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La vie est un sport de combat

L’énorme et chaotique autobiographie du Norvégien Karl Ove Knausgaard nous fascine parce qu’elle reproduit la pulsation même de la vie.


©Martin Lengemann/LAIF/REA

Lorsqu'il est enfant, Karl Ove pense sans cesse à la façon dont il peut éviter la colère de son père. Adulte, il se bat pour écrire sur elle.

Le troisième volume de Mon combat, le roman autobiographique de 3 600 pages du Norvégien Karl Ove Knausgaard, est publié ces jours-ci. On ne saurait exagérer l’étrangeté du succès rencontré par ce livre. Les six tomes de Mon combat racontent, avec une minutie qui en devient hypnotique, des épisodes tirés de l’existence de Knausgaard. Il n’y a pas d’intrigue à proprement parler, à moins de considérer que la vie en est une. Pourtant, en Norvège, le neuvième de la population a acheté l’ouvrage. Et, à mesure que les traductions se sont multipliées, les lecteurs du monde entier sont tombés amoureux de l’auteur. Une part non négligeable de son attrait vient de ce qu’il a laissé beaucoup de noms et de détails tels quels ; il suffit de faire une recherche Google images pour voir la plupart des personnes dont il parle. Mais on ne saurait réduire cet attrait au plaisir du commérage. Peut-être parce qu’il est si candide et ouvert, Knausgaard a fait de ses Mémoires une propriété collective. Il encourage les lecteurs à regarder en eux pour découvrir leur propre Karl Ove. Ou l’inverse : il tend un miroir à sa vie ; et celui qui regarde y voit son propre reflet.

En gros, il y a deux manières de se reconnaître dans Mon combat. La première consiste à repérer les moments où vos propres pensées et expériences coïncident avec celles de l’auteur – à s’apercevoir, comme beaucoup de lecteurs l’ont fait, qu’il a écrit le journal que vous auriez pu écrire, si vous étiez un Norvégien né en 1968. (En lisant le premier volume, j’ai été ravi de découvrir que Karl Ove et moi aimions les mêmes groupes de musique – New Order, Talk Talk, Talking Heads – et que nous avions développé la même théorie élaborée pour expliquer leur excellence.) La seconde consiste à discerner, dans le rythme et la structure du livre, le rythme et la structure de votre propre vie. Ce type de reconnaissance est le secret du succès de Mon combat. Abstraction faite des événements particuliers que Knausgaard décrit, ne ressentons-nous pas sa vie comme si c’était la nôtre ?

Les écrivains ont défini la conscience de toutes sortes de façons : comme ce que William James appelle « une alternance d’envols et de moments où l’on reste perché » (Mrs Dalloway), comme le flot d’une rivière qui charrie pensées et perceptions (Ulysse), comme la création d’une œuvre d’art intérieure et invisible (À la recherche du temps perdu). Knausgaard a trouvé sa propre manière de la comprendre : comme un combat. C’est le combat qui confère à la vie sa structure – récurrente, fascinante, immuable, identique, que vous ayez 9, 19 ou 39 ans. Comme beaucoup de luttes, celle-ci est à la fois éprouvante et gratifiante, héroïque et pathétique, dynamique et statique, prometteuse et vaine. L’essentiel, c’est que nous ne pouvons nous arrêter de combattre. Nous sommes des créatures faites pour cela. Nous sommes habités par un désir forcené de remporter chaque bataille, mais nous ne voulons surtout pas que la guerre cesse.

Au cœur du livre, un combat très concret : celui qui oppose Knausgaard à son père. « J’avais une telle peur de lui que même avec la meilleure volonté du monde je n’arrive pas à recréer les sentiments que j’éprouvais à son égard. Je n’en ai plus ressenti de semblables depuis, pas même quelque chose d’approchant », écrit Knausgaard dans le troisième volume, qui vient d’être traduit. « Ses pas dans l’escalier, est-ce qu’il venait dans ma chambre ? La rage folle dans son regard. Le rictus de sa bouche, ses lèvres qui s’écartaient de façon incontrôlée. Et puis sa voix. […] Sa colère déferlait comme une vague à travers les pièces et venait me frapper, me frapper et me frapper encore, puis elle se retirait. » Une grande partie des trois premiers volumes est consacrée à l’expérience d’être le fils de ce père-là. Lorsqu’il est enfant, Karl Ove pense sans cesse à la façon dont il peut éviter la colère de son père ou dont il peut s’en venger ; adulte, il se bat pour écrire sur elle.

