Fernando Pessoa, poète non maudit
par Michel André

Fernando Pessoa, poète non maudit

Fernando Pessoa n’était pas un poète maudit. C’était une figure de la scène littéraire portugaise, et il suivait de près l’actualité politique. S’il a publié ses textes sous de multiples noms d’emprunt, c’est que son œuvre le lui dictait. Il avait choisi de sacrifier sa vie sur l’autel de l’écriture.

Publié dans le magazine Books, mars 2019. Par Michel André

©Vera-Archives/Leemage

Sur les photos, Fernando Pessoa a souvent l’air triste et renfermé. Mais plusieurs personnes l’ayant fréquenté évoquent son sourire malicieux.

«Les poètes n’ont pas de biographie. C’est leur œuvre qui est leur biographie », a dit le poète mexicain Octavio Paz au sujet de son confrère portugais Fernando Pessoa. Ce dernier déclarait lui-même dans un poème : « Si, après ma mort, vous voulez écrire ma biographie, rien de plus simple. Elle n’a que deux dates – celle de ma venue au monde et celle de ma mort. » Le Livre de l’intranquillité, ouvrage posthume ­devenu son œuvre la plus célèbre, est présenté dans le même esprit par son auteur comme une « autobiographie sans événements », une « histoire sans vie » (1). Octavio Paz était intrigué par cet écrivain déconcertant et insaisissable, cet homme « myope, courtois, timide, vêtu de couleurs sombres […], mystérieux sans cultiver le mystère », qui a choisi de mener une existence de ­petit employé pour pouvoir se consacrer ­entièrement à la littérature.

Aujourd’hui, au Portugal, Pessoa, mort en 1935 à l’âge de 47 ans, est un monument national. Un peu partout dans le monde, son œuvre a suscité une véritable industrie d’études littéraires. Mais, paral­lèlement, il s’est transformé en un personnage de légende. Le récit de sa vie est entaché de clichés et de simplifications. Quatre biographies ont été publiées. La première est due à son ami João Gaspar Simões, qui fut un peu pour lui ce que Max Brod a été pour Kafka. En dépit de ses mérites, il s’agit d’une biographie romancée qui a contribué à fixer l’image romantique de Pessoa poète maudit : un homme seul, sans amis, mal aimé de sa famille, alcoolique, vivant d’expédients, homosexuel refoulé à la sexualité inexistante, situation que Simões analyse en termes lourdement psychanalytiques. La biographie la plus récente, due à l’avocat et homme politique brésilien José Paulo Cavalcanti Filho, a été critiquée pour ses anecdotes fantaisistes. Les ouvrages de l’Espagnol Ángel Crespo et du Français Robert Bréchon offrent une vision nuancée, débarrassée des schémas d’interprétation freudiens de Simões. Grâce à ces deux livres, aux études de Richard Zenith, l’éditeur et traducteur américain de Pessoa, aux observations d’une série d’érudits et critiques ainsi qu’au livre de Carlos Taibo sur le sujet, on en sait aujour­d’hui davantage sur sa vie (2).

Pessoa a publié une partie de son œuvre sous des noms d’auteurs fictifs. Il ne s’agissait pas de simples pseudonymes sous lesquels il se serait dissimulé. C’est tout à fait explicitement qu’il se présentait sous ces autres identités censées être celles d’individus véritables, dotés d’une personnalité et d’une histoire. Le nombre d’auteurs imaginaires qu’il a créés est considérable (3). Mais ceux qui comptent vraiment sont en nombre restreint : les trois poètes qu’il appelait ses « hétéronymes », Alberto Caeiro, Ricardo Reis et Álvaro de Campos ; Bernardo Soares, le principal auteur du Livre de l’intranquillité, qu’il qualifiait de « semi-­hétéronyme » parce qu’il n’était pas une personne à part entière mais une version tronquée de lui-même, plus quelques autres personnages mineurs pouvant revendiquer cette qualité parce que leur voix demeurait très proche de la sienne : Vicente Guedes, le baron de Teive, António Mora. Pessoa publiait aussi sous son propre nom.

