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Le crépuscule des philosophes

« Ce dont on ne peut rien dire, il faut le taire », écrivait Wittgenstein. Ce constat désabusé dit mieux que tout la perte de prestige dont souffre la philosophie depuis un siècle. Alors que les Socrate, Spinoza et autres Nietzsche ont naguère façonné l’histoire, les penseurs d’aujourd’hui sont des nains. Confinés dans les universités, ils n’ont plus prise sur le débat public.

Intitulé « Pourquoi le monde existe-t-il ? », le livre de Jim Holt est une galerie de portraits de grands philosophes contemporains. L’auteur a rencontré chacun d’eux, en leur expliquant qu’il venait les voir pour discuter d’une seule question : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Il rapporte leurs réactions, et entrecoupe leurs propos de digressions sur les habitudes et la personnalité de chacun. Les réponses qu’il reçoit nous offrent de saisissants éclairages sur ses interlocuteurs, mais ne résolvent pas l’énigme de l’existence.

Les philosophes sont plus intéressants que leur philosophie. Ce sont pour la plupart des personnages excentriques qui se sont hissés au sommet de leur profession. Ils élaborent leurs pensées profondes dans des lieux d’une rare beauté, comme Paris ou Oxford. Ils sont les héritiers d’une vieille tradition de hiérarchie académique, venue d’une époque où les disciples s’asseyaient aux pieds de maîtres sages qui les éclairaient en prononçant des paroles oraculaires. Les universités de Paris et d’Oxford ont perpétué cette tradition durant huit siècles. Les grandes religions mondiales l’ont maintenue plus longtemps encore. Les universités et les religions sont les plus durables des institutions humaines.

Selon Holt, les deux philosophes les plus influents du XXe siècle sont Martin Heidegger et Ludwig Wittgenstein. Heidegger occupe la première place en Europe continentale, Wittgenstein dans le monde anglophone. Le premier est l’un des fondateurs de l’existentialisme, une école qui séduisit particulièrement les intellectuels français (1). Il perdit toute crédibilité en 1933 en acceptant le poste de recteur de l’université de Fribourg, peu après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, et en adhérant au parti nazi. L’existentialisme continua de prospérer en France après s’être éteint en Allemagne.

Wittgenstein, contrairement à Heidegger, ne fonda pas d’école. Il écrivit très peu, et toujours dans une langue simple et claire. Le seul livre qu’il publia de son vivant est le Tractatus logico-philosophicus, écrit à Vienne en 1918 et paru en Grande-Bretagne en 1922, accompagné d’une longue introduction de Bertrand Russell. L’œuvre s’étend sur moins de deux cents pages d’une édition de poche bilingue anglais-allemand. Au lycée, j’eus la chance de recevoir un exemplaire du Tractatus comme cadeau de prix. Je le lus en une nuit, pris d’un enthousiasme extatique d’adolescent. L’ouvrage traite pour l’essentiel de logique mathématique, et les questions spécifiquement humaines ne sont évoquées que dans les cinq dernières pages. Le texte est divisé en sections numérotées, chacune consistant en une ou deux phrases. Par exemple, on peut lire à la section 6.521 : « La solution du problème de la vie, on la perçoit à la disparition de ce problème. (N’est-ce pas la raison pour laquelle les hommes à qui le sens de la vie, après de longs doutes, est devenu clair, ceux-là n’ont pu dire alors en quoi ce sens consistait ?) » La phrase la plus célèbre est la section 7, qui conclut l’ouvrage : « Ce dont on ne peut rien dire, il faut le taire. »

Ce livre m’apparut lumineux, libérateur. Il affirmait que la philosophie était simple et de portée limitée. Elle avait pour domaine propre la logique et l’usage correct du langage. Toute spéculation s’aventurant au-delà de ce cadre limité s’apparentait à du mysticisme. La section 6.522 nous dit : « Il y a assurément de l’indicible. Il se montre, c’est le mystique. » Puisque le mystique est ineffable, il n’y a rien de plus à en dire. Holt résume ce qui différencie Heidegger et Wittgenstein en quelques mots : « Witt­genstein était courageux et ascétique, Heidegger trompeur et prétentieux. » Ces mots s’appliquent aussi bien à leur personnalité qu’à leur production intellectuelle.