Mais l’ouvrage de Knausgaard est plus abstrait que cela ; il s’agit de bien davantage que de l’expérience d’un fils. En explorant ce vécu, l’auteur a fini par les explorer tous. Si être écrivain, c’est comme être un nageur et si la vie est semblable à l’océan, alors ce livre commence par traiter des vagues mais finit par parler des marées. La colère de son père est l’une de ces vagues et Karl Ove apprend vite à la voir venir, à tenir bon, à nager par-dessus ou à plonger avant qu’elle ne l’emporte. (Quand ce n’est pas le cas – qu’elle le frappe de plein fouet et lui fait boire la tasse, il apprend l’art de la patience : « Tout passe. ») Or Knausgaard aborde tous les événements de la même manière. Il reproduit le même schéma d’avancée et de retrait récurrents, semblables aux vagues, pour chaque situation : l’amour, l’amitié, le sexe, la musique, l’écriture, l’art, la vie intellectuelle, la spiritualité. Et il fait face à la vague de la même manière à chaque fois, s’y préparant, la surmontant à la nage, parfois plongeant dessous ou en son sein, parfois emporté, noyé par elle – chaque fois se trouvant lui-même au bout du compte et attendant la vague suivante. Il est fasciné par le caractère inépuisable des passions qui sont elles-mêmes semblables à des vagues, revenant sans cesse, mues par la force d’attraction d’une lune intérieure.

Le lecteur de Mon combat est emporté dans ces rythmes ; en même temps, il s’étonne des circonstances qui les engendrent. Que les expériences importantes – la fin d’une histoire d’amour, la mort d’un père, la naissance d’un enfant, l’écriture d’un livre – puissent être appréhendées ainsi ne surprend personne. Mais on l’attend moins pour les expériences plus anodines. Knausggard, lui, discerne le même rythme partout : dans un long voyage en voiture pour aller voir ses grands-parents ; dans une leçon de natation ; quand il fait ses courses à l’épicerie ; quand il se prépare un thé ; quand il nettoie la salle de bains. Dans ce volume, intitulé, Jeune homme, il parle ainsi non seulement de ses béguins d’adolescent – on comprend combien ils peuvent être obsédants – mais de sa quête de revues pornos ; de la fois où il est allé dans un magasin s’acheter un nouvel équipement de foot ; de quand il prenait un sentier dans la forêt jusqu’à la station-service, pour s’acheter des bonbons. Ce sont des événements qu’il anticipe, redoute et savoure, et à l’occasion desquels il estime a posteriori s’être bien ou mal comporté. Il les prend au sérieux. Non que ces événements soient importants en eux-mêmes – ils ne le sont pas. Mais ils sont la vie et la vie est un combat ; vivre, c’est se faire du souci. « L’indifférence est en fin de compte le plus grand des sept péchés capitaux car il est le seul à pécher contre la vie », écrit-il à la fin du deuxième volume.

Depuis que j’ai lu le premier tome de Mon combat, il y a trois ans, je suis devenu attentif aux rythmes knausgaardiens qui scandent ma propre vie. Faire du café le matin, se dépenser en salle de sport, se raser ensuite, lire un livre, méditer, écrire un article, visiter un musée, flâner dans une librairie, nettoyer mon bureau, appeler ma mère. À chaque fois, c’est le même schéma : prévision, fantasme, projet, exécution, puis succès ou échec, jubilation ou accablement, et nécessité de survivre pour se battre le jour suivant. La vie, telle que Knausgaard la voit, est constituée d’innombrables petits actes de volonté, la plupart d’entre eux objectivement sans intérêt, mais tous subjectivement – et de façon non négociable – significatifs. (« À la fois intéressant et sans intérêt, intéressant et sans intérêt, c’est cette vague qui jalonne notre vie et lui donne sa tension fondamentale », écrit-il.) Qui sait lesquels de ces actes vont survivre dans la mémoire ? Jusqu’à présent, chacun des volumes de Mon combat, parce qu’ils traitent d’époques différentes dans la vie de Karl Ove, ont exposé différents types de luttes : celles de l’adolescence et du deuil, dans le volume 1 ; du mariage, de la famille, de la créativité et de l’honnêteté dans le volume 2 ; de l’enfance, avec sa claustrophobie et son inexpérience, dans le volume 3. La constance, c’est le combat. Il a une nature fractale : sa structure est toujours identique, quelle que soit la dimension de ce qui le nourrit.

