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Diable = femme = sexualité

À la fin du XVe siècle, les inquisiteurs allemands Henry Institoris et Jacques Sprenger publient un traité à l’intention de leurs collègues chasseurs de sorcières. Y transparaissent les fantasmes de l’époque.

Il faut plaindre les inquisiteurs de l’Église : quoique primordial, leur travail – la chasse aux sorcières et aux hérétiques (peu ou prou la même chose) –, n’était vraiment pas facile. Heureusement, l’ un des leurs, l’érudit allemand Henry Institoris, un dominicain (étymologiquement, « chien de Dieu »), rédige en 1486 avec son collègue Jacques Sprenger un manuel pour assister leurs confrères dans leurs inquisitions. En l’occurrence, un petit volume que l’on peut cacher sous la table du tribunal et consulter quand les choses prennent une tournure difficile – c’est-à-dire souvent.

 

Ce qu’Institoris fournit en ­effet à ses partenaires, sous forme d’une soixantaine de questions-­réponses, c’est un guide pour identifier les interventions du diable dans le monde, lesquels prennent (à l’époque) essentiellement la forme de relations sexuelles avec ses acolytes humaines, les sorcières. Grâce à son immense expérience et aux innombrables procès qu’il a instruits, Institoris a recueilli la matière première d’une jurisprudence démonologique très précise : les formes des « esprits mauvais », leur organisation hiérarchique (incubes, succubes et tutti quanti), leurs déplacements à l’intérieur des « provinces du vice », leur véritable consistance (gazeuse ?), et surtout les infâmes modalités de leurs interactions terrestres.

 

Certaines des questions traitées sont fort épineuses, dangereuses même. Car l’inquisiteur, exposé directement à la diabolique problématique du mal – comment Dieu, tout-puissant et si bon, a-t-Il pu laisser le mal envahir la Création ? –, avance sur un étroit chemin de crête entre des précipices d’hérésie. Dieu aurait-Il livré le monde conjointement aux principes du bien et du mal ? (Manichéisme !) L’esprit malin aurait-il alors surgi indépendamment de la Création ? (Peut-être, juste après.) Avec la permission de Dieu ? (Oui, mais dans le cadre d’une délégation.) Dieu serait donc coresponsable des conséquences maléfiques ? (Euh ! ici, les auteurs préfèrent botter en touche vers saint Augustin et saint Thomas d’Aquin).

 

La solution Satan (un ange ­déchu et jaloux) est très commode théologiquement, car elle permet d’incriminer les vrais fauteurs du mal dans le monde, les hommes, c’est-à-dire les femmes, à l’oreille desquelles le diable a susurré l’idée de mettre leur lubri­cité et leur duplicité au service du malheur de l’humanité. Cette vision, qui figure déjà dans le livre d’Enoch, un écrit non canonique de l’Ancien Testament faussement ­attri­bué à l’arrière-grand-père de Noé, prendra cruellement force de loi à travers les continents, les schismes (la Réforme ne sera pas plus tendre que le catholicisme avec les sorcières, que Luther ­appelle élégamment les « putains du diable » 1), et les siècles, du Moyen Âge jusqu’au XVIIe siècle. Et même après, si l’on considère que Proudhon affirme encore, dans la seconde moitié du XIXe siècle, que la nature a doté la femme d’un statut « intermédiaire entre l’homme et la bête », qui ne lui ouvre que deux options : « ménagère ou courtisane » 2.

 

Pour la Sainte Inquisition, dont 80 % des prévenus seront des prévenues, il va falloir apporter encore et toujours les preuves du lien présumé diable-femme-sexualité. Mais elle y parvient sans trop de mal car, lubriques, cupides et crédules, les femmes sont bel et bien les fréquentes victimes du Malin (surtout les femmes seules, tenues à l’écart du village, vieilles, veuves, souvent déficientes mentales). Satan s’y entend pour les embobiner et leur arracher, par la ruse et par des promesses, des étreintes dégoûtantes, pratiquées individuellement ou en groupe lors des sabbats (parfois appelés « synagogues ») – des étreintes stériles (encore heureux !) liant néanmoins les malheureuses par un pacte maléfique qui les mènera tout droit au bûcher, où elles seront enfin purgées de leur « diable au corps ».

