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Israël – Palestine : derrière les hautes dalles de béton

« Nous avons besoin d’un mur parce que nous voulons une vie normale », entend-on d’un côté. « Notre vie ne sera jamais normale tant qu’il y aura un mur », entend-on de l’autre.

Bon. Soyons sérieux. Réfléchissons à ce qui suit.

De grâce : considérez la situation, considérez la désespérance, considérez la profondeur du désespoir. Un pays en est arrivé au point où 84 % de sa population est favorable à la construction d’un mur le long de ses frontières.

Avez-vous jamais entendu parler d’une chose à laquelle seraient favorables 84 % d’une population ? Et pourtant, c’est bien cela, plus des quatre cinquièmes d’une nation – vous rendez-vous compte ? – disent quelque chose de tout à fait bizarre. Le mur de Berlin a été construit pour maintenir les gens à l’intérieur. Celui-là, expliquent-ils, a été construit pour maintenir les gens à l’extérieur.

Vous pourrez appeler ça « une situation extraordinaire. » Car il est difficile de la considérer comme normale. C’est le mot, d’ailleurs, que l’on entend tout le temps au Moyen-Orient. « Normal. » Les Palestiniens demandent : « Quand aurons-nous une vie normale ? » Et les Israéliens font de même. En effet, l’État a été fondé en 1948 avec pour principale ambition d’être normal, d’être un pays aussi normal qu’un autre. Les Palestiniens appellent la fondation d’Israël la nakbah : la catastrophe. Et aujourd’hui, soixante ans plus tard, Israël estime, si l’on en croit l’opinion fréquemment exprimée par la majorité de la population, avoir besoin d’un mur.

Sauf, bien sûr, qu’ils n’appellent pas ça un mur. Ils appellent ça une clôture.

C’est l’une de ces choses – il y en a beaucoup ces temps-ci, vous ne trouvez pas ? Je pense à l’avortement, ou à la résistance armée – où les mots que vous utilisez – pro-vie/pro-choix, terroriste/combattant de la liberté – disent au monde votre manière de penser. Les mots deviennent des drapeaux, ils indiquent de quel côté vous vous rangez. Dans le cas présent, littéralement. Les Israéliens l’appellent le gader ha’harfrada, ce qui signifie en hébreu « clôture de séparation ». Les Palestiniens ne l’appellent pas comme ça. Pas du tout. Ils l’appellent le jidar al-fasl al-‘unsuri, ce qui en arabe veut dire « mur de ségrégation raciale ».

Bon. Examinons les choses calmement, voulez-vous ? Si j’utilise un mot ou un autre, pardonnez-moi, cela n’implique pas que je suis partisan. J’ai des accointances des deux côtés de la clôture et des deux côtés du mur. « Je hais le mur », disent mes amis israéliens. « Je regrette qu’il existe. » « J’ai honte du mur. » « Je fais des détours de plusieurs kilomètres en voiture pour ne pas le voir. Mais il a fait ses preuves ! 80 % des attaques contre Israël ont cessé. Ont été empêchées. Et vous voudriez que je ne sois pas content ? »

 

2 millions de dollars par kilomètre

 

Fort bien. Je vais essayer de raconter l’histoire du mur.

Le 1er juin 2001, neuf mois après le début de la deuxième Intifada, un kamikaze palestinien nommé Saïd Hotari pénétrait en Israël depuis la Cisjordanie, et se faisait sauter à l’entrée du Dolphinarium, une discothèque située sur la plage de Tel-Aviv, tuant vingt et un civils, pour la plupart des lycéens. Cent trente-deux autres personnes étaient blessées. En réaction au massacre, un mouvement parti de la base, baptisé « Une clôture pour la vie », se développa dans la société israélienne. Les membres du mouvement soutenaient, comme le Premier ministre Yitzhak Rabin dix ans plus tôt, que la seule façon de protéger le pays contre les infiltrations des terroristes consistait à s’isoler des territoires palestiniens, de supprimer les points de friction entre les deux communautés. Mais la séparation ne devait pas être une tactique purement militaire. Non, avant d’être assassiné par l’un de ses compatriotes, Rabin avait proposé quelque chose de beaucoup plus radical. « Nous devons décider d’une séparation qui serait une philosophie. »

Nous y voilà. Ce n’est pas seulement un mur. Un mur serait un fait. Mais ce mur est une philosophie, ce qu’un observateur a appelé « un message politique signifiant qu’on arrête de discuter ».