Alberto Caeiro, le « maître » des deux autres hétéronymes et de Pessoa en personne, est un autodidacte en contact instinctif avec la nature. Ricardo Reis est un médecin érudit adepte du stoïcisme et de l’épicurisme, qui rédige des vers classiques dans le style du poète latin ­Horace. Álvaro de Campos est un ingé­nieur naval qui a étudié à Glasgow et voyagé à travers le monde, un dandy épris de modernité. Ses poésies tardives, tel le célèbre Bureau de tabac, sont marquées par un désenchantement qu’on ne trouve pas dans les grands chants ­lyriques à la Blaise Cendrars de ses débuts, comme Ode maritime ou Ode triomphale. Chacun des trois hommes incarne une variété de néopaganisme, l’idéal de vie de Pessoa. Tous se connaissent, commentent leurs œuvres respectives et se critiquent mutuellement, en un jeu de miroirs qui donne le vertige.

Pourquoi avoir créé cette famille de doubles ? On peut écarter l’idée d’un pur jeu littéraire entrepris par goût de la plaisanterie. Pessoa était porté à la mystification, mais les hétéronymes sont à l’évidence le produit d’une nécessité profonde. « Enfant, écrit-il, j’avais déjà tendance à créer un monde fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’avaient jamais existé. » Le chevalier de Pas, par exemple, compagnon imaginaire de son enfance, ou le Britannique Alexander Search, auteur de poèmes qu’il écrivait en anglais lorsqu’il était adolescent, en Afrique du Sud. Dans une lettre à Adolfo Casais Monteiro, Pessoa décrit les circonstances dans lesquelles, en un processus « indépendant de [lui] », sont nés les hétéronymes. On peut douter que les choses se soient passées exactement comme il le raconte. Mais le mécanisme est clair : comme Eduardo Lourenço l’a bien vu, ce sont les œuvres qui ont suscité les hétéronymes et non l’inverse. Au départ, il y avait le besoin impérieux de s’exprimer à l’aide de plusieurs voix, pour compenser ce sentiment d’inexistence exprimé dans les premières lignes de Bureau de tabac :

« Je ne suis rien./ Je ne serai jamais rien./ Je ne peux vouloir être rien./ À part ça je porte en moi tous les rêves du monde. »

 

Si Pessoa a décidé de devenir une « anthologie » à lui seul, c’est pour réaliser le projet consistant à « tout sentir, de toutes les manières ; […] penser avec ses émotions et sentir avec sa pensée ». Pour exister, il s’est multiplié. Défi­nissant son œuvre comme « un drame en personnes », il comparait le rapport l’unissant à ses hétéronymes avec celui qui liait Shakespeare à Hamlet, Macbeth ou le roi Lear : sans être lui, tous contiennent un peu de lui.

Sous son nom ou ses noms d’emprunt, Pessoa a publié de son vivant plusieurs centaines de poèmes et de textes en prose dans un grand nombre de revues, dont les deux qu’il a lui-même fondées, Orpheu et Athena, ainsi que Presença, l’organe de la jeune avant-garde portugaise. Sur la scène littéraire locale, c’était un protagoniste actif, à l’origine d’éphémères mouvements plus ou moins inspirés du futurisme italien comme le « paulisme », le « sensationnalisme » ou « l’intersectionnisme », et l’auteur de manifestes comme le flamboyant ­Ultimatum, paru sous la signature d’Álva­ro de Campos.

À sa mort, dans une malle devenue légendaire, on a trouvé plus de 25 000 docu­ments inédits. Peu à peu, cette masse de textes a été exploitée, non sans peine : Pessoa multipliait les plans d’organisation future des notes qu’il ­accumulait, et il couvrait tout ce qui lui tombait sous la main (feuilles volantes, prospectus, etc.) d’une écriture extrêmement difficile à déchiffrer. Le produit le plus remarquable issu de cette malle est l’ensemble de textes constituant Le Livre de l’intranquillité, compilation d’obs­ervations psychologiques, de réflexions philosophiques et de fragments de prose poétique dont la publication apporta au poète une célébrité posthume planétaire.

