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Éloges de l’oisiveté

Montaigne, Samuel Johnson, Rodolphe Töpffer, Paul Lafargue, Jerome K. Jerome, Robert Benchley ont tous vanté l’art de ne rien faire : morceaux choisis.


©Yves Gellie/Picturetank

« Cet art consiste à voir sans cesse quelque chose qui ranime l'attention sans la fatiguer, et qui tienne l'esprit actif sans l'occuper. »

Dernièrement, je me suis retiré chez moi, décidé autant que le pourrais à ne rien faire d’autre que de passer en me reposant, à l’écart, le peu de temps qui me reste à vivre. Il me semblait que je ne pouvais faire une plus grande faveur à mon esprit que de le laisser en pleine oisiveté, à s’entretenir lui-même, s’arrêter et se retirer en lui-même. J’espérais qu’il pourrait le faire désormais plus facilement, étant devenu, avec le temps, plus pondéré et plus mûr.
Mais je découvre que
L’oisiveté dissipe toujours l’esprit en tous sens (Lucain, La Pharsale)
et que, au contraire, comme un cheval échappé, il se donne cent fois plus de mal pour lui-même qu’il n’en prenait pour les autres. Et il me fabrique tant de chimères et de monstres extraordinaires les uns sur les autres, sans ordre et sans raison, que pour en examiner à mon aise l’ineptie et l’étrangeté, j’ai commencé à mettre cela par écrit, espérant, avec le temps, lui en faire honte à lui-même.

— Montaigne, Essais, I, 8. De l’oisiveté.

 


 

 

Je ne prétends point enlever à l’orgueil l’honneur d’être le plus détestable des vices ; cependant je crois que l’oisiveté est pour lui une rivale dangereuse et redoutable.
Il est des hommes qui exercent dans toute sa dignité la profession d’oisif, qui s’appellent oisifs comme Busiris dans la comédie s’appelle orgueilleux ; qui se prévalent de ne rien faire, et qui rendent grâce à leur étoile de n’avoir rien à faire ; qui dorment toutes les nuits jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus dormir, et qui ne se lèvent que pour acquérir par l’exercice la faculté de dormir encore ; qui prolongent le règne des ténèbres par de doubles ­rideaux, et qui ne voient le soleil que pour lui dire combien ses rayons sont odieux ; dont l’unique travail est de varier les attitudes de l’indolence, et dont les nuits ne diffèrent des jours que par la différence d’un lit et d’un sofa.
Voilà les véritables sectateurs de l’oisiveté. C’est pour eux qu’elle tresse des guirlandes de pavots ; c’est eux qu’elle enivre des eaux de l’oubli. Ils vivent dans une paisible stupidité ; ils oublient et sont oubliés : quand ils paient tribut à la nature, on ne peut pas dire d’eux qu’ils sont morts, mais qu’ils ont cessé de respirer.Mais l’oisiveté domine chez plusieurs ­individus sans qu’on le soupçonne, car ce vice, se bornant à lui-même, procure des jouissances à ses prosélytes, sans nuire à ceux qui ne vivent point sous son empire. Elle n’est pas surveillée comme la fraude qui attaque les propriétés, ni comme l’orgueil qui cherche à remplir ses vœux dans l’infériorité d’autrui. L’oisiveté est silencieuse et paisible ; elle n’excite point l’envie par son ostentation, ni la haine par ses rivalités, ainsi personne ne s’applique à la censurer ni à la découvrir […]
Il en est d’autres à qui l’oisiveté suggère des expédients pour passer une vie oisive sans éprouver l’ennui de l’oisiveté. Cet art consiste à passer le jour en oc-cupations minutieuses, à tenir, à voir sans cesse quelque chose qui ranime l’attention sans la fatiguer, et qui tienne l’esprit actif sans l’occuper.

— Samuel Johnson, « L’oisif », The Universal Chronicle, Londres, 18 novembre 1758.

 


 

L’homme qui ne connaît pas la flânerie est un automate qui chemine de la vie à la mort, comme une machine à vapeur de Liverpool à Manchester. Un été passé dans cet état de flânerie ne me paraît pas de trop dans une éducation soignée. Il est probable même qu’un été ne suffirait point à faire un grand homme : Socrate flâne des années, Rousseau jusqu’à quarante ans, La Fontaine toute sa vie… Et quelle charmante manière de travailler que cette manière de perdre son temps !