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La construction a commencé en 2002. Le plan initial prévoyait que la clôture s’étende sans discontinuer sur 780 kilomètres, la longueur totale de la frontière orientale d’Israël. On estime actuellement qu’elle sera achevée vers la fin de l’année 2010. D’une largeur variant de 30 à 150 mètres, le coût de cet assemblage de tranchées, clôtures électroniques, fossés, miradors, dalles de béton, postes de contrôle, chemins de garde et rouleaux de fil de fer barbelé est évalué à pas moins de 2 milliards de dollars, soit plus de 2 millions de dollars par kilomètre. Quelque 35 hectares de serres et 39 kilomètres de conduites d’irrigation ont déjà été détruits du côté palestinien. Plus de 1 480 hectares de terres palestiniennes ont été confisqués – parfois pour que le mur puisse passer à plusieurs mètres de villages et hameaux palestiniens. Déjà, 102 000 arbres ont été abattus pour faire place nette sur son tracé.

C’est là, m’a confié un ami israélien, un aveu d’échec. « L’histoire n’a pas suivi le cours que nous aurions pu souhaiter. » Ou, pour dire les choses autrement, plus tard le même soir, après quelques verres pris dans l’un de ces grands hôtels du front de mer qui commencent à faire ressembler le quartier Bauhaus de Tel-Aviv à la Floride : « On doit se demander : je ne suis pas sûr que Ben Gourion serait ravi. »

Dès le début, le tracé exact du mur a été controversé. Le trajet le plus évident aurait été d’épouser la frontière internationale établie en 1949 entre Israël et la Jordanie et connue de toutes les parties sous le nom de Ligne verte. Mais, en réalité, 85 % du tracé projeté passe à l’intérieur de la Cisjordanie. La clôture serpente et ondule, s’écartant par endroits de la Ligne verte de deux cents mètres seulement, mais s’en éloignant ailleurs de plus de vingt-deux kilomètres, quand elle pénètre à l’intérieur des terres pour enserrer et protéger les colonies israéliennes implantées très avant dans les territoires occupés. Parfois, elle englobe des terres agricoles et des puits palestiniens, empêchant les paysans d’accéder à leurs propres champs. À terme, environ 140 200 colons israéliens vivront entre la clôture et la Ligne verte, et 93 000 Palestiniens se retrouveront du mauvais côté du mur.

 

 

Le crime parfait

Pour cette raison, la clôture est considérée par ses détracteurs non pour ce qu’elle prétend être – une mesure de sécurité –, mais comme une spoliation de terres, le tracé d’une frontière de fait ; une tentative, à l’instar de l’expansion régulière des zones de Jérusalem sous contrôle israélien, de « changer les réalités sur le terrain », comme on appelle cela. Dès le début de la campagne, les partisans d’« Une clôture pour la vie » avaient tenu à souligner que le mur devait être une barrière, non une frontière. Elle ne devait pas être utilisée comme une tactique de marchandage lors d’une éventuelle future négociation d’un accord final sur le statut de la Palestine. Mais même les Israéliens ont eu des doutes sur cette intention. Avant de quitter ses fonctions, le Premier ministre Ehud Olmert a reconnu que, s’il était resté au pouvoir, il se serait efforcé de fixer les frontières permanentes d’Israël à l’horizon de l’année 2010 – et que la frontière « aurait couru le long ou très près de la barrière ».

Même ses plus ardents partisans reconnaissent qu’elle est, comme le blocus de Gaza, source de désagréments considérables pour les Palestiniens. Mais ils font valoir, pour reprendre les termes de l’un d’entre eux, que « les morts des Israéliens causées par la terreur sont définitives et irréversibles, alors que les difficultés auxquelles sont confrontés les Palestiniens sont temporaires et réversibles ». La Cour internationale de justice de La Haye est d’un autre avis. Le 9 juillet 2004, elle s’est prononcée à quatorze voix contre une en ces termes : « L’édification du mur qu’Israël, puissance occupante, est en train de construire en territoire palestinien occupé […] [est] contraire au droit international. Israël est dans l’obligation […] de cesser immédiatement les travaux d’édification, […] de démanteler immédiatement l’ouvrage situé dans ce territoire, […] de réparer tous les dommages causés par la construction du mur… »

« C’est comme d’enfermer quelqu’un dans une cage et d’invoquer, quand il se met à crier ainsi que le ferait n’importe quelle personne normale, sa réaction violente pour justifier a posteriori le fait de l’avoir mis en cage, explique le professeur Sari Nusseibeh de l’université Al-Qods, avec un art consommé de la formule. Le mur est le crime parfait, car il crée la violence que sa construction était censée prévenir. »

Pour vous donner une idée de la chose, je me suis mis en route un matin pour Ramallah. Ramallah héberge l’Autorité palestinienne, qui contrôle la Cisjordanie – par opposition au Hamas, sorti vainqueur des urnes en 2006. Ramallah est une ville de gouvernement, et, comme toutes les villes de gouvernement – comme Washington, comme Canberra –, elle est un peu morne, un peu ennuyeuse. Ce jour-là, je suis parti avec deux amis : l’un vient de Londres ; l’autre, à qui appartient la voiture et sa précieuse plaque minéralogique, est Palestinien. La veille au soir, dans un faubourg de Jérusalem, j’avais pris le thé avec un intellectuel israélien qui avait dégagé ce qu’il considère comme le paradoxe caractérisant Israël : aux yeux du monde, le pays paraît puissant et agressif, mais à ses propres yeux, il est faible et vulnérable.

