juin 1940. Mount souligne à raison que la phrase « la France a perdu une bataille mais n’a pas perdu la guerre » ne figurait pas dans son premier discours de Londres, mais c’est exactement le message qu’il a fait passer dans cette extraordinaire et prophétique allocution. En décidant par un acte de volonté qu’il serait la France (à Londres) puis en faisant de cette prétention à l’origine ridicule une forme de réalité en construisant une sorte d’État en exil (à Alger), de Gaulle a donné une réelle crédibilité à l’affirmation que la France faisait partie des Alliés victorieux en 1945. Mount a raison d’écrire « d’autres pays vaincus, comme la Norvège et les Pays-Bas, ont conservé leur dignité et recouvré leur liberté sans la fierté ­ombrageuse d’un de Gaulle ». Mais il y a une différence de taille : ces autres nations vaincues n’avaient pas un gouvernement légalement constitué, comme celui de Vichy, dirigé par le plus grand héros de guerre en France, qui a collaboré avec l’Allemagne (Mount commence son ­article en évoquant de manière frappante la puissance du mythe de Pétain, encore dans la France de 1951). La Norvège et les Pays-Bas ont eu leurs quislings (ce sont les Norvégiens qui ont inventé le mot), mais il ne s’agissait pas de gouvernements légalement constitués comme celui de Vichy (1). C’est ce qui rend le souvenir de cette période si douloureux dans l’esprit des Français – mais cela aurait été bien pire sans de Gaulle. Lequel ne doit pas seulement être crédité de la série de discours remarquables qu’il prononça depuis Londres. Il mena un combat constant et sans répit pour obtenir que la France soit reconnue. Comme il le confie après la guerre à l’un de ses collaborateurs : « Ils me font marrer, avec leur appel du 18 Juin ! Ils s’en gargarisent, se gardant bien de jamais parler d’autre chose. […] Mais ce que chacun semble ignorer, c’est la dose incroyable de ­patience, de lente maturation, de création obstinée, de pointilleuses questions, c’est la succession ­vertigineuse de calculs, de négociations, de querelles, de combats, de voyages qu’il a fallu affronter pour mener à bien notre entreprise. »   Bien sûr, le mythe gaulliste d’après guerre selon lequel Vichy n’était pas « la France », n’avait pas de racines en France et n’était qu’une parenthèse dominée par les nazis, est une fiction, depuis longtemps battue en brèche par les historiens. On ne peut donc plus dire que la « vraie » France était à Londres. Mais nous pouvons dire qu’il y avait une « vraie » France à Londres – grâce à de Gaulle –, une France dans laquelle des hommes comme Pierre Mendès France, Georges Boris, René Cassin et tant d’autres pouvaient se ­reconnaître. Bien sûr, dans les premiers temps, cette « France » de Londres était largement une France virtuelle (de moins en moins à mesure que le temps passait), mais cette fiction, pour fragile qu’elle fût, était néces­saire. Là je tombe volon­tiers d’accord avec Gopnik : « De Gaulle comprenait intuitivement que les mythes ont leur importance. Sans le sens des symboles partagés, il est ­impossible pour un État moderne de durer. La dignité natio­nale est ­essentielle à tout programme de refondation nationale. » Pour cette raison, je maintiens la dernière phrase de mon livre : « De Gaulle a sauvé l’honneur de la France. » Un autre critique, le subtil historien ­Robert Tombs – pas un admirateur de De Gaulle, quoique ardent partisan du Brexit – s’est aussi élevé contre cette dernière phrase en écrivant dans The Spectator : « Il a sauvé sa fierté, sans aucun doute. Je préfère penser que son honneur a été sauvé par les milliers de Français, hommes, femmes et enfants, qui ont subi la torture et affronté la mort dans un combat désintéressé et anonyme contre la tyrannie. » Ce verdict me paraît sévère ; il l’aurait semblé aussi à ces membres de la Résistance qui, tout en en voulant parfois à de Gaulle (et à Jean Moulin) de chercher à les mettre au service de sa cause, se sont volontairement ralliés à lui pour l’indispensable symbole qu’il représentait (symbole, un mot cher à d’Astier de la Vigerie). Donc je maintiens ma dernière phrase : de Gaulle a sauvé l’honneur de la France… Passons à présent à l’Algérie. Mount brosse, à partir des éléments que je fournis, le tableau le plus négatif qui soit. Je