On ne lui connaît qu’une seule histoire d’amour, une relation platonique avec Ofélia Queiroz, jeune employée d’une des maisons de commerce pour lesquelles il travaillait. Cette liaison s’est déroulée en deux phases séparées par un intervalle de neuf ans, auxquelles il a chaque fois unilatéralement mis fin. Pour quelles raisons ? À l’évidence, il a été très amoureux d’Ofélia, qui, de son côté, l’a passionnément aimé. Les lettres qu’il lui a adressées sont généralement d’une qualité littéraire ­médiocre, et on ne peut s’empêcher de penser que ce sont elles qu’il avait à l’esprit en écrivant ces vers célèbres : « Toutes les lettres d’amour sont/ Ridicules./ Ce ne seraient pas des lettres d’amour si elles n’étaient pas/ Ridicules. » Mais elles témoignent de la force de ses sentiments, attestée par l’intéressée. La vérité est qu’il ne voyait pas comment concilier son amour pour cette jeune fille avec son engagement ­envers la littérature. « Ma vie tourne ­autour de mon œuvre littéraire. […] Tout le reste, dans la vie, n’a qu’un intérêt secondaire », lui assène-t-il brutalement dans l’une de ses dernières lettres. Pour utiliser une formule d’Ál­varo de Campos, il ne se voyait pas « marié, ­futile, quotidien et imposable ». Puritain et ­timide avec les femmes, il ne pouvait envisager de rapports avec l’autre sexe en dehors du ­mariage. S’appuyant sur les traces qu’elles auraient laissées dans ses poèmes, Ángel Crespo évoque la possibilité que deux autres femmes aient été présentes dans sa vie après la fin de sa relation avec Ofélia. Si cela a été le cas, il s’agissait vraisemblablement de toquades ignorées des personnes concernées.

 

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Gaspar Simões n’est pas le seul à avoir avancé l’hypothèse d’une homosexualité inavouée de Pessoa. À l’appui de cette idée, on a invoqué son intérêt prononcé pour la question de la sexualité de Shakespeare, les tendances d’Álvaro de Campos (en oubliant qu’il pouvait attribuer à ses hétéronymes des traits de caractère distincts des siens), son plaidoyer en faveur du poète António Botto, ouvertement pédéraste, l’érotisme homosexuel d’un poème comme Antinoüs et des déclarations telles que : « Je suis un tempérament fémi­nin avec une intelligence masculine. Ma sensibilité et les mouvements qui en découlent […] sont d’une femme. Mes facultés de rela­tion – l’intelligence et la volonté […] sont celles d’un homme. » Rien dans ce que l’on sait du comportement de Pessoa ne vient en tout cas étayer l’idée qu’il ait jamais donné suite à un genre d’attirance que sa sensibilité aiguisée lui permettait de comprendre, voire de ressentir.

Pessoa était un homme de tempérament solitaire. Et il a éprouvé toute sa vie un sentiment d’irrémédiable solitude. Mais il ne vivait pas dans l’isolement. La mort de son père, lorsqu’il avait 5 ans, celle de son frère, quelques années plus tard, l’ont marqué, tout comme le remariage de sa mère – avec un militaire qui était consul du Portugal à Durban – puis son décès, en 1925. Et à l’évidence, personne dans sa famille n’a jamais pris la mesure de son immense talent. Mais il entretenait avec les siens des rapports soutenus. Toute sa vie, il a conservé de l’estime pour son beau-père. Après son retour d’Afrique du Sud, à l’âge de 17 ans, il a habité à plusieurs reprises chez des parents et, durant cinq ans, avec sa mère, lorsque celle-ci fut revenue au Portugal. Il voyait aussi régulièrement ses cousins. Les photos les plus connues de lui le montrent arpentant seul le pavé de Lisbonne. Mais, sur beaucoup d’autres, il est au milieu de membres de sa famille.