Israël, dit-il, n’a aucune confiance en sa propre survie : « Les Israéliens ont un sens très précaire de l’avenir, dit-il. C’est incroyable, mais le pays lui-même se sent encore provisoire. De quel autre État peut-on en dire autant ? Quand je me rends en Grande-Bretagne, je constate que les gens font des projets pour 2038, qu’il y aura telle voie ferrée ou tel aéroport. Aucun Israélien ne fait des projets aussi lointains sans un pincement au cœur – une façon de se demander si nous serons seulement encore là. Nous paraissons si forts de l’extérieur, nous avons une telle armée, une telle quantité d’armes nucléaires, nous sommes si certains de notre expansion… Pourtant, de l’intérieur, nous ne ressentons pas les choses ainsi. Nous avons la sensation que notre existence n’est pas garantie. On pourrait dire que nous avons importé de Diaspora la maladie juive – une conscience aiguë du déracinement, une aptitude à s’adapter et “faire avec”, mais pas à s’établir durablement. Après soixante ans, Israël n’est pas encore un foyer. »

Le lendemain, j’ai repensé à ses mots – un peuple en sûreté, mais vivant dans l’insécurité ; fort, mais rempli d’incertitudes – quand nous sommes arrivés tous les trois à un barrage sur une route menant à la partie palestinienne de la Cisjordanie, non loin de Jérusalem. C’est un endroit poussiéreux, sans intérêt particulier, au milieu de nulle part – plus exactement, il serait sans intérêt si un alignement de hautes dalles de béton ne se dressait sur notre gauche. Le mur. Bien que la route ne le traverse pas, nous sommes obligés de nous arrêter. Nous rejoignons ainsi une longue file de voitures qui, nous dit-on, sont là depuis un quart d’heure. Les conducteurs ont coupé leur moteur et sont assis sur le toit ou le capot, fumant une cigarette et bavardant. Oui, c’est ce qui arrive chaque jour. Un événement quotidien. Pour ceux qui font l’aller-retour entre les villes de Cisjordanie plus d’une fois par jour, l’événement est plus d’une fois quotidien. Les soldats ne laissant passer les voitures que dans un sens à la fois, nous restons assis pendant encore vingt minutes, des véhicules venant vers nous de la direction opposée ; puis, très lentement, insolemment, les Israéliens, armés de mitraillettes, se transportent de notre côté, et, sans raison, commencent à nous laisser passer.

 

Des postes de contrôle par centaines

Je dis « sans raison », mais il y en a probablement une. Et personne n’ira imaginer qu’elle a le moindre rapport avec la sécurité – puisque la route ne mène pas à Israël proprement dit, et qu’aucun soldat ne prête une attention particulière aux voitures elles-mêmes. Et puis, la route est vide dans les deux sens, et le barrage ne manque pas d’hommes. Pourquoi, alors, les soldats israéliens perdent-ils leur temps à retenir une file – qu’ils pourraient parfaitement laisser passer – alors qu’ils laissent avancer l’autre ? Pourquoi font-ils ça ? La réponse paraît claire. Ils le font parce qu’ils le peuvent. Pour ceux qui attendent, le message implicite est : « Si nous décidons de vous retarder, nous le ferons. Nous avons le droit de vous retarder. Nous avons le droit de rendre votre vie absurde. »

Quand nous redémarrons, retardés, je ne peux m’empêcher de repenser au célèbre écrivain à qui j’ai rendu visite dans ce faubourg de Jérusalem, à la somptueuse lumière du soir, au thé, aux délicieux biscuits faits maison, au calme profond de sa villa enfouie sous la verdure. « Nous paraissons forts, mais nous nous sentons faibles. » Est-ce donc la raison du harcèlement, de ce harcèlement parfaitement vain, de cette insistance gratuite à rendre la vie quotidienne aussi frustrante que possible ? De ce que les Palestiniens appellent leur châtiment collectif ? Comment, vous demandez-vous, les Palestiniens peuvent-ils savoir que les Israéliens se sentent faibles, quand la seule chose qu’ils peuvent voir, ce sont des Israéliens recourant à la force ? En juin 2007, quand Tony Blair a représenté la communauté internationale au Moyen-Orient en tant qu’émissaire du « Quartet (1) », il y avait 521 postes de contrôle en Cisjordanie. Aujourd’hui, on en dénombre 699.