 

Croiser Wittgenstein dans l’escalier

L’ascétisme intellectuel de Wittgen­stein exerça une grande influence sur les philosophes du monde anglophone. Il eut pour effet de réduire le champ de la discipline en en excluant l’éthique et l’esthétique (2). Dans le même temps, son mode de vie austère renforçait sa crédibilité. Durant la Seconde Guerre mondiale, il voulut s’engager concrètement au service de son pays d’adoption. Trop vieux pour entrer dans l’armée, il abandonna son poste de professeur à Cambridge et rejoignit un hôpital où il exerça les fonctions d’aide-infirmier. Quand je suis entré à Cambridge, en 1946, Wittgenstein était tout juste de retour après six ans de travail à l’hôpital. J’avais pour lui le plus grand respect et j’eus la joie d’apprendre que sa chambre était située à l’étage au-dessus de la mienne et donnait sur le même escalier. Je le croisais souvent en montant ou en descendant, mais j’étais trop timide pour engager la conversation. Je l’entendis plusieurs fois marmonner, en s’adressant à lui-même : « Je deviens chaque jour plus stupide. »

Un jour enfin, peu avant la fin de mes études, je trouvai le courage de lui adresser la parole. Je lui dis que j’avais pris beaucoup de plaisir en lisant le Tractatus, et lui demandai s’il défendait encore les positions qu’il avait formulées vingt-huit ans plus tôt. Il resta silencieux un long moment et finit par me dire : « Vous travaillez pour quel journal ? » Je lui expliquai que j’étais un étudiant et non un journaliste, mais ma question n’obtint pas de réponse.

La réaction de Wittgenstein était humiliante, mais il était pire encore avec les jeunes filles qui voulaient assister à ses cours. S’il repérait dans les rangs une personne de sexe féminin, il restait debout silencieux jusqu’à ce qu’elle sorte. J’en conclus que cet homme était un charlatan qui cherchait à attirer sur lui l’attention par son comportement scandaleux. Je le détestai pour sa grossièreté. Cinquante ans plus tard, en me promenant dans un cimetière des environs de Cambridge par un beau matin d’hiver, je tombai par hasard sur sa tombe, une dalle recouverte d’une fine couche de neige légère. La pierre ne portait, pour toute inscription, que « WITTGEN­STEIN ». Je m’aperçus avec surprise que mon ancienne haine s’était éteinte et avait cédé la place à davantage de compréhension. Il reposait en paix, et j’étais moi aussi apaisé, dans cette blancheur silencieuse. Je ne voyais plus en lui un charlatan mal luné, mais une âme torturée, le dernier rejeton d’une famille à l’histoire tragique, qui avait mené une vie solitaire entouré d’étrangers, cherchant jusqu’à la fin à exprimer quelque chose d’inexprimable.

Les philosophes interrogés par Holt couvrent un champ considérable. Leurs discussions sont principalement structurées par l’opposition entre deux catégories de penseurs que j’appelle les matérialistes et les platoniciens. Le monde que se représentent les matérialistes est constitué d’atomes. Celui des platoniciens est fait d’idées. Cette division est une simplification grossière qui mélange des penseurs ayant des conceptions très différentes. Les observateurs de la scène philosophique, un peu comme des taxonomistes classifiant les espèces, peuvent ou bien diviser ou regrouper. Les amateurs de divisions se plaisent à nommer un grand nombre d’espèces, les « regroupeurs » un petit nombre.