Pessoa n’était pas non plus sans amis. Le suicide, en 1916 à Paris, de celui qui était pour lui une véritable âme sœur, le poète Mário de Sá-Carneiro, l’a privé du seul interlocuteur qu’il ait jamais considéré comme son égal. Mais il était en contact continu avec de nombreux écrivains et critiques. Certes, il s’agissait de relations littéraires, mais elles n’étaient pas exemptes de chaleur. Timide et ­réservé, il pouvait être un brillant causeur, apprécié pour son humour de type anglais. Sur les photos, il a l’air triste et une expression fermée. Mais plus d’un de ceux qui l’ont fréquenté évoque son sourire malicieux.

Sa famille a toujours nié qu’il fût alcoo­lique, au motif avéré qu’il n’a ­jamais été vu soûl. Tous les témoignages attes­tent cependant son impressionnante consommation de vin et d’eau-de-vie. Longtemps attribuée à une cirrhose, sa mort prématurée a aussi été imputée à une pancréatite aiguë. Deux choses sont sûres : la première est que sa créati­vité littéraire n’a jamais été affectée par ses habitudes éthyliques ; la seconde est que ces habitudes, combinées avec un tabagisme effréné, n’ont pas contribué à le maintenir dans une santé éclatante. Mais rien ne permet d’affirmer qu’il a fini ses jours sous l’aspect d’un clochard à la Verlaine, comme l’affirme Gaspar Simões.

S’il portait des tenues volontiers austères, Pessoa, attaché à la tradition du chic anglais, s’habillait toujours chez les meilleurs tailleurs. Il vivait à part cela très modestement, mais c’est parce qu’il avait fait le choix de n’être au ­bureau que l’équivalent de deux jours par ­semaine, afin de garder le maximum de temps libre pour écrire. S’il a très souvent changé de domicile, passant à une époque de sa vie d’un appartement à l’autre, c’est parce qu’il le voulait. Carlos Taibo nuance à ce propos l’image d’un Pessoa ne quittant jamais les quelques rues du centre commerçant de Lisbonne. Il y passait beaucoup de temps, mais il a toujours habité en dehors.

On relèvera à ce sujet un paradoxe. Pessoa est fortement associé à Lisbonne, et, dans cette ville, son fantôme est partout. Mais Lisbonne est peu présente dans son œuvre ou, si elle l’est, c’est sous une forme très particulière. La Lisbonne de Pessoa est une ville imaginaire (il y pleut par exemple beaucoup), et l’équivalent du Paris de Proust : non la ville ­objective décrite en termes réalistes, mais la ville telle qu’elle est sentie et perçue par l’intermédiaire de son atmo­sphère, ses lumières, ses odeurs et ses bruits, restitués dans Le Livre de l’intranquillité à l’aide d’images qu’on pourrait croire tirées d’À la recherche du temps perdu : le « grincement arrondi de roues », les trams qui « tracent leur sillon mobile, jaune et numéroté ».

Fernando Pessoa se décrivait comme un « libéral-­conservateur de type britannique, antiréactionnaire, mystique, cosmopolite et anti­catholique », férocement op­­posé à ces produits décadents du christianisme qu’étaient à ses yeux le socialisme et le communisme. Dans un premier temps, il a ac­cueilli avec enthou­siasme l’instauration de l’Estado novo d’António de Oliveira ­Salazar, dans lequel il voyait un remède aux ­désordres de la république chaotique qui avait succédé à une monarchie impopulaire. Avec le durcissement du régime, il s’est mué en critique du salazarisme. Fortement attaché à la civilisation européenne, il voyait le Portugal jouer dans la renaissance de celle-ci un rôle central. Le seul recueil de poèmes paru de son vivant, Message, publié à la fin de sa vie, exalte l’idée d’une mission rédemptrice du Portugal, dans la double tradition du messianisme du Cinquième Empire et du mythe du sébastianisme, la croyance en un retour symbolique du roi Sébastien Ier, mort en 1578. À côté de cela, il pouvait témoigner d’une lucidité politique remarquable, comme dans cette réflexion prémonitoire en 1922, dans Le Banquier anarchiste : « Vous verrez ce qu’engendrera la Révolution russe : quelque chose qui retardera de plusieurs dizaines d’années l’accomplissement de la société libre. »