Une autre chose qu’a dite mon ami israélien : « L’occupation les avilit. Mais elle nous avilit nous aussi. »

« Nous avons besoin d’un mur parce que nous voulons une vie normale », entend-on d’un côté. « Notre vie ne sera jamais normale tant qu’il y aura un mur », entend-on de l’autre. Telle est la situation, ou du moins c’est ainsi qu’elle m’apparaît. Les Premiers ministres israéliens arrivent au pouvoir en faucons, promettant des mesures de sécurité drastiques et un accroissement des dépenses militaires. Ils le quittent convaincus que l’occupation n’est pas viable – qu’occuper à jamais un autre peuple a un coût insupportable. « Une nouvelle génération d’Israéliens a grandi, m’a-t-on dit partout. Ils sont plus cosmopolites. Ils voyagent dans le reste du monde. Oui, ils sont attachés à Israël, ils sont émotionnellement attachés à sa survie. Mais, d’un autre côté, ils veulent une bonne raison de vivre ici plutôt qu’en Californie. Si nous ne pouvons par leur en donner une, ils iront ailleurs. » L’idéalisme socialiste ayant présidé à la fondation d’Israël est depuis longtemps révolu. Il a cédé la place à un pragmatisme froid. Mais si c’est du pragmatisme froid que vous voulez, des plages et des mitraillettes, vous en trouverez partout dans le monde. Qu’est-ce qui incitera les jeunes à choisir de vivre en Israël ?

Certes, les esprits religieux connaissent la réponse à cette question (le simple fait de la poser les offense), mais qu’en est-il des laïcs ? Et c’est la même chose de l’autre côté – la peur d’un islamisme en plein essor poussant les Palestiniens ouverts à des compromis auxquels ils étaient jadis moins disposés. Dans la conversation, les Palestiniens de Cisjordanie n’ont pas la générosité facile des Israéliens ; après tout, ce n’est jamais le cas des peuples occupés, n’est-ce pas ?

Le ton est différent. Il n’en reste pas moins que la montée du Hamas a affecté tout le monde. Son ascendant à Gaza doit autant au rejet de la corruption de l’OLP qu’à un quelconque enthousiasme pour ses méthodes. Ainsi – comme les braves socialistes anglais qui ne disaient jamais du mal de l’Union soviétique devant des étrangers –, de nombreux Palestiniens ne sont guère diserts sur le Hamas. Ce serait déloyal. Mais on trouve également peu de gens en Cisjordanie qui le défendent ouvertement.

 

 

À la recherche de Naplouse

 

Peu auparavant, nous nous étions rendus dans une soirée à Ramallah. Un invité m’avait décrit une technique de torture qu’utilise le Hamas contre les habitants de Gaza soupçonnés d’être des informateurs : « On montre à la victime un mur sur lequel un escalier est dessiné, et tout en haut, le dessin d’une bicyclette. La victime reçoit alors l’ordre d’aller chercher la bicyclette. Elle répond qu’elle ne peut pas attraper la bicyclette, puisqu’il s’agit d’un dessin. On lui dit alors que s’il ne descend pas la bicyclette au bas des marches, il sera battu. “Mais je ne peux pas l’attraper, c’est un dessin !” »…

« D’accord, mais qu’est-ce que cela prouve ? » C’est la question que je me pose comme nous continuons à rouler. Le Hamas n’est pas très sympathique. Vous ne seriez pas sympathique si vous viviez en permanence sous état de siège. Mais l’ingéniosité de la torture me fait froid dans le dos. C’est si bien étudié, je dirais même si intellectuel, de demander à quelqu’un d’aller arracher un dessin de la surface d’un mur. Est-ce le cœur de notre problème ? Autant de pensée investie dans un simple moyen de torture ?

J’ai besoin de connaître la réponse, car nous nous dirigeons à présent vers Naplouse. Mais nous ne pouvons pas emprunter la route goudronnée, les Israéliens en contrôlant les accès (2). Les soldats nous ont déjà fait faire demi-tour deux fois. Chaque fois, nous prenons une nouvelle direction, gravissons les collines, retrouvons notre chemin après de nombreux détours, toujours en quête de l’unique route non gardée, mais interdite, qui mène à l’arrière de la ville.

Et à chaque fois, au sommet de chaque colline, apparemment, encore une autre colonie israélienne.