suis bien sûr d’avis que le traitement que de Gaulle a réservé aux harkis était indé­fendable et inhumain – personne ne le contesterait aujourd’hui –, et je conviens qu’il aurait pu être moins insensible au sort des pieds-noirs, mais il ne faut pas oublier qu’en fin de compte ils ont tous été rapatriés en France, si bien qu’il n’est pas tout à fait exact de dire : « Il n’a rien fait pour les aider lorsqu’ils ont débarqué en masse en métropole. » Mais je ne suis pas sûr qu’il ait correctement lu mon analyse (à supposer qu’elle soit correcte). Selon Mount, de Gaulle, comme il le confiait en privé, n’a jamais cru au fantasme de l’Algérie française, mais la crise lui a servi de marchepied pour revenir aux affaires et, une fois au pouvoir, il « ne dit rien pour préparer les Français à cette éventualité ». Ce n’est pas très différent des accusations de beaucoup d’antigaullistes de droite pour qui de Gaulle a hypo­critement et cyniquement trahi une cause en ­laquelle il n’avait jamais cru. Mon propos est légè­rement différent : certes, de Gaulle n’a jamais vraiment cru à l’intégration de l’Algérie française, mais d’un autre côté il ne voyait pas vraiment quelle autre ­solution il avait, et pendant longtemps ce ne fut pas l’indépendance. Mon inten­tion n’est pas de dire que de Gaulle a fait preuve de duplicité mais qu’il n’était pas sûr de lui, et qu’il mit longtemps avant d’en conclure à la néces­sité de l’indépendance. Il recherchait une sorte de voie moyenne, et cela resta vrai après le tournant qu’est censé marquer son discours de septembre 1959, où il proposa l’autodétermination aux Algériens. Même après la semaine des barricades à la fin de janvier 1960, il ne savait pas ce qu’il voulait. Résultat : la crise algérienne se prolongea quatre ans après son retour au pouvoir. Ce qui me conduit à écrire dans le livre : « Personne peut-être n’aurait fait mieux, mais on voit mal comment quelqu’un aurait pu faire pire. La IVe République s’était débat­tue avec Algérie pendant quatre ans ; de Gaulle, avec tout son prestige et tous les pouvoirs dont il disposait, se débattit avec quatre années de plus. » Peut-être est-ce présenter les choses trop abruptement, mais j’entendais plaider contre l’idée que l’Algérie a été l’un des grands ­succès de De Gaulle et qu’il a « accordé » l’indépendance plutôt qu’elle ne lui a été arrachée.   N’oublions pas non plus que de Gaulle avait hérité d’une situation quasi inextricable en mai 1958 car, dans les dernières années de la IVe Répu­blique, le gouvernement de Paris ne parvenait plus à contrôler les militaires en Algérie. Bien sûr, de Gaulle compliqua les choses dans un premier temps en revenant au pouvoir en mai grâce aux militaires, mais contrairement à ceux qui, comme Mendès France, pensaient qu’il resterait leur otage, il s’est employé avec une remarquable rapidité à s’en affranchir. Il est effectivement revenu au pouvoir par une sorte de coup d’État, mais il a épargné à la France un autre type de coup d’État, militaire celui-là. Ce putsch aurait peut-être avorté mais il aurait aussi pu réussir ; il aurait pu entraîner un déchaînement de violence en métropole, avec des ­conséquences imprévisibles. Et c’est pour éviter une telle issue que des personnalités respectueuses de la démocratie comme Pinay, Mollet et Pflimlin ont accepté d’entrer dans son gouvernement en 1958. Pour de Gaulle, le problème en 1958, sub specie aeternatis (et c’était un homme qui pouvait marmonner sous son képi : « Je dis cela depuis mille ans ! »), ce n’était pas l’Algérie mais la faiblesse de l’État, dont la crise algérienne était un symptôme – et sa solution fut la Ve République. Ce qui nous amène au troisième ­domaine où Mount ne trouve pas grand-chose de positif chez de Gaulle : la période où il fut président de la Répu­blique. Sur le legs de sa politique étrangère, selon la lecture qu’en fait Mount, rien ne reste de ses « flirts machia­véliques avec la Russie et la Chine » ou de sa volonté de « tenir à l’écart les ­redoutés Anglo-Saxons » ; et certains de ses « gestes délibérés » comme l’appel au Québec libre ont été accomplis « dans le but de s’amuser et de provoquer ». Eh bien, oui et non. De Gaulle a toujours eu un goût prononcé pour la provocation et la mise en scène, mais mon livre montre, me semble-t-il, que