Il affirmait croire à « l’existence de mondes supérieurs au nôtre et d’habitants de ces mondes » et s’est intéressé toute sa vie à la théosophie, l’occultisme, l’astrologie, la Kabbale, ainsi qu’à la franc-maçonnerie et à l’ordre de la Rose-Croix. Astrologue professionnel, il a dressé des centaines de cartes du ciel. Dans une lettre à sa mère, il affirme avoir été le sujet de visions éthériques et ­astrales. « Est-il concevable, se ­demande Richard Zenith, qu’il ait dépensé tant d’encre, de temps et d’énergie physique et créatrice pour une chose à laquelle il ne croyait pas sincèrement ? » L’occultisme contribuait certainement à donner du sens à sa vie. Mais son hété­ronyme Bernardo Soares affirme son « mépris physique » pour les sociétés ­secrètes et les sciences occultes. Peut-être, conclut ­Zenith, son intérêt pour l’astrologie était-il avant tout littéraire.

À mille endroits, Pessoa a formulé l’idée qu’entre la vie et la littérature il faut choisir : « La vie nuit à l’expression de la vie » ; « si je vivais, je me détruirais » ; « vivre n’est pas nécessaire, ce qui est nécessaire c’est créer » ; « la littérature, comme toute forme d’art, est un aveu que la vie ne suffit pas ». Ne doutant pas de son génie, il se sentait d’autre part investi de la mission d’« agir sur l’huma­nité ». On peut estimer qu’il y a réussi post mortem.

 

Son œuvre est si variée qu’on a pu dire de lui qu’il était une sorte de Picasso. Portugais, il ne pouvait manquer d’imprégner ses écrits de ce sentiment national qu’est la saudade, sorte de nostalgie mélancolique que Robert Bréchon définit comme « l’attachement à ce qui a été et n’est plus, mais aussi à ce qui aurait pu être et n’a pas été ». Bien que formé dans la lecture de la littérature classique et romantique, surtout de langue anglaise (Byron, Keats, Coleridge, Wordsworth, Poe, Whitman), il était un homme de son siècle, travaillé par une inquiétude profonde au sujet de la condition de l’homme moderne. On trouve sous sa plume des considérations sur Rousseau, « dont l’intelligence était celle d’un créateur et la sensibilité celle d’un esclave », Nietzsche, dont le paganisme germanique lui semblait trop loin des idéaux d’équilibre de l’Antiquité gréco-romaine, Freud, « un homme de génie [mais dont] le critère psychologique original et séduisant [a produit] une paranoïa du type interprétatif », ainsi que des réflexions sur la perception, qui ne sont pas sans évoquer la phénoménologie, ou sur le langage, qui anticipent Wittgenstein. Sous-jacente à tout le reste, il y a la profonde angoisse face à l’impermanence des choses et du monde, la monotonie et la vacuité de l’existence, la « tristesse claustrale » et l’ennui de vivre, la finitude qui fait que « l’acte même de vivre équivaut à mourir, puisque nous ne vivons pas un jour de plus […] sans qu’il devienne, de ce fait même, un jour de moins ». Et cette conviction de son inexistence qui lui faisait écrire : « Je ne suis personne, absolument personne. […] Je suis les faubourgs d’une ville qui n’existe pas, le commentaire prolixe d’un livre que nul n’a jamais écrit, […] le personnage d’un roman qui reste à écrire » (4).