De nouveau, je me rappelle ma visite d’hier, et l’exaspération de l’écrivain israélien : « Il n’y a que deux cent cinquante mille colons, disait-il. Ils ne représentent rien. C’est l’équivalent d’une ville israélienne moyenne. Et 75 % d’entre eux ne sont pas là par conviction religieuse. Ils sont là parce qu’ils sont payés pour cela. Les logements sont bon marché et les écoles de bonne qualité. Payez-les un peu plus et ils partiront. » « Et pourtant, confiait-il amer, depuis quarante ans, le débat national s’est focalisé sur le sort de cette poignée de gens. Il est temps de passer à autre chose. »

Il avait accompagné ces paroles d’un geste de la main, comme pour dire : « Oh ! oubliez les colons, on réglera le problème. » Mais ce n’est que lorsque vous voyagez en Cisjordanie, ce n’est que lorsque vous regardez autour de vous, ce n’est que lorsque vous voyez où se trouvent les colons – vous êtes littéralement cerné – que vous vous dites : « Je ne suis pas sûr que ce soit aussi simple. » Parce que, voyez-vous, votre regard se porte sur le sommet de cette colline, puis sur la suivante, puis sur celle qui se trouve encore derrière, et il n’y a même pas de maisons, juste des caravanes, les caravanes étant posées là pour « planter » une nouvelle communauté et, mission à peine accomplie, partir en planter une autre. On appelle cela des colonies, mais en fait, ce sont des « plantations ».

 

La camaraderie de l’occupation

 

J’ai éprouvé le même sentiment à Jérusalem. Jérusalem était jadis la capitale spirituelle – après tout, c’était là l’objet même de la dispute. On pouvait le sentir, à chaque coin de rue, on pouvait sentir l’histoire ; mais aujourd’hui, avec cet horrible mur, avec ces constructions à perte de vue et la profanation du paysage – je veux dire, qu’est-ce qui se passe ? Ne sont-ils pas en train de détruire ce qui rendait précisément la ville si précieuse ? Ne sont-ils pas en train de tuer cela même qu’ils adorent ? À moins que ce ne soit mon problème ? Ne suis-je qu’un Occidental décadent ne pouvant s’empêcher de penser que la spiritualité a quelque chose à voir avec la beauté ? Jérusalem était belle. Elle ne l’est plus. En ce qui me concerne, je pense que Jérusalem est massacrée – et comment peut-il en être autrement ? Un grand mur de béton se dresse à côté d’elle. Mais c’est vrai, Jérusalem n’a jamais été conçue pour moi. Elle a été conçue pour des croyants.

Donc – regardez de nouveau, regardez les collines, et vous pourrez voir pourquoi les Palestiniens considèrent les colonies non comme un phénomène religieux, mais comme un réseau de contrôle. Parce que c’est à cela qu’elles ressemblent. Elles nous surveillent. En attendant… nous sommes complètement perdus. Il y a de la forfanterie palestinienne dans l’air, plus exactement sur ma droite, mon ami se vantant de « connaître le chemin. » En fait, il n’en est rien. Un homme grand, mince comme un fil, avec une moustache et une cigarette – une sorte de George Orwell oriental –, sort opportunément de sa Volkswagen. « Vous voulez entrer dans Naplouse ? » dit-il, en éclatant de rire à la vue de notre désarroi, comme s’il rencontrait le problème cinq fois par jour. « Je vais vous faire entrer dans Naplouse. Suivez-moi. » Et le voilà parti, joyeux, pétant des gaz d’échappement. C’est la camaraderie de la route, la camaraderie de l’occupation, l’impossibilité de la vie quotidienne transformée en humour de survivants. Encore quelques chemins de terre, puis nous tournons à un coin de rue, et, vous ne me croirez pas, c’est Naplouse ! Un voyage de trois quarts d’heure a pris trois heures, mais ce n’en est pas moins Naplouse.

Naplouse, la cité du tombeau de Joseph et du puits de Jacob ; une ville de 180 000 habitants, entourée de six barrages de contrôle israéliens, quatorze colonies juives et vingt-six implantations sauvages, illégales même au regard de la loi israélienne. Naplouse, dont tout le monde dit qu’elle sera le test crucial pour l’avenir de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie : jadis bastion de la Brigade des martyrs d’Al-Aqsa affiliée au Fatah, la ville est aujourd’hui nantie d’un maire, diplômé de l’université de Liverpool, qui, sans être membre du Hamas, s’est présenté aux élections sous sa bannière, obtenant 73 % des voix en 2005. Depuis, Adly Yaish a passé quinze mois de son mandat municipal dans les geôles israéliennes, sans avoir jamais été condamné pour quoi que ce soit. Par neuf fois, les juges israéliens ont ordonné sa libération.

