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La poudre aux yeux verte

Un chimiste allemand, figure historique des Verts, défend désormais les automobiles classiques et les sacs en plastique contre les modèles hybrides et les sacs en papier.

Une voiture hybride fonctionne avec une batterie et un moteur à combustion, elle consomme donc moins d’essence et on la considère généralement comme un miracle écologique. Mais Friedrich Schmidt-Bleek, lui, ne voit nullement les choses ainsi. Si nous voulons agir en faveur de l’environnement, explique-t-il, nous devons continuer de rouler avec une vieille Coccinelle. Ce scientifique a d’autres conseils du même acabit en réserve. Il recommande de privilégier les sacs en plastique aux sacs en papier, de porter une chemise en matière synthétique plutôt qu’un modèle en coton et d’emballer sa tartine beurrée dans un film plastique et non dans de l’aluminium. À 81 ans, l’auteur n’est pourtant pas un vieux grincheux ignorant : chimiste de formation, Schmidt-Bleek est considéré comme un pionnier du mouvement écologiste. Il a été vice-président de l’Institut Wuppertaal pour le climat, l’environnement et l’énergie, il a occupé des postes de direction à l’Umweltbundesamt (le bureau fédéral pour l’Environnement) et à l’OCDE. À présent, le « pape de l’environnement » (Frankfurter Rundschau) dresse, sur 304 pages, un bilan qui décoiffe. En traitant de « mensonges verts » une bonne part de ce que les Allemands célèbrent fièrement comme des acquis écologistes. À l’en croire, la politique environnementale suivrait un cours fallacieux depuis des années, souffrant de « défauts de construction fondamentaux ». Résultat, loin d’aider la nature, elle lui nuirait. Le problème vient de ce que la défense de l’environnement se réduit aujourd’hui pour l’essentiel à un but, réduire les émissions de CO2. Un objectif bien trop limité, selon Schmidt-Bleek. Si les politiques voulaient lutter co
ntre le changement climatique, il leur faudrait s’attaquer aux racines du mal, c’est-à-dire à l’usage qui est fait des ressources naturelles : du sable et du calcaire, du cuivre et du fer, du pétrole et du gaz. De matériaux, donc, qui ne sont pas renouvelables à l’envi. Notre scientifique a mis au point un procédé pour mesurer les déprédations dont est victime l’environnement. Il a calculé, pour toute une série de matières premières et de produits, la quantité de matériau mobilisé pour permettre leur production, tout au long d’une chaîne allant de l’extraction minière jusqu’à la commercialisation. Ainsi, pour obtenir 1 kilo de cuivre, on prélève dans la nature à peu près 500 kilos de ressources. Pour la production d’aluminium, c’est 85 fois le poids du métal qui est nécessaire ; pour 1 gramme d’or, on exhume 0,5 tonne de matière. Et produire les composants d’un smartphone suppose d’extraire environ 450 fois le poids de l’appareil. Ainsi chaque objet porte-t-il en lui un « envers écologique » invisible qui correspond à la quantité de nature mise à contribution pour le fabriquer. D’après Schmidt-Bleek, « la qualité environnementale des produits s’en trouve complètement réévaluée ». Les technologies vertes d’avenir se révèlent dès lors contestables parce qu’elles absorbent souvent une masse considérable de ressources. L’envers écologique d’une voiture hybride, en raison de la propulsion supplémentaire et de l’importante quantité de cuivre qu’elle requiert, représente près du double de celui d’une voiture classique. Certes, elle consomme un peu moins d’essence, mais cet avantage est réduit à néant par les dommages causés à l’écosphère, parce qu’elle mobilise plus de matériaux et produit plus de déchets. Même la production de biens apparemment aussi écologiques que le coton ou le papier nuirait davantage à l’environnement que la fabrication de plastique, par exemple, car elle nécessite une quantité d’eau colossale. Selon cette même logique, le film transparent est à peu près 200 fois plus économe pour l’environnement que l’aluminium. Le schéma de Schmidt-Bleek ne tient aucun compte des différences de toxicité entre les matériaux – et ce, délibérément : ce qui est dangereux pour l’homme ne l’est pas nécessairement pour la nature. « Le sable peut être plus toxique pour l’environnement que la dioxine », soutient-il. Lorsque le vent disperse de grandes quantités de sable, mêmes les terres les plus fertiles finissent par devenir stériles. On ne s’étonnera pas que l’auteur considère la transition énergétique comme de la « poudre aux yeux verte », coûteuse et discutable. Mieux vaudrait une transition des ressources. À l’heure actuelle, chaque Allemand consommerait en moyenne 70 tonnes de nature par an, alors que le seuil acceptable serait de 6 à 8 tonnes, estime le professeur. Un objectif que pourrait permettre d’atteindre une réforme fiscale augmentant considérablement les impôts des gros consommateurs de réserves naturelles. La publicité elle-même devrait être taxée : n’incite-t-elle pas à gaspiller de précieuses ressources ? Schmidt-Bleek est radical et ses idées ne sont défendues par aucun parti, pas même les Verts. Le savant raconte avoir épluché les 327 pages de leur programme électoral. Résultat : le gaspillage des ressources n’y tient aucune place.   Spiegel, 2 juin 2014 Traduction : Baptiste Touverey
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Mensonges verts de La poudre aux yeux verte, Ludwig Verlag

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