cela a toujours été contrebalancé par un sens pragmatique du possible, un souci de la mesure et un sens de la responsabilité morale et intellectuelle dans la conduite des affaires publiques (l’une des choses qui m’a le plus surpris en écrivant ce livre est de voir à quel point de Gaulle était capable d’écouter les autres et de prendre leur avis). On peut faire valoir à bon droit, par exemple, que sa reconnaissance de la Chine n’était pas un « flirt machiavélique » mais l’acte d’un homme d’État qui voyait loin – même si ses motifs étaient, comme toujours, complexes. Son côté bergsonien, l’idée que le monde est fait de flux, son obsession de la force des choses, faisait qu’il était sans cesse disposé à s’adapter et à changer de tactique. Sa célèbre formule à propos du traité franco-allemand de 1963 – « Les traités, voyez-vous, sont comme les jeunes filles et comme les roses : ça dure ce que ça dure » – n’était bien sûr qu’un bon mot et une manière de conjurer sa déception (2), mais cela correspondait aussi à sa conception d’un monde en flux constant. Quant à dire, comme le fait Mount, qu’« il y a du Donald ­Trump dans tout cela », voilà qui me hérisse sérieusement, tant le commentaire me paraît inapproprié et grotesque. Dans sa politique étrangère, de Gaulle était avant tout soucieux de la nécessité de repenser l’ordre international une fois la Guerre froide finie, de penser la question des équilibres géopolitiques. Il peut avoir agi dans ce domaine comme dans d’autres, en ayant en tête les intérêts à long terme de la France (sa grandeur), mais il n’y a pas de raison de mettre en doute le sérieux, la suprême intelligence et le sens profond de l’histoire qui sous-tendait l’ensemble. On ne peut qu’admirer la leçon qu’il a administrée à Richard Nixon en mars 1969 sur les périls et la futilité de l’engagement américain au Vietnam. Sa mise en garde sur le fait qu’un jour les États-Unis pourraient ne plus penser que leurs intérêts sont inextricablement liés à ceux de l’Europe et que l’Europe devait se préparer à cette éventualité en organisant sa propre défense paraissent aujourd’hui prophétiques. Et quand les Français, incarnés par ­Dominique de Villepin s’exprimant comme si de Gaulle parlait d’outre-tombe, refusèrent en 2002 de participer à l’invasion de l’Irak, je ne suis sans doute pas le seul Britannique à avoir souhaité qu’une telle voix et non celle de Tony Blair s’exprime en notre nom. Et, pour prendre un dernier exemple, les mots de De Gaulle sur les conséquences de la guerre des Six-Jours paraissent eux aussi aujourd’hui prophétiques.   Mais qu’en est-il de son héritage le plus durable, cette Ve République dont le soixantième anniversaire a été si célébré en 2018 ? Mount écrit que 1968 montre ce qui arrive dans une « société où les ­canaux habituels de négociation et de débat sont bloqués ». C’est indéniablement un chef d’accusation que l’on peut porter contre la Ve République (au moins telle que pratiquée par de Gaulle… et peut-être Macron), et la crise actuelle en France ne peut que l’étayer. Je ne souscris nullement à l’historiographie gaulliste qui veut que le régime instauré par de Gaulle ait résolu le problème historique central de la France, un peu comme Francis Fukuyama affirmant que l’histoire a pris fin en 1989 ou François Furet assurant que la République est « rentrée au port » en 1875. L’histoire ne s’achève jamais, de Gaulle aurait été le premier à le reconnaître. Mais, en dépit de la tendance salutaire qui s’est manifestée ces dernières années pour réhabiliter la IVe République – en 1958, de Gaulle ne s’est pas emparé d’un pays en ruines ! –, il faut se rappeler qu’à l’époque l’essentiel de la classe politique considérait à juste titre que le régime était en phase terminale et ne pouvait pas continuer en l’état. Cela ne veut pas dire que la solution de De Gaulle était nécessairement la bonne, même si l’on peut dire que la Ve République a très bien servi la France pendant cinquante ans (souvenons-nous aussi que les événements de Mai 1968, loin d’avoir été seulement provoqués par la Ve République, faisaient partie d’un phénomène mondial). Mais la culture politique française est tiraillée depuis la Révolution à propos du bon équilibre à avoir entre pouvoir exécutif et contrôle parlementaire. La difficulté de parvenir à un consensus sur les institutions politiques du pays précède de beaucoup la vie de De Gaulle.   