 

Au Cheikh Qassim Café

Naplouse, ville commerçante qui n’est plus autorisée à commercer car – c’est un problème pour une ville marchande – plus personne n’est autorisé à s’y rendre. Et nous voilà, passant sous des voûtes de pierre grise pour ensuite pénétrer dans les innombrables ruelles du vieux marché couvert. Ce pourrait être Marrakech : des quartiers de viande crue entassés les uns sur les autres, et des fruits, et des mouches, et des parapluies, et des vêtements, et des parfums et des épices, et des chiens errants, et des enfants, et des marmites bouillonnantes de kanafeh, spécialité dont les habitants ne sont pas peu fiers : des couches de fromage naboulsi bouillies avec du sucre orange fluo parsemé de pistaches écrasées. Trop riche pour mes artères. Rien qu’à l’odeur, j’ai la langue collée au palais. 80 % de la population de la ville est au chômage. Il y a donc très peu de clients, et les prix sont deux fois moins élevés qu’à Jérusalem. Dans un coin, un hammam biblique, au fond d’une petite allée. Rien que vapeur et pierres.

Oh ! oui, je suis heureux ici, c’est le genre d’endroit qui me rend heureux. On peut s’y perdre. Mais nous sommes tombés sur ce qui semble être le café le plus célèbre de la ville, au centre du marché. Il ressemble à une serre des jardins de Kew – avant la rénovation, bien sûr. Sa façade de verre fendu et de bois vermoulu ouvre sur une cour ensoleillée. Le Cheikh Qassim Café était jadis le lieu à la mode, le cœur de la ville, où tout le monde se retrouvait. Aujourd’hui, avec à peine cinq de ses quatre cents chaises en bois occupées et sa peinture écaillée, il ressemble à un décor de film, ou à une scène de théâtre. Romantisme fou de l’abandon et de la décrépitude. À moins qu’un événement se produise bientôt, à moins que les Israéliens desserrent l’étau, à moins que la paix revienne au Moyen-Orient, le bâtiment retournera sous peu à l’état de poussière. Nous commandons un café turc. Puis je tourne la tête.

Sur le mur, dans ce lieu en pleine déchéance, une seule chose neuve : une magnifique affiche aux couleurs rutilantes de Saddam Hussein.

C’est l’un de ces moments qui restent gravés dans la mémoire. À la seconde même où j’ai vu cette affiche, j’ai su que je n’oublierais jamais. Comment réagir à cela ? Si vous deviez choisir un héros, pourriez-vous faire pire ? Si vous deviez choisir un avenir, pourriez-vous plus complètement vous fourvoyer ? Si vous deviez choisir un leader qui vous mène précisément nulle part, pourriez-vous trouver mieux que Saddam Hussein ? Je repense immédiatement à Cherie Blair, victime voici quelque temps d’un de ces stupides tollés médiatiques pour avoir dit que si l’on privait les jeunes d’espoir, il ne fallait pas s’étonner de les voir ensuite se faire sauter. On peut comprendre cela, disait-elle, quand on va en Palestine. Peut-être, mais pourrait-elle « comprendre » mon problème avec Saddam Hussein ? Vous vous choisissez comme idole quelqu’un qui n’a jamais fait au monde, et au monde arabe en particulier, que du mal. Le maître des charniers et des massacres indicibles.

Je me tourne vers mon compagnon : « C’est quoi, ça ? L’ennemi de mon ennemi est mon ami ? Ça se résume à ça ? C’est aussi bête que ça ? » Il hausse les épaules, embarrassé. « Eh bien, Saddam a tenu tête aux Américains, non ? » C’est la seule raison ? Il hausse de nouveau les épaules. « Nous haïssions Saddam Hussein. Comme tout le monde. Nous le méprisions. Nous ne pouvions pas le supporter. Jusqu’à ce qu’il tienne tête aux Américains. »

« Mais il ne croyait en rien de ce en quoi vous croyez. »

On apporte le café. Qui est l’idiot ici ? Eux ou moi ? Je pense être moins naïf que Cherie Blair. Mais le suis-je ? Vraiment ? Au moins maintenant, je sais pourquoi le mur a été érigé. Les Israéliens veulent se séparer de gens qui font étalage d’affiches de Saddam Hussein. Qui peut les blâmer ? Ou – accrochez-vous, c’est toujours le même casse-tête – est-ce qu’ils exhibent des portraits de Saddam Hussein parce que quelqu’un a construit un mur ?

