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Lacan, pater si peu familias

La traduction tardive aux États-Unis de l’ouvrage que la fille de Lacan a consacré à son père a quelque chose de surprenant. C’est au moins l’occasion de s’amuser un peu…

Jacques Lacan était un père épouvantable. C’est en tout cas ce qui ressort, et de façon irrécusable, du petit « puzzle » de souvenirs de sa fille Sybille, récemment traduit aux États-Unis. Récapitulons : elle a été conçue non pas hors mariage, mais dans un mariage terminé (« Je suis le fruit du désespoir, d’aucuns diront du désir, mais je ne les crois pas »). Pendant son enfance, elle ne voit son père qu’une fois par semaine – et encore –, souvent au restaurant. Son existence est niée, y compris dans le Who’s Who, au profit de Judith (Miller), la fille du second mariage de Lacan avec Sylvia Bataille, qui a droit, elle, à tous les égards.

Adolescente, Sybille « déteste son père pendant plusieurs années. Comment aurait-il pu en être autrement ? ». Comme elle se plaint de troubles psychologiques, Lacan l’examine avec désinvolture (après un rendez-vous galant  fixé par commodité juste à côté de chez elle), la déclare « neurasthénique », et l’adresse à des analystes dont l’une est sa maîtresse. Elle souffre aussi, physiquement, d’une grave vulvodynie, et son père refuse brutalement de payer la lourde opération qu’elle doit subir – alors qu’à cette époque il devient de plus en plus riche à mesure que la durée de ses séances raccourcit. Sibylle est même, assure-t-elle, écartée de l’agonie de son père, avec lequel elle avait pris ses distances, puis marginalisée lors de l’« enterrement-rapt » organisé par le clan Bataille-­Miller, et bien entendu défavorisée financièrement (son héritage : juste le fameux divan gris, dont elle se débarrasse pour 98 000 francs). En 2003, onze ans après avoir évoqué sa difficile relation avec ce « père intermittent », elle se suicide dans sa 73e année.

Marc Lowenthal, l’éditeur américain qui publie bien tardivement ce mince ouvrage, donne de sa décision cette insolite explication : « Chez MIT Press, on publie deux sortes d’ouvrages : ceux qui font progresser le savoir […] et ceux qui en offrent une synthèse. [Cet ouvrage] appartient à une troisième catégorie : celle des livres qui compliquent le savoir? » Et, de fait, « l’ironie est patente », écrit Lili Owen Rowlands dans la London Review of Books : « Jacques Lacan, le théoricien tant attaché à la fonction du père, en était lui-même un bien mauvais », si l’on fait abstraction de la « tendresse résiduelle » dont l’infortunée Sibylle aura malgré tout pu bénéficier. Marc Lowenthal fait de son mieux pour justifier lui aussi le paradoxe. Dans Un père, écrit-il, Sybille Lacan pose en effet « la question essentielle : qu’est-ce qu’un père ? Son ouvrage à la première personne est à la fois une contestation et un développement du concept (et du nom) du père tel que Lacan le définit, il soulève la question délicate de l’influence de la biographie sur la théorie (et inversement) et illustre le gouffre qui s’ouvre parfois entre la théorie et notre vie ».

À cette question délicate il apporte d’ailleurs sa propre réponse : « Je comprenais bien comment un lacanien aborderait ce texte, et comment le concept lacanien du “nom du père” injecte une note intéressante dans les souvenirs de Sybille – c’est-à-dire comment la présentation magistrale par Lacan du désir en relation au “manque d’être” évoque des parallèles dérangeants avec sa façon d’avoir été absent de la vie de sa fille .»

Élisabeth Roudinesco, la grande thuriféraire lacanienne, s’est évidemment elle aussi penchée sur ce problème : « En apparence, [Lacan] considérait la famille comme un tout organique, et il n’hésitait pas à fustiger le déclin de l’imago paternelle si caractéristique à ses yeux de l’état désastreux de la société européenne de la fin des années 1930. » 1 Comment se sortir de cet imbroglio ? Réponse de Roudinesco : « Lacan tirait la leçon du geste freudien. La revalorisation d’un père “déconstruit” par la fin de la souveraineté monarchique ne pouvait être que symbolique. S’appuyant sur Henri Bergson, qui avait opposé, en 1932, une morale de l’obligation à une morale de l’aspiration, il voyait dans l’interdit de la mère la forme concrète d’une obligation primordiale ou d’une morale close. Le complexe de sevrage – ou de séparation – en était l’expression parce qu’il rétablissait, sous la forme d’une “imago du sein maternel”, la relation nourricière interrompue. L’existence de cette imago, disait-il, domine l’ensemble de la vie humaine comme un appel à la nostalgie du tout. Mais quand cette imago n’est pas sublimée pour permettre l’accès au lien social, elle devient mortifère parce que fusionnelle. D’où un appétit de la mort que le sujet peut manifester par des conduites suicidaires. À l’opposé, Lacan situait la fonction de l’aspiration et de l’ouverture du côté d’une autorité séparatrice, représentée par le pôle paternel ». Voilà pourquoi votre fille est, sinon muette, du moins souffrante…

L’abscons a cependant des mérites. C’est du moins ce qu’insinue Marc Lowenthal : tout en reconnaissant que Lacan constitue bien « la plus importante figure de la psychanalyse du XXe siècle après Sigmund Freud », il sous-entend que si les lacaniens américains – des gens « foncièrement malheureux » – peuvent continuer à pratiquer leur « culte » ésotérique, c’est parce que Lacan maintient dans ses écrits un opportun degré d’opacité.

Comment s’étonner dès lors que Jacques Lacan n’ait « eu aux États-Unis qu’une influence minime », malgré trois tournées de conférences 2? Les américano-­lacaniens potentiels, interloqués par des formules telles que « la meilleure image qui exprime l’inconscient c’est celle de Baltimore au petit matin » 3, se sont réfugiés, écrit Lowenthal, derrière les « diagrammes notoirement hermétiques » de leur maître, comme les chrétiens dans leurs catacombes. D’où l’intérêt du texte de Sybille, heureusement bien moins sibyllin. Car, se félicite à son tour Lili Rowlands, les écrits de la fille de Lacan sont « miséricordieusement dépourvus de l’opacité paternelle et de son vocabulaire conceptuel » et révèlent en plus l’homme dans ses petitesses – son radinisme, son mépris des humbles et, bien sûr, son égoïsme et son indifférence « abjects ».

Ce récit constitue un geste salutaire – pour le public, dûment averti que le chantre d’une certaine paternité était lui-même un paternel déplorable ; et pour celle qui, en effectuant ce geste, a pu enfin se convaincre de la légitimité provisoire de sa propre existence.

Pour aller plus loin

1. Lacan, envers et contre tout (Points, 2014).

2. Thomas Svolos, Twenty-First Century Psychoanalysis (Routledge, 2017).

3. Jacques Lacan, « Communication faite au Symposium international du Johns Hopkins Humanities Center à Baltimore »,

LE LIVRE
LE LIVRE

Un père de Sibylle Lacan, Folio, 1997

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