Les événements et les faits sont moins importants que la façon dont ils sont perçus. Comme chacun de nous, Pessoa s’est fabriqué une représentation dramatisée de son histoire et de la personne qu’il était, en partie fondée sur ce qui lui était arrivé et ce qu’il observait de lui-même, en partie imaginaire. Mais, contrairement à la plupart d’entre nous, il a su exprimer sa vision de la vie sous une forme qui donne à son expérience singulière une portée universelle.

 

Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié en 2008 Le Cinquantième Parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan). Cet article a été écrit pour Books, et est paru dans le n°95 daté mars 2019 sous le titre « « Je ne suis personne, absolument personne » ».

Notes

1. î. Une traduction de Françoise Laye, à partir de l’édition de Richard Zenith, est parue en 1988 et 1992 (dernière édition, 2011) chez Christian Bourgois. En 2018, le même éditeur a publié sous le titre Livre(s) de l’inquiétude une nouvelle traduction, due à Marie-Hélène Piwnik, comprenant, à l’initiative de Teresa Rita Lopes, des pages auparavant publiées de manière séparée.

2. La vida plural de Fernando Pessoa (Seix Barral, 2007) et Étrange étranger (Christian Bourgois, 1996).

3. Teresa Rita Lopes en compte 72, José Paulo Cavalcanti Filho 207 (mais sa liste contient de nombreuses erreurs), Jerónimo Pizarro et Patricio Ferrari, plus rigoureux, arrivent tout de même à 136.

4. Hasard ou ironie du sort, le patronyme de cette personne qui se sentait si peu une personne, Pessoa, signifie « personne » en portugais. En français, l’existence du pronom indéfini « personne » permet des jeux de mots impossibles en portugais, où le pronom « personne » se dit ninguém.

Pour aller plus loin

♦ L’Innombrable. Un tombeau pour ­Fernando Pessoa, de Robert Bréchon (Christian ­Bourgois, 2001).

♦ Une malle pleine de gens. Essais sur ­Fernando Pessoa, d’Antonio Tabucchi ­(Folio, 2012).

♦ Pessoa l’intranquille, de Françoise Laye, Eduardo Lourenço, Patrick Quillier et ­Richard Zenith (Christian Bourgois, 2011).

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Commentaires

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  1. Claude Javeau dit :

    Bien écrit bien documenté, comme d habitude. Je m’attendais à trouver davantage de renseignements
    sur le rôle qu’a joué Tabucchi dans la « relance » de Pessoa. Mais il est vrai que vous le citez dans la bibliographie.
    Merci pur ce bon moment de lecture.

    Bien écrit et agréable à lire comme d’habitude. Je m’attendais à voir attribuer davantage de place à Tabucchi dans la « relance » de Pessoa. Il est vrai que vous le citez dans la bibliographie.
    Merci pour cet agréable moment de lecture.

  2. Gabriella Mongardi dit :

    Lectrice assidue de Books, j’avoue ressentir un plaisir particulier à la lecture d’articles qui touchent aux secteurs les plus disparates du monde de l’art, de la culture, de la philosophie, de la musique, de la science, de l’anthropologie… C’est le cas des essais périodiques de Michel André, qui survolent aussi bien les frontières thématiques que celles linguistiques ou sociologiques. J’y vois là une véritable vocation d’initiateur des lecteurs à une sorte de « culture universelle ». Je lis dans sa biographie qu’il est un philosophe. Un philo-sophe donc : un amant du savoir à 360 °. Un communicateur qui met généreusement à disposition des lecteurs son « encyclopédie » durement acquise. Je peine à réaliser la quantité de travail qu’il doit abattre en amont de ses articles : un énorme travail de synthèse fourni, emballage cadeau, dans 3-4 pages de Books. Une plus-value difficile à évaluer, tellement elle est grande et impalpable. Voilà ce qui m’a poussée à lui manifester mon appréciation et ma gratitude. Merci Michel André, et merci aussi à toute la rédaction de Books, revue qui, comme quelqu’un a dit : « mérite d’être remboursée par la sécurité intellectuelle ».