 

Le soldat est furieux

Nous prenons maintenant le chemin du retour. Nous arrivons au barrage de contrôle. Comme on pouvait le prévoir, le soldat israélien est furieux. « Comment êtes-vous entrés ? Vous n’aviez pas le droit d’entrer. Vous savez que vous n’aviez pas le droit d’entrer. » Nous prenons un air satisfait : Pardon monsieur l’agent ! Grands sourires béats. « Nous avons trouvé un chemin pour entrer. » Mais c’est bien le problème, n’est-ce pas ? Nous avons trouvé un chemin. C’est ce que les Israéliens ne veulent pas comprendre. Même le professeur Neill Lochery, de l’université de Londres, un ami d’Israël, et auteur, pour l’amour de Dieu, de Why Blame Israel? (« Pourquoi blâmer Israël ? »), a comparé la clôture de sécurité à un éléphant blanc. « Ce mur appartient déjà à une époque révolue », écrit-il. Car avant même qu’il soit terminé, avant même que les 2 milliards de dollars aient été dépensés, les ennemis d’Israël ont changé de tactique. Ils sont passés des attentats suicides aux missiles, aux tirs de roquettes Qassam, qui pourraient, si elles étaient déployées en Cisjordanie comme elles l’ont été à Gaza, passer ni vu ni connu au-dessus du mur, avec pour seul combustible du sucre additionné de nitrate de potassium. Les combats du futur, affirme Lochery, se dérouleront dans le ciel. En d’autres termes, construisez une barrière, les gens la contourneront, ou, dans le cas présent, passeront par-dessus. À peine née, toute idée contient en germe sa propre obsolescence.

Il faut plus d’un coup pour piéger le Roi.

C’est une belle route. Nous retournons à Ramallah par ce qu’on appelle la route des VIP, car en partant en trombe avec nos faciès de Blancs et deux passeports britanniques, on nous a pris pour des colons. De ce fait, nous avons la priorité. Nous avons une jolie route vide pour nous tout seuls. Nous pouvons voir l’artère parallèle, la route pour les Palestiniens, qui longe la nôtre à cinquante mètres à peine. Le trafic est complètement immobilisé. De pauvres bougres ont dû s’arrêter, une fois de plus, et ils ont l’air bien partis pour y passer l’après-midi. Mais nous ? Nous filons sans la moindre difficulté. Mon ami palestinien allume une cigarette. « Où que vous alliez, si vous voulez vous déplacer, il y aura des soldats de 17 ans, Russes, ou Éthiopiens, qui vous diront comment vous devez vivre dans votre propre pays. Je suis vieux, je supporte l’humiliation, je l’encaisse. » Il tire sur sa cigarette, son visage s’assombrit. « Mais les jeunes ne peuvent pas. Ils ne l’encaisseront jamais. »

 

« CTRL ALT SUPPR »

Nous entrons maintenant dans Ramallah. Aux yeux de Raja Shehadeh, un avocat qui y habite, la grande chance de la ville est d’être absente de la Bible. Pour cette raison, on la laisse en paix. Elle ne présente aucun intérêt pour les fanatiques, puisque sa signification religieuse se réduit précisément à rien. Rien de divin ne s’est jamais produit à Ramallah. Quel coup de chance pour toute ville voulant survivre ! N’être nommée dans aucun livre saint ! Et sur le mur, que nous retrouvons à l’entrée de la ville, fleurissent les tags. On a tout de suite l’impression d’avoir déjà vu la scène quelque part… Les inscriptions étant tracées à l’aérosol et à la gouache, le visiteur pense aussitôt : « Ah ! bien sûr, Berlin ! » Le mur est peut-être obsolète pour le professeur Lochery. Mais pour les habitants de Cisjordanie, il est tout ce qu’il y a de plus réel, masquant le soleil, barrant la vue, interdisant le passage. Il y a des gens ici qui n’ont pas vu une étendue d’eau – ni un lac, ni la mer – depuis quinze ans. Écrit en majuscules géantes, le plus spirituel de ces graffitis, et de loin, court sur six énormes dalles de ciment. Il est composé de ces simples lettres : CTL ALT DEL (« CTRL ALT SUPPR »). Comme si en appuyant sur trois touches de clavier d’ordinateur, le mur pouvait disparaître. Comme si ce n’était pas un mur. Juste un dessin de mur.

« Ce n’est pas marrant de se battre contre des étrangers, m’a dit l’un de mes amis palestiniens. Quitte à se battre, autant faire ça en famille. C’est beaucoup plus drôle. » Et c’est vrai, les Juifs et les Arabes sont de la même famille. Chacun vous fait penser à l’autre, ce sont les enfants d’Abraham, chacun croit se voir dans l’autre : même vitalité, même intelligence, même terre.

« On mesure la faiblesse d’un gouvernement à sa promptitude à recourir à la manière forte », a dit un jour Benjamin Disraeli, seul Premier ministre juif de l’histoire de Grande-Bretagne. « Si nous ne trouvons pas la voie d’une coopération honnête et de négociations honnêtes avec les Arabes, c’est que nous n’avons rien retenu de plus de deux mille ans de souffrances, et nous mériterons le sort qui nous attend », a déclaré pour sa part Albert Einstein.