La grande question qui plane au-dessus du livre est celle de la signification de cette lutte. Aborder la vie de cette manière a-t-il un sens ? Je n’en suis pas encore sûr – nous n’en sommes qu’au troisième volume sur six. Mais je parierais que oui. D’autres romanciers ont conçu la vie comme un combat : les écrivains naturalistes Jack London ou Edith Wharton, dont les personnages sont aux prises avec leur environnement. La bataille que livre Knausgaard est différente. Elle est intérieure et personnelle, plutôt qu’universelle et naturelle ; elle a une valeur neutre, positive même. Dans Mon combat, la lutte peut être réjouissante ; souvent Karl Ove y aspire. Il adore le sport, la compétition et l’intensité, l’athlétisme spirituel qu’entraîne la lutte lui réussit. Il est tentant de voir quelque chose de beckettien dans cette récurrence, chez Knausgaard, de tentatives sans cesse recommencées et d’échecs sans cesse renouvelés. Mais je soupçonne l’écrivain d’être en réalité l’anti-Beckett par excellence. Son point de vue n’a rien de cosmique. On trouve dans son livre une métaphore qui semble exprimer les buts artistiques de Knausgaard : c’est celle de la guitare dont on joue. Nous sommes dans le volume 1, il est adolescent :

« J’avais acheté un câble de guitare spécialement long qui me permettait de jouer devant le miroir du vestibule avec l’ampli à fond dans ma chambre, à l’étage, et là, il s’était passé quelque chose d’unique : le son s’était tordu jusqu’à la stridence et quoi que je joue, ça sonnait bien, toute la maison était remplie du son de ma guitare et il s’établit une harmonie étrange entre mes sentiments et les sons, comme si ces sons-là étaient moi, comme si c’était mon véritable moi. J’avais écrit un texte à ce sujet, au départ ce devait être une chanson mais, comme la musique ne vint jamais, j’appelai ça un poème, plus tard, lorsque je le notai dans mon journal.

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Nous sommes à l’unisson de ma solitude

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Toi et moi

Toi et moi, ma mie »

Je ne pense pas que Knausgaard veuille élaborer quelque grande philosophie de la vie, du moins pas consciemment. Il préfère mettre son existence sur ampli, en jouer aussi fort qu’il peut, essayer de la pénétrer – et laisser ses vibrations le pénétrer. Le combat ne signifie rien, mais il est quelque chose : non pas un air, mais une fréquence, qui lui est particulière. Peut-être avons-nous chacun la nôtre ?

Tout cela était présent dans les deux premiers volumes. Le troisième apporte un tour nouveau à l’histoire. Il est celui qui nous mène au plus près du père. À mesure que nous en apprenons davantage sur la relation entre le père et le fils, nous nous émerveillons davantage de son influence sur la vie intérieure de Knausgaard. Le combat de ce dernier est-il vraiment le sien ? N’est-il pas plutôt un écho de son enfance – une façon d’être alors apprise et qui ne l’a jamais quitté ? Dans ce qui constitue sans doute le passage le plus surprenant et le plus émouvant de Jeune homme, Knausgaard médite sur le fait qu’il a peu d’images claires de sa mère. Il sait qu’elle était là, qu’elle a pris soin de son frère et de lui : « Tout ce qu’une mère fait pour ses fils, elle le fit pour nous. S’il y avait quelqu’un au fond de ce puits qu’est l’enfance, c’était bien elle. » Pourquoi, alors, est-elle quasiment absente de ses souvenirs ? Se pourrait-il que le ton dominateur de son père – expression possible de sa propre lutte intérieure – l’ait étouffée ?

Dans un entretien à la Paris Review, Knausgaard a déclaré que son livre était « anti-idéologique, dans tous les sens du terme ». Peut-être son titre dérangeant (en norvégien, il s’appelle Min Kamp), reflète-t-il sa relation prudente avec son idée centrale de la conscience comme combat. Même s’il voit de la lutte partout, Knausgaard se demande s’il existe une manière d’être qui réussit à s’en passer. Avec ses propres enfants, poursuit-il, « la seule chose que j’ai vraiment essayé de réussir, c’est qu’ils n’aient pas peur de leur père. […] Quand j’entre dans la pièce où ils se trouvent, ils ne se recroquevillent pas, ne baissent pas les yeux, ne s’éclipsent pas dès que possible, non, s’ils me regardent, c’est pour enregistrer ma présence dans l’indifférence, et s’il existe des personnes pour qui je suis ravi d’être transparent, c’est bien eux. S’il existe des personnes pour qui je suis content d’être une évidence, c’est bien eux. Et si jamais ils m’oublient complètement quand ils auront eux-mêmes 40 ans, je m’inclinerai avec gratitude. »

Derrière l’idée de lutte, il y a autre chose : le désir qu’il soit possible de plonger sous les vagues et de rester là.

 

Cet article est paru le 28 mai 2014 dans le New Yorker. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

LE LIVRE
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Jeune homme (Mon combat, tome 3) de Karl Ove Knausgaard, Denoël, 2016

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