Holt est un diviseur ; je suis plutôt un regroupeur. Les philosophes sont généralement des diviseurs : ils différencient leurs manières de penser en les rangeant dans d’étroites spécialités telles que le théisme, le déisme, l’humanisme, le panpsychisme ou l’axiarchisme. On retrouve des exemples de tous ces « -ismes » dans l’aréopage sélectionné par Holt. Je trouve pour ma part plus simple de les répartir en deux ensembles, le premier obsédé par la matière, le second par l’esprit. L’auteur demande à ses philosophes d’expliquer pourquoi le monde existe. Pour les matérialistes, la question concerne l’origine de l’espace, du temps, des particules et des champs de forces, et la science pertinente est la physique. Pour les platoniciens, la question porte au contraire sur l’origine du sens, de la finalité et de la conscience, et la science pertinente est la psychologie.

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Le mythe à la rescousse de la logique

Le platonicien qui fait la plus forte impression est John Leslie, qui passe sa retraite sur la côte ouest du Canada. Il se désigne lui-même comme un axiarchiste radical. Le terme « axiarchisme » vient du grec, et signifie « règles de valeur » ; selon l’axiarchisme, le monde est constitué d’idées, et l’idée platonicienne du Bien confère sa valeur à tout ce qui existe. Leslie prend au sérieux l’allégorie platonicienne de la caverne, métaphore de l’existence humaine. Nous vivons dans une caverne, et ne voyons que les ombres projetées sur la paroi par la lumière venant de l’entrée, située derrière nous. Les objets réels situés hors de la caverne sont les idées, et tout ce que nous percevons à l’intérieur sont des images imparfaites de ces idées (3). Le mal existe parce que ces images sont déformées. La réalité ultime cachée à notre vue est le Bien, une force suffisamment grande pour faire exister tout l’univers. Leslie admet que son explication de l’existence des choses est davantage un mythe poétique qu’une démonstration logique. Le mythe vient à la rescousse quand la logique ne suffit plus. Toute l’étendue de la pensée de Platon est contenue dans ses dialogues, reconstructions dramatiques des entretiens de son maître Socrate. Ils reposent sur l’imagination, pas la logique.

En 1996, Leslie publia un livre intitulé « La fin du monde (4) » où il exprimait des vues pessimistes sur la situation de l’humanité. Il y calculait la durée future probable de l’espèce humaine en fondant sa démonstration sur le principe copernicien d’après lequel la situation des observateurs humains dans le cosmos n’est en rien exceptionnelle. Copernic a donné son nom à ce principe quand il délogea la Terre de la position centrale qu’elle occupait dans l’univers aristotélicien, et l’installa à une place plus modeste, celle d’une planète en orbite comme d’autres autour du Soleil.
Leslie soutient que le principe copernicien doit s’appliquer aussi bien à notre position dans le temps qu’à notre situation dans l’espace. En tant qu’observateurs du passage du temps, nous ne devons pas conférer un statut privilégié à l’époque où nous vivons, et supposer que l’histoire de notre espèce en est encore à ses débuts. Le principe copernicien nous incite au contraire à croire que nous sommes à un moment intermédiaire de notre histoire, plutôt que proches du commencement. Nous devrions donc nous attendre à ce que l’avenir de l’espèce ne soit guère plus long que son passé. Puisque nous savons que l’homme est apparu voici environ cent mille ans, nous devrions nous attendre à voir l’espèce s’éteindre dans environ cent mille ans.

Quand Leslie publia cette prédiction, je pris fermement parti contre elle, en soutenant qu’elle reposait sur un usage fallacieux de la théorie des probabilités. En fait, la démonstration de Leslie était techniquement correcte. Si je n’aimais pas l’argumentation, c’était à cause de sa conclusion. Je pensais que l’univers avait une finalité, dont la conscience humaine faisait partie. Or, puisque la bonté de l’univers se manifeste dans notre existence en tant qu’observateurs conscients, j’estimais que l’univers offrait une base à notre confiance dans la survie de l’espèce. Bref, si je n’acceptais pas la démonstration de Leslie, c’est parce que j’étais meilleur platonicien que lui.

