De Gaulle, le plus grand chef d’État depuis Napoléon
par Julian Jackson

De Gaulle, le plus grand chef d’État depuis Napoléon

Julian Jackson conteste la lecture que fait Ferdinand Mount de sa biographie du Général. Nul doute à ses yeux que de Gaulle a sauvé l’honneur de la France. Tout en se démarquant de l’historiographie gaullienne, il y voit une personnalité hors du commun.

Publié dans le magazine Books, mars 2019. Par Julian Jackson

© Bettmann / Getty

Angleterre, février 1941. Le Premier ministre britannique Winston Churchill assiste à une manœuvre, en compagnie du général de Gaulle, du général polonais Wladyslaw Sikorski et de deux officiers.

Écrire un livre, c’est comme ­jeter une bouteille à la mer et attendre de voir ce qui va se passer. Quelqu’un va-t-il la trouver flottant dans l’eau ou échouée sur la plage ? Et, si oui, que fera-t-il du message qu’elle contient ? Pour ce qui est de la première question, l’attention considérable accordée à ma biographie de De Gaulle en Grande-Bretagne et aux États-Unis a dépassé toutes mes ­attentes – pas seulement le nombre de recensions mais la longueur, la géné­rosité et le sérieux de beaucoup d’entre elles, celle de Ferdinand Mount étant l’exemple suprême. Pour ce qui est des Britanniques, cela s’explique probablement autant par leur relation d’amour-haine avec de Gaulle et le contexte politique actuel que par les éventuelles qualités de mon livre. Après tout, de Gaulle a passé une bonne partie de la guerre à Londres, et sa relation orageuse et mouvementée avec Churchill reste pour les Britanniques un sujet de fascination – mon éditeur n’a cessé de m’inciter à en rajouter sur Churchill ! [Lire « “Le monstre de Hampstead” », en bas de page.] Quant au contexte politique, les vues de De Gaulle sur la Grande-Bretagne et l’Europe paraissent aujourd’hui prophétiques, et l’homme est paradoxalement admiré par de nombreux partisans britanniques du Brexit. J’ai aussi le sentiment que plusieurs des critiques les plus positives parues dans des journaux conservateurs comme The Times et The Daily Telegraph traduisent une certaine nostalgie pour une autorité de grand style en cette période de dérive et de médiocrité, dépourvue de dirigeants dignes de ce nom. C’était à coup sûr un bon moment pour publier le livre en Grande-Bretagne. Concernant la seconde question – que penseront les lecteurs du livre ? –, j’ai également été surpris. Il arrive souvent à un auteur que ses lecteurs lisent un ouvrage différent de celui qu’il pense avoir écrit. Un ami historien, éminent spécialiste de la politique française de l’entre-deux-guerres, m’écrit ceci à propos de mon livre : il est « captivant […] et l’impression que j’en retire est que de Gaulle était quelqu’un d’absolument épouvantable, mais – comme certains sociopathes – gentil avec les enfants et les animaux. Je me demande même si ce qu’il a fait pendant la guerre n’avait pas d’autre but que d’asseoir son autorité. La Résistance aurait existé sans lui, elle aurait joué un rôle à la Libération et sans nul doute revendiqué la victoire. » Ce genre de réaction me stupéfie, car ce n’est pas ce que je pense, et cela m’incite à réfléchir à nouveau au livre que j’ai écrit et à me demander pourquoi certains lecteurs y ont vu un de Gaulle différent du mien. Dans The New Yorker, Adam Gopnik commence son article en critiquant ce que j’affirme d’entrée de jeu, à savoir que « de Gaulle est partout ». Il écrit : « Comme d’autres affirmations dans ce livre, celle-ci peut sembler au lecteur à la fois vraie au sens strict et fausse au sens métaphysique, comme dirait un philosophe français. Son nom est certes partout, sur le grand aéroport parisien, sur la place Charles-de-Gaulle, naguère place de l’Étoile, avec son flux ininterrompu de circulation autour de l’Arc de triomphe, mais ce qu’il représente paraît bien lointain. Son œuvre achevée, il est une figure plus solennelle que controversée. En quarante ans de séjours fréquents en France, je ne l’ai presque jamais entendu mentionner comme une référence utile en quoi que ce soit pour les crises actuelles. Avoir donné son nom à la place de l’Étoile est bien trouvé : les voitures tournent autour toute la journée mais ne s’arrêtent pas longtemps. » Gopnik en sait long sur la France, mais peut-être pas autant qu’il le croit ; et là je pense qu’il se trompe. De Gaulle est partout. Il continue de hanter les Français pour toutes sortes de raisons – les meilleures comme les pires –, comme en témoigne entre autres le fait que le président Macron se soit fait photographier avec les Mémoires de guerre ou que la croix de Lorraine apparaisse dans le nouveau logo de l’Élysée.   