 

Mais, pour atteindre ce noble but, l’inquisiteur doit d’abord subir un véritable calvaire, car ses futures victimes lui donnent bien du fil à retordre. Elles l’insultent et parfois l’ensorcellent. Elles lui mentent même sous la torture, peu efficace sur les sorcières, qui parfois « sommeillent pendant les tourments ». Conseillées par le diable, qui les visite volontiers dans leurs cachots, elles tendent des pièges à leur interrogateur, l’emberlificotent, le mettent en porte-à-faux (comment le diable, qui est un ange, peut-il pratiquer l’acte sexuel ?).

 

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Pis encore, elles conduisent le malheureux ecclésiastique sur des terrains systématiquement glissants, car il lui faut établir la preuve de la collusion, néces­sairement sexuelle, entre les prévenues et leur séducteur. Il lui faut donc examiner dans leur détail les coïts infernaux, recenser les pratiques préférées du Malin et ses travestissements (en singe selon saint Dominique, en bouc ou tout simplement en colporteur baratineur) et préciser la forme extravagante de son membre viril (« long de sept coudées et couvert d’écailles »). Qui plus est, c’est à l’infortuné inquisiteur qu’il revient de procéder aux examens répugnants permettant d’identifier les marques laissées par le diable sur celles qu’il a souillées, évidemment placées « au plus près de leurs parties honteuses », voire sous leurs poils pubiens, qu’il doit alors brûler à la cire bénite.

 

Si la sorcière (la femme) ­mérite de tels efforts, c’est parce qu’elle inquiète : n’est-elle pas un « symbole de la désobéissance à Dieu » (Thomas d’Aquin), ne commet-­elle pas le crime de lèse-­majesté divine, qu’un ­petit pas seulement ­sépare du crime de lèse-­majesté tout court et du déni de toute autorité masculine ? Car, en couchant avec Satan, les femmes acquiè­rent des pouvoirs supérieurs à ceux des hommes, dont elles usent pour les ­atteindre dans leur ­fierté (malé­fices d’impuissance), leur progéniture (meurtres d’enfants), ou leurs biens (sorts contre le ­bétail).

 

Mais, paradoxe : ces bûchers que l’Église allume aux quatre coins du pays, grâce à la chasse aux sorcières dont elle détient le monopole (« à crimes extra­ordinaires, procédures extraordinaires »), lui permettent d’affirmer son pouvoir sur la société et même sur l’État. En France, Philippe le Bel voudra y mettre le holà et décrétera un partage des tâches : aux ecclésiastiques l’enquête (­i­nquisitio) ; au pouvoir temporel le choix de la sentence et son exécution. Puis, partout en Europe (sauf en Espagne), le pouvoir civil pourra au fil des siècles reprendre peu à peu la main – au bénéfice des sorcières, d’abord exemptées de torture puis, in fine, de procès. Les « actes ­infâmes » tomberont alors dans le droit commun ; les juges civils, les experts médicaux et les ­psychiatres prendront le ­relais des inquisiteurs ; et ­Marcel Gauchet pourra se demander si, au bout du compte, « ce ne ­serait pas l’État qui aurait capté le diable à son profit » 3. Encore merci, mesdames !

Notes

1. Armelle le Bras-Chopard, Les Putains du diable. Le procès en sorcellerie des femmes (Plon, 2006).

2. Notamment dans De la justice dans la Révolution et dans l’Église (Garnier Frères, 1858).

3. Yves Charles Zarka (dir.), Raison et déraison d’État. Théoriciens et théories de la raison d’État aux XVIe et XVIIe siècles (PUF, 1994).

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Marteau des sorcières. Malleus Maleficarum de Henry Institoris et Jacques Sprenger, Éditions Jérôme Millon, 2005. Première édition : 1487

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