À l’extrême opposé, on trouve David Deutsch, l’auteur de « Le commencement de l’infini (5) ». Holt rend visite à Deutsch chez lui, dans un village situé à quelques kilomètres d’Oxford. Le chapitre s’intitule « Le magicien du multivers ». Deutsch est un physicien de formation qui utilise sa discipline comme base pour la spéculation philosophique. Contrairement à la plupart des philosophes, il comprend la mécanique quantique et est parfaitement à l’aise dans l’univers qu’elle décrit. Il affectionne tout particulièrement une certaine interprétation de la mécanique quantique, qui postule l’existence d’une multitude d’univers parallèles ; c’est Hugh Everett, alors étudiant à Princeton, qui mit au point cette variante de la théorie. Everett se représentait l’univers quantique comme l’assemblage d’une infinité d’univers ordinaires existant simultanément, et donnait à cet assemblage le nom de « multivers ».

L’essence de la physique quantique est l’imprévisibilité. À chaque instant, les objets présents dans notre environnement physique (les atomes dans nos poumons, la lumière qui entre dans nos yeux) font des choix imprévisibles déterminant ce qu’ils feront ensuite. Selon Everett et Deutsch, le multivers contient un univers pour chaque combinaison de choix possible. Il existe un si grand nombre d’univers que toute séquence de choix possible se produit dans l’un au moins d’entre eux. Chaque univers se scinde constamment en de nombreux univers alternatifs, et ces derniers fusionnent à nouveau lorsqu’ils parviennent au même état après avoir emprunté des chemins différents. Le multivers est un immense réseau d’histoires possibles qui divergent et convergent au cours du temps. L’« étrangeté quantique » que nous observons dans le comportement des atomes, cette « fantomatique action à distance », dont on sait qu’elle déplaisait à Einstein, résulte de recombinaisons inattendues entre plusieurs univers.

Selon Deutsch, chacun de nous est représenté dans le multivers par une foule d’individus presque identiques, qui avancent ensemble dans le temps en empruntant des parcours étroitement intriqués, se dédoublant et se recombinant sans cesse comme les atomes qui les constituent. S’il ne répond pas à la question « Pourquoi le multivers existe-t-il ? », Deutsch nous annonce en revanche un long avenir d’explorations patientes, qui nous permettront de répondre à des questions philosophiques que nous ne sommes pas encore en mesure de poser. L’une des questions que nous savons formuler sans pouvoir y répondre est celle-ci : « Le calcul quantique joue-t-il un rôle essentiel dans l’émergence de la conscience ? » Pour Deutsch, la physique du calcul quantique est la voie la mieux à même de conduire à une compréhension plus profonde de notre existence.

Mais il existe, outre la version imaginée par Everett, bien d’autres types de multivers. Ces modèles connaissent une certaine vogue dans les théories cosmologiques récentes. Holt est ainsi allé à la rencontre du cosmologiste russe Alex Vilenkin, à l’université Tufts de Boston. Contrairement à Deutsch, Vilenkin pense que les multiples univers sont coupés les uns des autres, et demeurent bien séparés. Chacun émerge ex nihilo par un mécanisme connu sous le nom d’« effet tunnel », franchissant spontanément et sans dépense d’énergie la frontière de l’être et du non-être. Les univers surgissent du néant avec une énergie totale égale à zéro, l’énergie positive de la matière étant égale et opposée à l’énergie négative de la gravitation. La masse ne coûte rien parce que l’énergie est nulle.

Le titre du chapitre consacré à Vilenkin est « L’ultime repas gratuit ? ». Holt fait référence à une conversation qu’auraient eue le jeune physicien George Gamow et son aîné Albert Einstein lorsqu’ils enseignaient tous deux à Princeton. Gamow, l’inventeur du concept d’effet tunnel, expliqua à Einstein cette hypothèse du « repas gratuit ». Einstein en fut tellement étonné qu’il s’arrêta au beau milieu de la rue et failli être renversé par une voiture.

