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Les démons de Zakhar Prilepine

L’un des auteurs russes les plus en vue combat depuis l’été 2016 au côté des séparatistes de l’est de l’Ukraine. Il a même le grade de commandant, et il s’en explique.


© Nicolas Donetti / Hans Lucas

« Être uniquement un écrivain me semble passablement ennuyeux. » Le romancier russe Zakhar Prilepine commande depuis 2016 une unité spéciale à Donetsk, dans l'est de l'Ukraine.

«On ne sait trop que faire avec Prilepine, dans quelle catégorie le classer. En Russie, on n’a pas vraiment de précédent dans ce domaine », écrivait en 2007 le journaliste et critique littéraire Dmitri Bykov en introduction à l’édition russe du Péché (traduit en français en 2009 aux Éditions des Syrtes). Ce recueil de nouvelles et de poèmes ne faisait que confirmer l’impression laissée par ses précédents livres, Pathologies (Éditions des Syrtes, 2007) et San’kia (Actes Sud, 2009) : le jeune Zakhar Prilepine, ancien membre des Omon, les forces spéciales du ministère de l’Intérieur, était un véritable ovni sur la scène littéraire russe. Autant par son style à la fois sensible et percutant – Emmanuel Carrère le compare à un Philippe Djian « qui aurait connu la guerre » – que par sa dégaine de commando, crâne rasé et ­regard perçant, surgi du fin fond de la gloubinka, cette Russie des profondeurs, provinciale et rude, si loin des fastes de Moscou et Saint-­Pétersbourg.
Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. L’enfant terrible des lettres russes, né dans un petit village près de Riazan, qui avait raconté de manière si sincère et crue l’enfer des engagés dans la guerre en Tchétchénie, ce Vietnam de la Russie moderne, a pris de l’épaisseur. Au propre comme au figuré. Traduit dans une vingtaine de langues, il est aussi devenu une institution dans son pays. Aussitôt publiés, ses livres sont réédités et raflent tout ce que la Fédération de Russie attribue aujourd’hui de « prix littéraires nationaux », et ils sont légion. L’auteur noircit aussi régulièrement les colonnes des grands journaux de Moscou, il a sa propre émission de télévision (« Leçons de russe ») sur la très populaire chaîne NTV et apparaît régulièrement sur les plateaux d’autres émissions tout aussi regardées. En 2014, il est devenu numéro 3 du classement de « l’écrivain le plus popu­laire de Russie », établi par les médias, avant d’en prendre la tête en 2017.
Paru en Russie en 2014, son dernier roman, Obytel’ (que l’on peut traduire par « sanctuaire » ou « monas­tère »), ­publié en France en octobre 2017 chez Actes Sud sous le titre ­L’Archipel des ­Solovki, est une fresque ­magistrale, sur plus de 800 pages, sur la vie dans le premier goulag russe. De manière très troublante, l’auteur décrit comment les bourreaux y deviennent des victimes et vice versa. Son personnage principal, Artiom, entretient une relation torride avec Galia, jeune commissaire tchékiste. Plébis­cité par le public et les médias – y compris la très officielle agence d’État Ria Novosti, qui a qualifié son auteur de « Stephen King du goulag » –, L’Archipel des Solovki a remporté la récompense littéraire le plus convoitée du pays, le prix du Grand Livre russe, doté de 3 millions de roubles (près de 43 000 euros), et sera bientôt adapté en série télévisée.
