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La plume et son toit

Une maison peut se lire comme une œuvre. Soit parce qu’un écrivain s’y est mis lui-même en scène la réussite venue, tels Alexandre Dumas au château de Monte-Cristo à Port-Marly, Edmond Rostand dans la fantasmagorie basque d’Arnaga ou Gabriele D’Annunzio dans cette pyrotechnie d’égotisme qu’est le Vittoriale degli Italiani, au-dessus du lac de Garde. Soit parce que la maison et la plume qui y travaille ne font qu’un, comme George Sand et Nohant, où l’on croit encore l’entendre rire, pester, aimer. Soit pour toutes ces raisons à la fois, comme l’extraordinaire ­musée de l’Innocence d’Orhan Pamuk dans le vieil Istanbul, tout ensemble le décor d’un roman et sa représentation physique. Pourtant, un écrivain n’a en principe besoin que d’« une chambre à soi», c’est-à-dire d’un lieu où il soit seul avec son écriture (Virginia Woolf, Roger Grenier). À peine lui faut-il ­aussi une table – ou un lit pour les « écrivains horizontaux » comme Truman Capote ou Marcel Prou
st. Certains préfèrent écrire debout (Churchill, Érasme), sur un bidet (Vladimir Nabokov), sur une valise posée sur les genoux (James Joyce) ou contre un réfrigérateur en se tenant les testicules (Tom Wolfe). Ce grand bourgeois de François Mauriac fait exception : c’est depuis son manoir de Malagar, « véritable forcerie à l’usage du romancier où les livres mûrissent en trois semaines » 1, qu’il examine en toute quiétude la plaine gasconne, l’avenir du christianisme et le triste état du monde, pendant que la famille de l’ouvrier agricole Sinzelle peine à survivre dans l’entresol. En fait, peu importe le cadre pourvu qu’il garantisse l’isolement, l’idéal étant bien sûr d’avoir quelqu’un pour défendre sa porte – comme la ­Céleste de Proust ou le domestique de ­Flaubert, qui avait ordre de n’interrompre son maître que pour lui dire : « Monsieur, c’est dimanche ! » 2 À défaut de domesticité ou de volonté, il faut ruser. Les frères Goncourt jettent leur habit de soirée pour ne pas être tentés de sortir dans le monde en période d’écriture. Chez Victor Hugo, excessif en tout, c’est sa garde-robe tout entière qui se retrouve bouclée dans une armoire dont il jette la clé, car « il entre dans un roman comme dans une prison » 3. Mais qui dit règle dit exception. Certains écrivains préfèrent le plein air (Gertrude Stein met à contribution sa camarade de lit et d’écritoire Alice B. Toklas pour trouver avec sa petite Ford un coin de campagne avec au moins une vache). D’autres, le tohu-­bohu d’un café – et pas seulement parce que cela convient à la posture de l’« écrivant », selon Roland ­Barthes. Un choix qui n’est pas sans danger : « Il voulait devenir écrivain. Un ami lui donna le conseil : tu t’installes à la terrasse d’un café et tu observes. Il devint alcoolique », raconte Denis Langlois 4. Heureusement, une appli, Coffitivity, reproduit le brouhaha d’un café pour ceux qui souhaitent bénéficier chez eux d’un « bruit ambiant qui stimule la créativité ».

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