 

Faiseur d’étoiles

Les avis divergent fortement sur la question des limites propres de la science. À mes yeux, le concept de multivers ne relève pas de la science mais de la philosophie. La science s’occupe de théories susceptibles d’être testées, et de mystères qu’on peut éclaircir ; or je ne vois pas comment on pourrait tester l’hypothèse du multivers. La philosophie traite quant à elle d’idées issues de l’imagination, et d’histoires que nous nous racontons. Je fixe d’étroites limites à la science, mais j’admets qu’existent, au-delà de son domaine, d’autres sources de sagesse humaine. Y figurent par exemple la littérature, l’art, l’histoire, la religion et la philosophie. C’est en philosophie ou en littérature que le multivers trouve la place qui lui revient.

Ma version préférée du concept de multivers apparaît dans un récit du philosophe Olaf Stapledon, mort en 1950, qui enseignait la philosophie à l’université de Liverpool. En 1937, il publia un roman, Star Maker, pour illustrer sa conception du multivers. Vendu par l’éditeur comme un ouvrage de science-fiction, ce livre a davantage à voir avec la théologie qu’avec la science. Le narrateur est sujet à une vision au cours de laquelle il voyage dans l’espace et découvre des civilisations extraterrestres passées et futures. Son esprit fusionne par télépathie avec celui de certains de ces êtres, qui le suivent dans son odyssée. À la fin, cet « esprit cosmique » rencontre le « Star Maker » [« faiseur d’étoiles »], un « esprit éternel et absolu » qui a donné naissance à tous ces mondes l’un après l’autre, en une succession d’expériences. Chaque expérience aboutit à la création d’un univers, dont l’échec amène le créateur à concevoir un peu mieux le suivant. Sa première expérience avait été un simple morceau de musique, une pulsation rythmique explorant la texture du temps. Bien d’autres œuvres suivirent, explorant de manière toujours plus complexe les possibilités de l’espace et du temps. Notre propre univers se situe quelque part au milieu : il marque un grand progrès par rapport à ses prédécesseurs, mais il est destiné à échouer. Ses défauts le condamnent à une fin tragique. Les expériences ultérieures dépassent de beaucoup les ressources de notre entendement et sont exemptes des erreurs commises par le « faiseur d’étoiles » lorsqu’il créa notre univers – et ainsi de suite jusqu’à la perfection ultime. Le multivers de Stapledon, imaginé à la veille des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, est une tentative ingénieuse pour saisir le problème du bien et du mal.

Les philosophes ont joué un rôle majeur au cours de la plupart des vingt-cinq siècles de l’histoire écrite. Deux groupes de penseurs, Confucius et Lao Tseu en Chine, Socrate, Platon et Aristote en Grèce, furent des figures dominantes dans les civilisations d’Asie et d’Europe pendant deux mille ans. Confucius et Aristote ont défini le style de pensée des sociétés orientales et occidentales. Ils ne s’adressaient pas seulement aux savants, mais aussi aux hommes d’État. Ils exercèrent une influence profonde dans les domaines de la politique et de la morale, tout comme dans ceux de la science et des savoirs.

Et les philosophes ont continué de présider aux destinées humaines au cours des derniers siècles. Descartes et Montesquieu en France, Spinoza en Hollande, Hobbes et Locke en Angleterre, Hegel et Nietzsche en Allemagne imposèrent leur marque sur les différents styles de nations au moment où le nationalisme s’affirmait comme la force motrice de l’histoire européenne. À travers toutes les vicissitudes des temps, de la Grèce classique à la Chine jusqu’à la fin du XIXe siècle, les philosophes furent des géants jouant un rôle prééminent dans le monde de l’esprit.

Les penseurs interrogés par Holt appartiennent aux XXe et XXIe siècles. Comparés aux géants des siècles passés, ils forment une triste ribambelle de nains. Ils élaborent des théories complexes et donnent des conférences savantes devant des publics d’universitaires, mais c’est à peine si quelqu’un leur prête attention hors du monde académique. Ils sont historiquement insignifiants. À un certain moment, les philosophes ont déserté la vie publique. Comme le Snark dans le poème de Lewis Carroll, ils ont brusquement et silencieusement disparu. Pour le grand public, les philosophes sont devenus invisibles.

