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La Chine explosera-t-elle ?

À la veille du renouvellement de l’appareil dirigeant, deux thèses continuent de s’affronter. Pour les uns, les Chinois sont les maîtres du consensus et sauront gérer les crises de croissance. Pour les autres, le couvercle de la marmite démocratique va sauter.

Tandis que les Français ont les yeux rivés sur la cote de popularité de François Hollande, démocratiquement élu, les Chinois, eux, vont assister impuissants à la désignation d’une nouvelle génération de dirigeants. La portée de l’événement est difficile à évaluer, tant la réalité du mode gouvernance de ce monstre de 1,3 milliard d’êtres humains (vingt fois la France) échappe aux regards. Mais c’est seulement la quatrième fois depuis la révolution de 1949 et la première fois depuis dix ans que la Chine se donne de nouveaux patrons. Entre-temps, son économie a dépassé celle du Japon, l’urbanisme moderne s’est imposé et Internet est devenu un acteur central dans la vie publique. Et demain ? Curieusement, depuis les événements de Tian’anmen en 1989, les experts semblent toujours divisés par la même ligne de partage : pour les uns, les plus nombreux, la Chine continuera de prospérer en gérant ses crises de croissance ; pour les autres, viendra le moment où le système ne sera plus à même de contrôler ses tensions internes et implosera, ou explosera. Books avait déjà rendu compte de ce débat dans son dossier « Demain la Chine » paru en juin 2009. Nous sommes revenus sur le sujet à plusieurs reprises, en particulier dans notre dossier sur le capitalisme (avril 2011), en faisant la part belle au livre de Stefan Halper, bravement intitulé « Le consensus de Pékin. Comment le modèle autoritaire chinois dominera le XXIe siècle ». Dans le dernier ouvrage marquant paru sur le sujet, Jonathan Fenby soutient à nouveau la thèse d’une victoire du consensus. Certes, la « passivité forcée » des masses sous Mao a fait place à une faculté de s’affirmer, sur des quest
ions aussi diverses que les scandales écologiques, le sang contaminé, les faux médicaments ou la corruption. Il relève les symptômes de sénilité dynastique, les intrigues de cour et le « déficit de confiance » créé par l’accumulation des scandales. Il cite même la formule du grand sinologue Roderick MacFarquhar, pour qui le régime est assis sur une « faille de San Andreas politique et économique qui un jour s’ouvrira ». Mais cela ne le fait pas sourciller : le « consensus » instauré depuis Deng Xiaoping est profondément enraciné dans la gouvernance collective, qui produit des « politiques sur lesquelles tout le monde peut se mettre d’accord ». Pour lui, les différences susceptibles de menacer l’unité du Parti communiste ne sont que des « nuances », l’objectif de préserver le monopole du pouvoir étant « fondamental » ; de toute façon, « personne n’a intérêt à être vu en train d’essayer d’ébranler le navire, de se faire le champion de réformes libérales ou de remettre en question le régime de quelque façon que ce soit ». En outre, « il n’y a pas d’opposition prête à prendre la relève ». Il n’y a donc « pas d’alternative ». Le point de vue contraire est bien représenté par la journaliste britannique Rosemary Righter, qui se livre dans le Times Literary Supplement à une critique en règle du livre de Fenby. Elle commence par citer un homme d’affaires chinois anonyme récemment rencontré à Pékin : « Les problèmes économiques de la Chine ne m’empêchent pas de dormir, dit-il. Mais je m’inquiète énormément du risque d’explosion politique. » Pour la journaliste, l’extrême nervosité de l’appareil chinois devant toute manifestation de dissidence ou même de résistance est un signe qui ne trompe pas. Le budget consacré à la sécurité intérieure a dépassé celui des dépenses militaires. L’affaire d’État provoquée par l’avocat aveugle qui s’est réfugié à l’ambassade américaine lui paraît particulièrement significative, car Chen Guangcheng « n’était pas un dissident : il s’est mis en difficulté pour avoir tenté d’amener l’État à appliquer ses propres lois ». Le pouvoir, qui gère les serveurs des sites Internet et emploie, paraît-il, 30 000 agents pour faire la police sur la Toile, a bloqué toutes les références à « l’homme aveugle ». À l’autre extrémité de l’échiquier politique, l’affaire Bo Xilai, le puissant maire de Chongqing (33 millions d’habitants) récemment démis de ses fonctions, montre bien que les différences au sein de la hiérarchie ne sont pas simplement affaire de « nuances ». Bo Xilai était un héritier de la dynastie maoïste et sa mise à l’écart (sans doute quelque part dans un centre de détention) a été officiellement justifiée par le risque d’une nouvelle dérive maoïste (lire p. 14). Un trait commun à ces analyses opposées est qu’elles ont toujours, dès parution, l’air dépassé. L’affaire Bo Xilai est gênante pour la thèse de Fenby. Mais le plaidoyer de Rosemary Righter en faveur de la thèse de l’explosion n’est pas non plus toujours étayée. « Dans ce pays où les filets de la sécurité sociale et de la retraite existent à peine… », écrit-elle par exemple. Or, pouvait-on lire récemment dans The Economist, la sécurité sociale a été étendue depuis peu à pratiquement toute la population et, ces deux dernières années, 240 millions de ruraux se sont vu accorder un système de retraite. La réalité est que nous assistons à un processus historique totalement inédit.  
LE LIVRE
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Tête de tigre, queues de serpent de La bulle du militant, Simon & Schuster

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