L’article de Ferdinand Mount est une autre affaire. Non qu’il conteste quoi que ce soit de ce que j’ai écrit, mais sa lecture propose un de Gaulle très différent de celui que je pensais avoir présenté, et c’est d’autant plus surprenant qu’il a lu le livre très attentivement, au point de le comparer avec un ouvrage plus succinct que j’ai écrit sur de Gaulle il y a quinze ans. Pour les lecteurs français qui ne savent rien de Mount, une brève présentation peut être utile. Issu de la classe moyenne supérieure, aristocrate même, mais non fortuné, il a eu une brillante carrière de journaliste, romancier, conseiller politique et commentateur (il est l’auteur d’une merveilleuse autobiographie). Il a fait partie du cercle des conseillers de Margaret Thatcher au 10 Downing Street de 1982 à 1983, sans qu’on ait l’impression qu’il l’ait réellement appré­ciée (peut-être parce que sa propre forme de conservatisme a toujours été plus proche de la tradition plus libérale et ouverte de David Cameron, qui est son cousin ; c’est un farouche opposant au Brexit). Et il a ­dirigé The Times Literary Supplement de 1991 à 2002. Il a rendu compte de tant de livres qu’il n’y a, semble-t-il, aucun sujet sur lequel il ne soit légitime et ne puisse écrire un article spirituel et ­informé (qu’il s’agisse de Goethe, de la poésie indienne, de la princesse Margaret ou du romancier Anthony Powell, qui était son oncle). On pourrait peut-être présenter sa position comme celle d’un conservateur foncièrement anglais, discret, raisonnable, modéré, pratiquant l’autodérision, dénonçant les mythes avec élégance et se méfiant de toute forme de dogmatisme, de grandilo­quence et du style héroïque en politique – toutes qualités impropres à le prédisposer à admirer l’étrange, anguleuse et dérangeante personnalité de De Gaulle. Assez logiquement, son article donne au final un tableau très négatif où je ne me reconnais pas entièrement – même si je lui ai fourni les éléments pour rédiger un portrait plausible de cette personnalité complexe et parfois « insaisissable ». Le problème vient en partie de ce que tout biographe se retrouve en position d’écrire contre ou de réagir à tout ce qui a déjà été écrit sur son sujet. Dans le cas de De Gaulle, je me suis employé à me ménager un chemin entre le Charybde des admirateurs inconditionnels et le Scylla des opposants implacables. La gaullophobie et la gaullophilie ont chacune une longue histoire, animée l’une et l’autre par des partisans à droite et à gauche de l’échiquier politique, avec des raisons différentes de détester ou d’admirer le personnage. Quand le portrait que l’on dresse prend à rebours les affirmations particulièrement outrancières d’un des deux camps, le danger existe de fournir des munitions à l’autre. C’est un exercice d’équilibrisme périlleux. Il est vrai, par exemple, comme l’observe Mount, que j’ai cherché à tordre le cou à l’idée, répandue chez les gaullistes de gauche, que de Gaulle était un décolonisateur clairvoyant ; mais ce n’est pas pour autant que je souhaite aller aussi loin dans l’autre direction que le fait Mount en puisant dans mon livre de quoi étayer son tableau si négatif et pessimiste de la politique algérienne de De Gaulle. En outre, j’ai fait le choix, tout en donnant mon appréciation, de laisser s’exprimer de Gaulle le plus possible et de donner la parole à ceux qui ont passé beaucoup de temps à le côtoyer, à travailler avec lui et à réfléchir à son sujet. Si bien que le lecteur peut se faire sa propre opinion, d’une manière que je n’aurais su prévoir. C’est bien ce que Mount a fait ! Comme il le remarque, les trois grands domaines qui se prêtent à un réqui­sitoire ou à un plaidoyer sont le rôle de De Gaulle dans la guerre, sa gestion de la crise algérienne et son mandat de président de la Ve République. Mount suggère que, depuis le court opus que j’ai publié il y a une quinzaine d’années, j’ai infléchi mon appréciation sur les trois points dans un sens plus négatif. Ce n’est pas ce que je pense avoir fait, même si, sur 900 pages, on peut apporter plus de nuances que sur 150. Commençons par la guerre. Mount suggère, et cela a été un argument de beaucoup des défenseurs de Vichy, que l’action de De Gaulle n’a pas joué de rôle dans la libération de la France : tout ce qui a été accompli en 1945 l’aurait été de toute façon. Donc l’ardent Saint-­Exupéry avait raison : « Dites la vérité, général, nous avons perdu la guerre. Nos alliés la gagneront ». En fait, je ne pense pas que Saint-Exupéry avait raison. Oui, il y a eu une bataille en 1940 qui a été perdue par les Alliés (la Grande-­Bretagne et la France) ; et oui, il y a eu une guerre qui a été gagnée en 1945 par les Alliés. Mais la question était de savoir si « la France » serait encore présente d’une manière ou d’une autre dans le camp des Alliés en 1945. C’était la préoccupation de De Gaulle depuis le jour de son arrivée à Londres le 17 juin 1940. Mount souligne à raison que la phrase « la France a perdu une bataille mais n’a pas perdu la guerre » ne figurait pas dans son premier discours de Londres, mais c’est exactement le message qu’il a fait passer dans cette extraordinaire et prophétique allocution. En décidant par un acte de volonté qu’il serait la France (à Londres) puis en faisant de cette prétention à l’origine ridicule une forme de réalité en construisant une sorte d’État en exil (à Alger), de Gaulle a donné une réelle crédibilité à l’affirmation que la France faisait partie des Alliés victorieux en 1945. Mount a raison d’écrire « d’autres pays vaincus, comme la Norvège et les Pays-Bas, ont conservé leur dignité et recouvré leur liberté sans la fierté ­ombrageuse d’un de Gaulle ». Mais il y a une différence de taille : ces autres nations vaincues n’avaient pas un gouvernement légalement constitué, comme celui de Vichy, dirigé par le plus grand héros de guerre en…
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