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Faut-il se moquer des inégalités ?

En faisant écran à nos désirs profonds, la quête de l’égalité pourrait entraver celle du bonheur.

Il arrive qu’un livre intéresse autant pour sa thèse iconoclaste que pour la richesse des critiques qu’il suscite. Tel est le cas du bref mais polémique « De l’inégalité », de l’Américain Harry Frankfurt. Comme le ­résume l’économiste Robert Frank dans The American Interest, le nouvel essai du philosophe de Princeton s’attache à démontrer que « l’égalité n’a en soi aucune signification morale ». Frankfurt se livre, pour le prouver, à un raisonnement par l’absurde : imaginons un monde où tous seraient pauvres, mais parfaitement égaux. Ce monde nous semblerait-il plus désirable que celui où nous vivons ? Non ? C’est que l’inégalité n’est pas le vrai problème. On peut regretter que les disparités soient héritées ; on peut déplorer et vouloir corriger leurs conséquences négatives, comme la captation de la démocratie par des intérêts privés. Mais en elle-même, l’inégalité est moralement neutre.

Si l’on suit Frankfurt, la préoccupation des économistes devrait donc être la pauvreté. Le philosophe « encourage les promoteurs de l’égalité à se demander, non pas si certains ont moins que d’autres, mais si chacun a “assez” », ­rapporte Robert Frank. Autrement dit, il importerait de poser la question des ­besoins en termes non plus relatifs, mais absolus. Tout cela est bel et bon, mais « avoir “suffisamment” est un concept qui dépend par ­essence du contexte », réplique Frank.

Tout individu, explique-t-il, est doté d’un cadre de référence et ce cadre évolue en fonction du comportement de la catégorie ­sociale immédiatement supérieure : si le prix de l’immobilier et les frais de scolarité grimpent dans son quartier sous l’effet d’un accroissement des revenus des plus riches, l’individu fera tout pour suivre le mouvement, quitte à s’endetter fortement. Ce que Frank appelle les « cascades de dépenses » (1) – et qui sont pour lui loin d’être moralement neutres, si l’on part du principe qu’est morale toute action susceptible d’augmenter la quantité totale de bien-être d’une société (en l’occurrence, dit Frank, il serait moral d’augmenter la progressivité de l’impôt).
On peut aussi considérer, comme le ferait sans doute Frankfurt, que de telles cascades de dépenses ne sont que des effets secondaires des inégalités et qu’elles ne disent rien, en tant que telles, de la ­nature intrinsèquement bonne ou mauvaise des inégalités. Mais Frank a d’autres arguments. Quand bien même l’inégalité n’aurait aucune conséquence objectivement néga­tive, elle resterait moralement condamnable, car « on sait que les individus luttent avec bien plus de vigueur pour éviter une perte qu’ils ne le feraient pour obtenir un gain du même montant. Cette asymétrie s’applique aussi aux gains et aux pertes positionnels. Elle implique que tout éloignement de l’égalité complète produit une perte nette dans le domaine du ressenti, les sentiments positifs de ceux dont la position sociale augmente étant au total inférieurs aux sentiments négatifs de ceux dont la position décline ». Toute société a intérêt dans un premier temps à s’éloigner de l’égalité parfaite, dans la mesure où la perte émotionnelle est compensée par les gains matériels. Mais, « au-delà d’un certain niveau de vie, il serait totalement plausible de considérer l’inégalité comme moralement répréhensible », écrit Frank.

Bien qu’elle lui soit défavorable, cette critique est peut-être le signe que Frankfurt a atteint son objectif, en ce qu’il porte le débat sur le terrain philo­sophique. Dans un contexte où pas un mois ne passe sans que paraisse une étude sur le creusement des inégalités, Frankfurt propose de décaler la perspective. « Il craint que l’obsession de l’égalité ne ­détourne notre attention de questions fondamentales qui n’ont en fin de compte aucun rapport avec le fait de savoir combien d’argent ont les autres », souligne le journaliste James Ryerson dans le New York Times. Des questions telles que : « Qu’est-ce que je veux vraiment ? » et « Qu’est ce qui me satisfera ? », indépendamment du voisin. (2)

Notes

1. Books a mené un entretien sur ce sujet avec Robert Frank.

2. Pour un débat approfondi sur les inégalités, lire le dossier « Y a-t-il un bon niveau d’inégalités ? » (Books, novembre 2010).

LE LIVRE
LE LIVRE

De l’inégalité de Harry G. Frankfurt, Princeton University Press, 2015

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