Le business du bonheur
par Jean-Louis de Montesquiou

Le business du bonheur

Le bonheur n’est plus un luxe. Il est un devoir, encouragé par une industrie florissante et une science douteuse.

Publié dans le magazine Books, novembre 2018. Par Jean-Louis de Montesquiou
Le bonheur fait bien des heureux : ses bénéficiaires, mais aussi tous ceux, de plus en plus nombreux, qui s’attachent à l’étudier pour mieux le promouvoir. Spécialistes du déve­loppement personnel (dont les publications ont été multipliées par dix entre 2000 et 2017), créateurs d’applis (comme ­Happify ou Headspace, téléchargée plus de 6 millions de fois), thérapeutes, coachs et autres gourous… La lucrative industrie du bonheur « pèse déjà des milliards », expliquent les chercheurs Edgar Cabanas et Eva Illouz, et l’essor de la « psychologie positive » (Martin Seligman et al.) n’est pas près d’inverser la tendance. Il est vrai qu’argent et bonheur ont, quoi qu’on en dise, partie liée. L’argent est bel et bien une condition nécessaire au bonheur – mais pas suffisante : au-­delà de 75 000 dollars de revenus ­annuels, son effet plafonne (en plus, cet effet est relatif : ce qui compte, c’est surtout d’être plus riche que le voisin). Pourtant, postule Selig­man, l’argent ne pèse, avec toutes les autres « circonstances de la vie » (la santé, l’amour, etc.), que pour 10 % dans la recette globale du bonheur. Ce qui laisse 50 % pour les facteurs génétiques et 40 % pour les facteurs « volitifs, cognitifs et émotionnels ». C’est sur ces 40 % que l’on peut et doit donc agir, en s’appuyant sur les nouveaux outils d’évaluation, les données biologiques et surtout la profusion de données numériques (comme celles que Facebook a collectées clandestinement en 2014 sur les états d’âme de ses usagers). La chercheuse Barbara Frederickson a ainsi pu déterminer que les émotions positives (fréquentes mais peu intenses) ne…

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