La décadence de la philosophie attira mon attention en 1979, quand je participai à l’organisation d’une conférence en l’honneur du centième anniversaire d’Einstein. La rencontre devait se tenir à Princeton, où le physicien avait vécu, et notre plus grande salle était trop petite pour accueillir tous ceux qui souhaitaient participer. Un comité fut créé pour sélectionner les intervenants. Quand la composition du comité fut annoncée, ceux qui s’en trouvèrent exclus émirent de vives protestations. Après d’aigres débats, on s’accorda pour créer trois comités, chacun étant chargé d’inviter un tiers des participants. L’un regroupait des scientifiques, un autre des historiens des sciences, et le troisième des philosophes.

 

Une relique inoffensive

Quand les trois comités eurent achevé leur sélection, nous avions trois listes de noms de personnes à inviter. J’y jetai un œil et fus immédiatement frappé par leur différence. À quelques exceptions près, je connaissais personnellement tous les chercheurs figurant sur la liste scientifique. Sur celle des historiens, je connaissais les noms sans connaître personnellement les individus. Quant aux philosophes, j’ignorais jusqu’à leurs noms.

Au cours des siècles précédents, des scientifiques, des historiens et des philosophes se seraient mutuellement connus. Newton et Locke étaient amis et collègues au sein du Parlement anglais de 1689, et ils participèrent ensemble à la mise en place d’un gouvernement constitutionnel après la révolution pacifique de 1688. Les passions sanglantes de la guerre civile anglaise furent finalement apaisées grâce à l’avènement d’une monarchie constitutionnelle aux pouvoirs limités, système de gouvernement inventé par des philosophes. Au XXe siècle, en revanche, la science, l’histoire et la philosophie sont devenues des cultures séparées. Nous formions trois groupes de spécialistes vivant dans des communautés distinctes et discutant rarement les uns avec les autres.

Quand et pourquoi la philosophie a-t-elle perdu sa pertinence ? Comment est-elle devenue cette relique inoffensive d’une gloire passée ? Voilà les questions désagréables que le livre de Jim Holt nous incite à poser. Les philosophes sont devenus insignifiants quand la philosophie est devenue une discipline séparée, distincte de la science, de l’histoire, de la littérature et de la religion. Les grands penseurs d’hier couvraient toutes ces disciplines. Jusqu’au XIXe siècle, on donnait à la science le nom de « philosophie naturelle » et on la reconnaissait officiellement comme une branche de la philosophie. Le mot « scientifique » [« scientist »] fut créé par William Whewell, un philosophe de Cambridge du XIXe siècle qui devint le directeur de Trinity College et inscrivit son nom sur le bâtiment où Wittgenstein et moi logions en 1946. Whewell introduisit ce mot dans la langue anglaise en 1833. Il faisait activement campagne pour établir la science comme une discipline académique distincte de la philosophie.

Cette campagne fut couronnée de succès. La science acquit par la suite une position dominante dans la vie publique, et la philosophie déclina. Elle déclina même encore davantage quand elle se sépara de la religion et de la littérature. Les grands philosophes du passé ont écrit des chefs-d’œuvre littéraires, comme le livre de Job ou les Confessions de saint Augustin. Les derniers chefs-d’œuvre dus à un philosophe furent probablement Ainsi parlait Zarathoustra en 1885 et Par-delà bien et mal en 1886.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 10 novembre 2011. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

 

Notes

1| Heidegger a toujours récusé cette étiquette, et a pris explicitement ses distances avec l’existentialisme de Jean-Paul Sartre dans sa Lettre sur l’humanisme.

2| Les questions morales et esthétiques sont en réalité abondamment traitées dans la philosophie anglo-saxonne d’obédience analytique.

3| Platon, République, livre VII.

4| The End of the World: The Science and Ethics of Human Extinction, Routledge, 1996.

5| The Beginning of Infinity: Explanations that Transform The World, Viking, 2011.

LE LIVRE
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Pourquoi le monde existe-t-il ? de Le crépuscule des philosophes, Liveright

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