Il vous manque un numéro de Books ? Complétez votre collection grâce à notre boutique en ligne.

Douceur mortifère

Peu de denrées ont eu un effet aussi dévastateur que le sucre.

Quel est le point commun entre l’esclavage et l’obésité ? ­Réponse : tous deux ont une même cause, le sucre. À en croire James Walvin, historien britannique spécialiste de l’esclavage, celui-ci fut l’aliment corrupteur par excellence au cours des derniers siècles, corrupteur de la morale (l’inhumanité de l’esclavage en est l’expression achevée) et corrupteur du corps lui-même. Dans un livre aussi excessif que son objet, il en retrace l’histoire riche et tumultueuse.

Longtemps, le sucre fut une denrée de luxe ; on lui prêtait des vertus médicinales. Obtenu à partir de la canne à sucre, qui est originaire d’Asie du Sud-Est, il arrive en Europe par l’intermédiaire des Arabes, lesquels se mettent à en produire directement au Proche-Orient. Mais l’élan décisif est donné par l’expansion européenne dans les îles de l’Atlantique et en Amérique. Saint-Domingue, la Guadeloupe, la Barbade, la Jamaïque se couvrent d’immenses plantations. La population autochtone, décimée, voire, souvent, anéantie par les violences et les maladies, ne suffit pas à combler le besoin en main-d’œuvre. On importe donc celle-ci d’Afrique. La traite négrière et le commerce triangulaire se mettent en place.

« Le sucre a servi de déclencheur à la première vague de mondialisation », souligne l’historien Sven Beckert dans The New York Times. Même le développement des États-Unis ne s’explique pas sans lui : les colonies britanniques d’Amérique du Nord ont au départ pour fonction, dans ce circuit mondialisé, de fournir des biens au complexe sucrier des Antilles (qui ne produit rien d’autre que du sucre et ce ­produit dérivé qu’est le rhum).

En Europe, la consommation augmente. L’abolition de l’esclavage au XIXe siècle ne la freine en rien. On recourt désormais à des travailleurs « libres » ­venus ­d’Inde ou de Chine qu’on ­exploite en Guyane, à Maurice ou dans les îles Fidji. On met au point le sucre de betterave et bientôt le sirop de maïs. « Pendant la révolution industrielle, le sucre fournit quasiment un cinquième de l’apport calorique des ouvriers britanniques », note Padraic ­Scanlan, historien de l’esclavage lui aussi, dans The ­Guardian. « Au milieu du XXe siècle, la consommation ­annuelle moyenne en Grande-Bretagne atteint 50 kilos par personne », ajoute ­Beckert. Soit presque 1 kilo par semaine. En conséquence de quoi la plupart des Britanniques et des Américains pourraient être obèses d’ici à 2050. Alors le sucre, cause de tous nos maux ? « On ne peut tenir rigueur à une denrée de la turpitude morale de ses producteurs ni du manque de discipline de ses consommateurs », estime le journaliste Banikinkar ­Pattanayak dans le quotidien indien Financial Express.

LE LIVRE
LE LIVRE

Histoire du sucre, histoire du monde de James Walvin, traduit de l’anglais par Philippe Pignarre, La Découverte, 2020

SUR LE MÊME THÈME

En librairie Un bon fond
En librairie Sous la glace
En librairie Tout s’effondre

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.