Et maintenant, je prends une tasse de thé au cinéma al-Kasaba de Ramallah. C’est le seul cinéma en activité de toute la Cisjordanie. On y passe la plupart du temps des comédies égyptiennes. Il est dirigé par George Ibrahim, qui rit, comme à son habitude. « Ces temps-ci, nous apprécions beaucoup les blagues sur l’économie occidentale réduite en miettes, parce qu’on peut rire et dire : “On s’en moque, la Palestine n’a pas d’économie !…” » Son ami le dramaturge Salman Tamer nous rejoint. « Ce qui est si choquant avec Israël, c’est que ce pays n’a même plus de mouvement contestataire. Dans le temps, il y avait des peaceniks dans les rues et des étudiants aux cheveux longs. Aujourd’hui, il ne reste quasiment rien du mouvement pour la paix. Qu’est-ce que vous en dites ? Un pays qui perd ses hippies a bien du souci à se faire. »

George boit son thé et sourit. « Le mur n’est pas autour de nous. Il est autour d’eux. »

Le lendemain, je suis à Jérusalem, pour discuter avec David Grossman, le romancier israélien dont le fils Youri a été tué le dernier jour de la guerre du Liban. Sa maison est encore chargée de chagrin. « Bien sûr, au moment de la création de l’État, nous avions vraiment le sentiment d’avoir un but, une volonté de construire quelque chose ensemble. Mais nous avons dilapidé notre chance de bâtir un État permanent en 1967. Au lieu d’utiliser les territoires conquis comme un levier dans la négociation, nous sommes devenus accros à l’occupation. Quand un peuple a souffert autant que nous avons souffert, ce n’est pas une sensation désagréable que d’être pour une fois les maîtres. Et nous sommes devenus dépendants à cette sensation, comme à une drogue. »

« Aujourd’hui, poursuit-il, nous avons beaucoup de mal à imaginer une autre réalité que celle où nous vivons. Vous finissez par vous habituer, vous ne pouvez pas croire qu’il existe une autre façon de vivre. Et en réalité, vous devenez victime de la situation. Et voici, de nouveau, le paradoxe central : l’idée d’Israël était que nous devions cesser d’être des victimes. Au lieu de quoi, nous avons confié notre destin aux forces de sécurité, nous laissons l’armée diriger le pays, parce que nous manquons d’une classe politique capable de voir au-delà des solutions purement militaires. La survie devient notre seul objectif. Nous vivons pour survivre, pas pour vivre. »

Il conclut : « Je veux commencer à vivre. Je veux que des portes s’ouvrent dans le mur. »
Ce texte est paru dans la New York Review of Books le 30 avril 2009. Il a été traduit par Philippe Babo.

Notes

1| Le Quartet (qu’il faudrait traduire “quatuor”) est une formation créée en 2002 par les États-Unis, la Russie, les Nations unies et l’Union européenne, afin de proposer sa médiation dans le conflit. Il est présidé par Tony Blair.

2| À partir de la deuxième Intifada, en 2000, l’armée israélienne a mis en place des postes de contrôle à toutes les issues de Naplouse, considérée comme la « capitale du terrorisme », rendant particulièrement difficile l’entrée ou la sortie de la ville. Depuis le printemps dernier, l’étau s’est un peu desserré, quand trois des principaux barrages ont été démantelés.

Pour aller plus loin

– Michel Foucher, L’Obsession des frontières, Perrin, 2007.
Guy Hennebelle et Myriam Tsikounas (dirigé par), Des murs et des hommes, revue Panoramiques, n° 67, 2004.
– Alexandra Novosselov et Frank Neisse, Des murs entre les hommes, La Documentation française, 2007.
– Jean-Christophe Rufin, L’Empire et les nouveaux barbares, Lattès, 1991.
– Patrick Wright, Iron Curtain. From Stage to Cold War (« Le rideau de fer. De la scène de théâtre à la guerre froide »), Oxford University Press, 2007.

Sur Israël

– Eyal Weizman, Hollow Land. Israel’s Architecture of Occupation (« Terre creuse. L’architecture israélienne d’occupation »), Verso, 2007.
– Idith Zertal et Akiva Eldar, Lords of the Land. The War Over Israel’s Settlements in the Occupied Territories, 1967-2007 (« Seigneurs de la terre. La guerre des implantations israéliennes dans les territoires occupés »), traduit de l’hébreu, Nation Books 2008.

Sur la frontière mexicaine

– Peter Andreas, Border Games. Policing the U.S.-Mexico Divide (« Jeux de frontière. Surveiller le fossé américano-mexicain »), Cornell University Press, 2009.
Jean Munoz, États-Unis/Mexique. Géopolitique de la frontière, L’Harmattan, 2009.

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Pourquoi blâmer Israël ? de Israël – Palestine : derrière les hautes dalles de béton, Icon Books

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