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Le business du bonheur

Le bonheur n’est plus un luxe. Il est un devoir, encouragé par une industrie florissante et une science douteuse.

Le bonheur fait bien des heureux : ses bénéficiaires, mais aussi tous ceux, de plus en plus nombreux, qui s’attachent à l’étudier pour mieux le promouvoir. Spécialistes du déve­loppement personnel (dont les publications ont été multipliées par dix entre 2000 et 2017), créateurs d’applis (comme ­Happify ou Headspace, téléchargée plus de 6 millions de fois), thérapeutes, coachs et autres gourous… La lucrative industrie du bonheur « pèse déjà des milliards », expliquent les chercheurs Edgar Cabanas et Eva Illouz, et l’essor de la « psychologie positive » (Martin Seligman et al.) n’est pas près d’inverser la tendance. Il est vrai qu’argent et bonheur ont, quoi qu’on en dise, partie liée. L’argent est bel et bien une condition nécessaire au bonheur – mais pas suffisante : au-­delà de 75 000 dollars de revenus ­annuels, son effet plafonne (en plus, cet effet est relatif : ce qui compte, c’est surtout d’être plus riche que le voisin). Pourtant, postule Selig­man, l’argent ne pèse, avec toutes les autres « circonstances de la vie » (la
santé, l’amour, etc.), que pour 10 % dans la recette globale du bonheur. Ce qui laisse 50 % pour les facteurs génétiques et 40 % pour les facteurs « volitifs, cognitifs et émotionnels ». C’est sur ces 40 % que l’on peut et doit donc agir, en s’appuyant sur les nouveaux outils d’évaluation, les données biologiques et surtout la profusion de données numériques (comme celles que Facebook a collectées clandestinement en 2014 sur les états d’âme de ses usagers). La chercheuse Barbara Frederickson a ainsi pu déterminer que les émotions positives (fréquentes mais peu intenses) ne devaient jamais être dans un rapport inférieur à 2,9/1 vis-à-vis des émotions négatives (plus rares mais plus intenses) ! Bien entendu, toute cette technocratie du bonheur fait aussi ­celui de ceux qui nous gouvernent. Tony Blair (sous l’influence de Richard Layard, la star des économistes du bonheur), David Cameron, Nicolas Sarkozy se sont emparés du phénomène, au moins pour en étudier les effets politiques. Le cheikh Al-Maktoum a décidé de faire de Dubaï « la ville la plus heureuse du monde », et a même nommé une « ministre du bonheur ». Quant aux chefs d’entreprise, ils ont vite compris qu’un salarié heureux est un salarié productif, qui réussit parce qu’il est heureux (et non l’inverse). Épanouissement personnel et professionnel marchent la main dans la main, et l’« attitude positive » est devenue de rigueur dans le bien-être au travail (et même parfois, comme chez T-Mobile, contractuellement obligatoire). Le problème, c’est que cette science (ou pseudoscience) reste très teintée de néolibéralisme américain. L’inégalité n’y est pas vue comme un facteur de ressentiment mais célébrée comme un puissant stimulant dans la ­recherche du bonheur ; et l’indi­vidualisme néobenthamien se voit promu aux dépens du collectif. Chacun est en devoir de doper sa psyché avec tous les moyens possibles disponibles (pharmaceutiques, thérapeutiques ou autres) sur un marché en croissance constante. Il est impératif en effet – notamment sur les ­réseaux sociaux – de ­paraître heureux, sauf à faire figure de ­loser. Malheur aux malheureux.  
LE LIVRE
LE LIVRE

Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies de Eva Illouz, Premier Parallèle, 2018

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