« Éolien: une belle illusion », un numéro spécial de Books à ne pas manquer ! Découvrez son sommaire.

Des enfants, oui, mais comment ?

L’Europe ne remplace plus ses générations. Et, même si certains semblent y croire, les politiques natalistes n’y changeront rien.

Connaissez-vous Dubravka Šuica ? Cette politicienne croate est devenue la vice-présidente de la Commission européenne chargée de la démocratie et de la démographie. Ce nouveau poste traduit la montée de deux inquiétudes liées : les atteintes à la démocratie dans certains pays de l’Union et les craintes associées à la baisse de la natalité.

 

La situation est préoccupante. Le taux de fécondité est ­tombé à 1,31 au Portugal, 1,32 en ­Pologne, 1,33 en Espagne, 1,35 en Italie, 1,4 en Croatie, 1,45 en Hongrie, 1,46 en Allemagne, 1,58 en Esto­nie… Ces pays sont désormais très loin du seuil de renouvellement des générations, évalué à 2,05 par femme. Même la France, qui caracole en tête, est en dessous (1,87) et a vu son taux baisser ces dernières années.

 

Que faire ? demandait Lénine. Accueillir massivement immigrés et réfugiés ? Il ne semble pas que cela soit à l’ordre du jour. Seul remède sérieusement envisagé : encourager à procréer. Prenez exemple sur moi, tweete la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, qui a sept enfants. Dont acte.

 

Le Premier ministre croate s’est félicité de savoir qu’il était né 900 bébés de plus que l’année précédente dans son pays, rapporte The Economist. L’Estonie offre dix-huit mois de congé parental rémunéré. La Pologne accorde l’équivalent de 120 euros par mois pour chaque enfant naissant après le premier. En Hongrie, les mères de quatre enfants sont exemptées d’impôts à vie.

 

Mais quelle est l’effica­cité réelle de telles mesures ? Très faible, estime l’universitaire canadien Richard Togman. Ayant passé en revue la plupart des politiques mises en œuvre depuis l’Anti­quité, il les classe en cinq catégories, de la plus nataliste à la plus malthusienne. Dans le ­registre du natalisme, les Romains interdisaient aux femmes nullipares de plus de 24 ans de porter des bijoux et obligeaient les hommes célibataires à payer un impôt particulier. En France, au XVIIe siècle, un homme marié avant 20 ans se voyait exempter d’impôts jusqu’à 25 ans. « Rentrez chez vous et dites aux femmes que je veux des enfants, beaucoup d’enfants », ­enjoignait Mussolini.

 

Quant au malthusianisme, il ­enregistre autant de vœux pieux. Nehru répétait que l’Inde serait un pays bien plus développé si sa population était divisée par deux, rappelle Emma Rees en rendant compte du livre de Togman dans le Times Higher Education. Les ­efforts de contrôle des naissances menés dans les pays du tiers-monde après la Seconde Guerre mondiale sont restés sans effet. Et alors que, en Europe, les politiques natalistes de l’entre-deux-guerres n’avaient servi à rien, le laissez-faire d’après 1945 a donné le baby-boom que l’on sait.

 

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Selon le chercheur canadien, que ce soit dans un sens ou dans l’autre, les admonestations restent lettre morte. « Personne ne décide de faire un enfant de plus pour 500 euros », dit-il par exemple. De nos jours, la seule poli­tique susceptible d’avoir un ­impact, si minime soit-il, est de faciliter la garde des enfants afin de permettre aux femmes de travailler. En général, les modèles mis en application « sont extrêmement onéreux et se soldent presque toujours par un échec », écrit-il en conclusion de son livre.

 

Et pourtant, les gouvernements y croient. Dans les pays développés, « le nombre d’États ayant mis en place une politique expressément conçue pour accroître le taux de fécondité a plus que doublé ­depuis les années 1990 ». Les arguments avancés sont économiques dans certains pays, plus identitaires dans d’autres. En Hongrie, Viktor Orbán agite le spectre du « grand remplacement ». Mais, partout, c’est aussi « un excellent moyen d’acheter des votes », fait remarquer The Economist. Et, pour les gouvernements les plus conservateurs, de remettre en cause le droit à l’avortement. ­Dubravka Šuica aura fort à faire et, si l’on en croit Richard Togman, ne pourra pas faire grand-chose.

LE LIVRE
LE LIVRE

Nationalising Sex: Fertility, Fear and Power de Richard Togman, Oxford University Press, 2019

SUR LE MÊME THÈME

Périscope Le pays où l'argent tombe du ciel
Périscope Punir et exécuter
Périscope Éloge de l’oisiveté

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.