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Hiram, esclave et super-héros

Auteur d’essais remarqués sur la question noire, Ta-Nehisi Coates aborde cette fois son sujet de prédilection avec les armes de la fiction. Pour un résultat mitigé.

En l’espace de cinq ans, l’écrivain et journaliste Ta-Nehisi Coates s’est affirmé comme « le penseur le plus incisif sur la question noire » aux États-Unis, pour reprendre la formule du critique Dwight Garner dans The New York Times. Avec son récit autobiographique Le Grand Combat (Autrement, 2017), puis Une colère noire (J’ai lu, 2017), lettre à son fils où il ­dénonce la violence raciste persistante, et Huit ans au pouvoir (Présence africaine, 2018), consacré aux deux mandats de ­Barack Obama, Ta-Nehisi Coates « semble avoir éveillé presque à lui seul la conscience de son pays ». Il est même « parvenu à relancer le débat sur la question des réparations dues aux descendants d’esclaves », observe la critique Constance Grady dans le magazine en ligne Vox: il « sait à la fois étayer un argument avec des données et lui donner de la hauteur par son écriture poétique ». Dans un autre registre, ce fils d’un Black Panther poursuit l’écriture des aventures de la Panthère noire, un super-héros des comics ­Marvel. Autant dire que sa première incursion dans le genre romanesque était très attendue.

 

Situé dans une plantation de ­tabac, dans la Virginie d’avant la guerre de Sécession, The Water Dancer se présente comme « un récit d’esclave dans la tradition de Frederick Douglass », cet ancien esclave devenu orateur abolitionniste et célèbre pour son autobiographie, indique Ron Charles dans The ­Washington Post.

 

Né esclave, le héros, ­Hiram, a été séparé à 9 ans de sa mère, vendue aux enchères ; devenu adulte, il aspire à la liberté et trouve le moyen de fuir en Pennsylvanie d’où l’esclavage a été banni.

 

Acquis à la cause abolitionniste, décidé à libérer les siens, le jeune homme multiplie alors les trajets sur le « chemin de fer clandestin » (underground railroad), ce réseau de routes et de voies ferrées que les esclaves empruntaient au XIXe siècle pour passer du Sud esclavagiste au Nord abolitionniste.

 

Comme dans le roman de ­Colson Whitehead qui porte le nom de ce réseau, ce passage de l’esclavage à la liberté est traité dans un registre fantastique, note ­encore le chroniqueur du Washington Post: « Le réalisme vivifiant du roman est parfois noyé dans une brume fantasmagorique », par exemple quand la militante abolitionniste Harriet Tubman (1821-1913) entre en lévitation.

 

Hypermnésique et doté d’un pouvoir de « conduction » (une téléportation rêveuse activée par la remémoration et par la présence de l’eau), Hiram cherche à maîtriser ses dons surnaturels pour en faire des instruments d’émancipation. En somme, « un super-héros en herbe découvre l’étendue de ses pouvoirs dans le cadre d’un roman historique qui démonte les structures de l’oppression raciale ».

 

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Pour le quotidien de ­Washington, les procédés mis en œuvre ­paraissent néanmoins convaincants, « plus profondément inté­grés à la trame romanesque » que l’irruption « un peu facile » d’un fantôme dans le roman Beloved, de Toni Morrison, par exemple. Un avis qui ne fait pas l’unanimité. « Ta-Nehisi Coates est un grand auteur. Son nouveau livre n’est pas un grand roman, tranche Constance Grady dans Vox. Tous les personnages s’expriment de la même façon. Ils sont plus ou moins interchangeables. Ce ne sont que des illus­trations ambulantes d’idées que Coates souhaite passer en revue. » « On regrette parfois l’absence de cette réflexion intel­lectuelle fine et intense qui caractérise ses essais, déplore de son côté Dwight Garner dans The New York Times. Dans ses livres précédents, chaque paragraphe était comme un bouillon cube qui aurait pu servir de base à six autres textes. Ici, la matière est plus diluée. »

 

D’autres critiques adoptent un point de vue plus politique, telle l’Afro-Américaine Renée Graham, chroniqueuse au Boston Globe. Après l’échec commercial en 2016 de The Birth of a Nation, le biopic de Nate Parker sur Nat Turner, qui mena une insur­rection d’esclaves en Virginie en 1831, « nous ne pouvons pas ­renoncer à transmettre une histoire que beaucoup – politiques, journalistes, enseignants – ont cherché à passer sous silence, écrit-elle. Si nos ancêtres ne peuvent parler par nos voix, alors notre silence offre aux maîtres un récit bien commode ».

LE LIVRE
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The Water Dancer de Ta-Nehisi Coates, One World, 2019

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