— Rodolphe Töpffer, Réflexions et menus propos d’un peintre genevois, 1830.

 

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En Amérique, la machine envahit toutes les branches de la production agricole, depuis la fabrication du beurre jusqu’au sarclage des blés : pourquoi ? Parce que l’Américain, libre et paresseux, aimerait mieux mille morts que la vie bovine du paysan français. Le labourage, si pénible en notre glorieuse France, si riche en courbatures, est, dans l’Ouest américain, un agréable passe-temps au grand air que l’on prend assis, en fumant nonchalamment sa pipe.

— Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, 1883.

 


Voici un sujet sur lequel je me flatte d’être particulièrement au fait. L’homme qui, quand j’étais enfant, m’a plongé dans les eaux du savoir répétait souvent qu’il n’avait jamais vu un garçon capable d’en faire moins en autant de temps ; ça me rappelle ma pauvre grand-mère : elle avait fait remarquer en passant que je n’en ferais sûrement jamais plus que ce qu’on me demandait, se disant même convaincue que je serais tout à fait ­capable d’en faire moins.
J’ai bien peur d’avoir fait mentir la prophétie de cette vieille dame. Grâce au ciel, j’ai en effet, malgré ma paresse, ­accompli beaucoup de choses que je n’étais pas obligé de faire.
La paresse a toujours été mon point fort. Je n’en tire aucune gloire, c’est un don. Et c’est un don rare. Certes il y a beaucoup de fainéants et de lambins, mais un authentique paresseux est une exception. Ça n’a rien à voir avec quelqu’un qui se laisse aller les mains dans les poches. Au contraire, ce qui caractérise le mieux un vrai paresseux, c’est qu’il est toujours intensément occupé.
D’abord, il est impossible d’apprécier sa paresse si on n’a pas une masse de travail devant soi. Ce n’est pas drôle de ne rien faire quand on n’a rien à faire ! En revanche, perdre son temps est une véritable occupation, et une des plus fati­gantes. La paresse, comme un baiser, pour être agréable, doit être volée.

— Jerome K. Jerome, Pensées paresseuses d’un paresseux, 1886.

 


Nombre de gens sont venus me demander comment j’arrivais à travailler tellement tout en continuant d’avoir l’air aussi dissipé. À quoi j’ai r­épondu : « Vous aimeriez bien le savoir, hein ? » Ce qui n’est pas une si mauvaise réponse que ça, compte tenu du fait que, neuf fois sur dix, je n’écoute pas la question qu’on me pose.
Le secret de mon énergie et de mon efficacité incroyable n’est pourtant pas compliqué. Il repose sur l’application d’un principe psychologique bien connu, dont j’ai poussé le perfectionnement à un degré tel qu’il est maintenant devenu presque trop perfectionné, et qu’il me faudra bientôt lui restituer un peu du côté rudimentaire qu’il avait initialement.
Ce principe psychologique, le ­voici : n’importe qui peut accomplir n’importe quelle tâche pourvu que ce ne soit pas celle qu’il soit censé accomplir à ce ­moment-là.
Voyons un peu ce que cela donne en pratique. Disons que j’ai cinq choses à faire avant la fin de la semaine : 1) répondre à un paquet de lettres dont certaines sont datées du 28 octobre 1928 ; 2) fixer des étagères au mur et y ranger mes livres ; 3) aller chez le coiffeur ; 4) parcourir et découper une pile de revues scientifiques (je collectionne toutes les informations possibles sur les poissons tropicaux, avec l’idée d’en acheter un jour ou l’autre) ; 5) écrire un article pour un journal.
Or donc, le lundi matin, confronté avec ces cinq obligations menaçantes, rien d’étonnant à ce que je retourne me coucher tout de suite après le petit déjeuner, pour emmagasiner la force nécessaire à la dépense d’énergie presque surhumaine que je devrai utiliser. « Mens sana in corpore sano », telle est ma devise.

— Robert Benchley, Chicago Tribune, 1930.

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