Ce qui me conduit pour finir à aborder la question, fondamentale, de ses convictions politiques. C’est l’un des principaux sujets que j’examine dans mon livre. Mount croit trouver la réponse en observant que, dans les idées exprimées par de Gaulle dans les ­années 1930, « on entend en permanence le roulement du tambour ». Oui et non. De Gaulle, qui, après tout, était d’abord un soldat (quoique d’un genre très cérébral), pensait que la guerre est un agent inévitable de l’histoire (y compris du progrès humain) et écrivait à rebours du pacifisme des années 1930. Mais il convient aussi de souligner qu’il a été partisan toute sa vie d’une séparation franche entre l’armée et l’autorité civile et qu’il pensait que les militaires ne doivent pas se mêler de politique. Dans son premier livre de 1922, La Discorde chez l’ennemi, il analysait les raisons de la défaite allemande de 1918 et soutenait qu’elle était due au fait que les militaires avaient ravi le pouvoir aux civils. De Gaulle, qui avait accompli jeune homme le rêve romantique d’une carrière militaire, a paradoxalement construit l’essentiel de sa carrière politique en s’opposant aux militaires. Retracer l’évolution de sa pensée poli­tique est certes compliqué. Mount voit un signe que de Gaulle n’avait pas de convictions dans son livre de 1938 sur l’histoire de France, où il cite avec une égale admiration Jeanne d’Arc, Louvois et les armées de Louis XIV puis les ­armées révolutionnaires de Hoche et Carnot. Il faut au contraire observer qu’un tel éclectisme politique (dans le contexte des années 1930) doit être considéré comme une tentative admirable de transcender la ligne de faille d’une culture profondément divi­sée. Cela rappelle la fameuse remarque de Marc Bloch dans L’Étrange Défaite (un livre extraordinairement gaulliste même si le nom de De Gaulle, alors juste une voix à Londres, n’est pas mentionné) : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Son obsession de l’État est clairement très maurrassienne, bien qu’il ne fût pas maurrassien. Mais au-delà, on perçoit la possibilité d’une sorte de vide idéologique, et il est clair que de Gaulle sous-estimait l’importance de l’idéologie. S’il avait des convictions, elles se fondaient sur de vagues idées de réconciliation des classes enracinées dans le christianisme social et que l’on retrouve dans certains courants politiques de l’entre-deux-guerres. Mais ce sujet, ni Mount ni aucun des autres critiques de mon livre ne l’a jugé suffisamment digne d’intérêt pour être commenté – peut-être parce qu’ils pensent à juste titre que ces idées restaient à l’état d’ébauche, conviction partagée par presque tout le monde à l’exception de quelques soi-­disant gaullistes de gauche. J’espère que davantage de lecteurs en viendront, comme beaucoup l’ont fait, à conclure que de Gaulle fut l’un des plus éminents hommes d’État du XXe siècle et la personnalité le plus remar­quable de l’histoire de France depuis Napoléon. Quant à l’apprécier, c’est une autre histoire. Et je vois bien pourquoi Mount (comme le confrère que je citais plus haut) le trouve si antipathique, et pourquoi il trouve sa vision de l’humanité repoussante. Il y a de toute évidence beaucoup d’aspects déplaisants chez de Gaulle – son cynisme, son ingratitude, son tempérament vindicatif –, mais, en fin de compte, après avoir vécu avec lui pendant quatre ans, c’est la mélancolie – et même le désespoir –, jamais très loin sous la surface de cette « fierté ombrageuse », qui parvient dans mon esprit à humaniser cet homme fier, étrange et gauche. J’espère que c’est là un aspect de sa personnalité qui apparaîtra à ceux qui liront mon livre.   — Julian Jackson est un historien britannique spécialiste de la France du XXe siècle. Cet article, écrit pour Books, a été traduit par Nicolas Saintonge. Il est paru dans Books n°95 daté Mars 2019 sous le titre "Le dirigeant le plus remarquable depuis Napoléon".
LE LIVRE
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A Certain Idea of France: The Life of Charles de Gaulle de Julian Jackson, Allen Lane, 2018. À paraître au Seuil en septembre 2019

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