L’année 2014 restera, visiblement, comme une année charnière dans la vie de Zakhar Prilepine. Écrivain engagé ­depuis ses débuts, Prilepine s’en prenait régulièrement à Vladimir Poutine, dénonçant le système clientéliste qu’il avait mis en place. À ce titre, comme de nombreux autres « natsbols » (militants du sulfureux Parti national-­bolchévique, fondé par son mentor Édouard Limonov), l’écrivain avait rejoint à partir de 2010 l’alliance hétéroclite contre le pouvoir, réunissant aussi bien les patriotes nationalistes que les libéraux. Aujourd’hui, il conspue ces derniers, à commencer par leur leader, le très médiatique Alexeï Navalny, et considère que, faute de mieux, Vladimir Poutine est « l’homme qu’il faut » à la Russie. Entre-temps, il y a eu l’annexion de la Crimée, un événement qui deviendra rapidement une ligne de partage, puis un fossé infranchissable, dans les cercles intellectuels russes entre les (rares) détracteurs de la poli­tique du Kremlin en Ukraine et l’immense majorité de ses partisans. « Je ne comprends pas comment on peut être un écrivain russe et protester contre le retour de la Crimée dans le giron russe. Et comment on peut ne pas avoir de la compassion à l’égard des habitants de l’est de l’Ukraine » estime-t-il.
Mais Zakhar Prilepine n’est pas du genre à se contenter de compatir. L’homme s’engage, d’abord comme « correspondant de guerre » au Donbass, puis comme « humanitaire » et, enfin, depuis 2016, comme ­militaire, commandant adjoint d’une unité spéciale de la Répu­blique populaire de Donetsk (DNR) et conseiller auprès d’Alexandre Zakharchenko, le « président » de cette entité séparatiste. Il porte désormais l’uniforme et pose volontiers, armé jusqu’aux dents, avec ses rebyata – les ­petits gars du régi­ment. À l’été 2017, ses quatre enfants et son épouse viennent le rejoindre à Donetsk. Pour qu’ils puissent faire l’expérience de la « vraie vie » et « y rencontrer des gens extraordinaires, que l’on ne trouve plus que dans les livres », dit-il. Et c’est dans cette ville, régulièrement bombardée par l’armée ukrainienne, qu’il va épouser en grande pompe sa femme pour la seconde fois lors d’un office religieux auquel ont été conviés ses combattants ainsi que tout le gratin politique de la DNR. Le cadeau fait à la ­mariée est à ­l’avenant : un ­pistolet ­automatique.
Bien évidemment, cela n’a pas été sans conséquences. Le parquet de Kiev poursuit Zakhar Prilepine pour « participation et financement d’une entreprise terroriste » ; les autorités ukrainiennes ont aussi tenté, en vain, de l’inscrire sur la liste rouge d’Interpol. Son cas est remonté jusqu’aux oreilles du Kremlin, qui a toujours nié la présence de militaires russes en Ukraine. « Certains de nos ressortissants, comme ceux d’autres pays du monde, se trouvent effec­tivement dans ces républiques non reconnues. Ils y sont pour toutes sortes de raisons : par conviction, en suivant leur cœur ou autre. C’est un fait, nous le constatons, mais je ne souhaite pas faire de commentaires là-­dessus », a ­admis le porte-parole de Vladimir Poutine, interrogé sur le nouvel emploi de Zakhar Prilepine. Ses amis libéraux ont failli en revanche s’étrangler en décou­vrant la mue de leur ­ancien camarade de lutte.
Pour bon nombre de ses confrères écrivains, il est devenu tout simplement infréquentable. Beaucoup refusent même de participer au moindre événement littéraire auquel il serait associé. L’amitié avec Dmitri Bykov, qui avait salué sa prose « vitaminée », son « courage » et sa « tendresse sans fin », fait aussi partie du passé. Désormais, Zakhar Prilepine est passé du côté obscur de la force. De grands noms de la littérature russe ont dit leur effarement, mais l’intéressé n’en a cure : « À Donetsk, je ne peux pas faire deux pas dans la rue sans que quelqu’un vienne me saluer, m’embrasser. Je suis certainement, après le président, la personne la plus connue de la république. Qu’est-ce que j’en ai à cirer de ce qu’un ­Boris Akounine pense de moi ? » Peu sensible à ses arguments, Wiedling, l’agence littéraire allemande qui gère ses droits à l’étranger, a décidé de ne plus le représenter. Sur son site, la notice sur l’auteur Prilepine ne semble pas avoir été actualisée depuis le temps où il ­dirigeait à Nijni Novgorod le bureau régional du quotidien d’opposition Novaïa Gazeta. Aujourd’hui, les responsables du journal tiennent à préciser qu’ils ne souhaitent pas que le nom de la Novaïa, dans laquelle écrivait la journaliste assassinée Ana Politkovskaïa, soit associé d’une quelconque manière à Prilepine. « Je tiens de mon côté à préciser que je ne suis pas, mais pas du tout d’accord, avec ses textes non littéraires », renchérit son éditeur chez Actes Sud, Michel Parfenov.
Ce statut de vrai-faux paria des lettres semble amuser l’intéressé. De passage à Paris en février pour les Journées du livre russe, Prilepine a défendu avec la même verve son roman sur le camp des îles Solovki (il y a travaillé plus de huit ans, compulsant des milliers de documents d’archives) et son recueil de chroniques sur la guerre en Ukraine, Ceux du Donbass, qui vient de paraître en français aux Éditions des Syrtes. Problème : si dans le premier cas nous avons, de l’avis de tous, un livre qui fera date dans ce qu’on appelle en Russie la « littérature des camps », hissant son auteur au rang des Soljénitsyne et des Chalamov, dans le second, il s’agit d’un fastidieux plaidoyer prorusse, ressassant tour à tour des arguments et autres « faits alternatifs » connus jusqu’à la nausée par les familiers de la propagande du Kremlin.
Sans surprise, Zakhar Prilepine nous ­retourne le compliment en précisant qu’il a écrit ce livre en ­réponse aux « milliers d’articles » présentant le point de vue ukrainien en Occident. « J’ai pensé que cela vous intéresserait de considérer les ­événements sous un autre angle », poursuit-il en remerciant la France, seul pays (avec la ­Serbie) à l’avoir traduit en Europe.
Joëlle Dublanchet, sa fidèle traductrice en français – mais ce n’est pas à elle que l’on doit la version française de Ceux du Donbass –, a néanmoins l’impression que l’histoire se répète. Elle se souvient comment, lors de la parution de Pathologies en France, « les journalistes fondaient sur Prilepine pour l’interroger sur la Tchétchénie, sans prêter attention à son ­roman ». « On peut facilement passer à côté d’un grand livre de Prilepine, tant les frontières entre l’image de l’écrivain et de l’homme public sont brouillées. Et c’est bien dommage », ­estime-t-elle.
Mais l’intéressé lui-même ne nous aide pas beaucoup. Il ­assume totalement cette dua­lité, alignant sans ciller les noms de ses illustres prédécesseurs : Stendhal, Tolstoï, Romain Gary, Hemingway… N’ont-ils pas, eux aussi, à un moment de leur vie d’écrivain, combattu les armes à la main pour une cause ? « Être uniquement un écrivain me semble une activité passablement ennuyeuse, dit-il. Je me sens parfaitement bien en uniforme, parce que je ne triche pas. Ceux qui disent que je fais ça pour en faire des livres après, je les invite à passer une heure avec moi dans une tranchée sous le feu ennemi. On peut y perdre un bras, une jambe, la vie. Ce n’est pas de la littérature. » Mais, admet-il, il n’est pas exclu qu’il écrive un jour un roman inspiré de cet épisode ukrainien. Quand ? Il ne sait pas. « Tolstoï, qui a combattu tout comme moi en Crimée et au Caucase, a attendu presque quarante ans avant d’écrire son Hadji ­Mourat », ose-t-il.
La preuve, pour Joëlle Dublanchet, que tout cela n’est finalement que de la poudre aux yeux. « En Ukraine, il se fait une espèce de film. Il est toujours à la recherche de situations et de personnages hors du commun. Au fond, il reste un romancier », conclut-elle. La suite donc au prochain épisode.

— Ce texte a été écrit pour Books.

LE LIVRE
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Ceux du Donbass. Chroniques d’une guerre en cours de Zakhar Prilepine, Éditions des Syrtes, 2018

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