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Le krach de 1637

En Hollande, un vent de folie gonfla le cours des tulipes… Retour critique sur un cas d’école.

Le vent de spéculation sur les bulbes de tulipe, qui culmina en février 1637, et l’effondrement qui suivit forment l’un des épisodes notoires de l’histoire hollandaise du XVIIe siècle. C’est devenu un cas d’école des comportements irrationnels qui ont pu s’emparer des investisseurs aux débuts de l’Europe moderne – et plus tard. Selon la version habituelle, l’épisode a eu un impact désastreux sur l’ensemble de l’économie hollandaise. Toutes les couches de la société auraient en effet participé à la spéculation, l’effondrement des cours ayant entraîné des faillites en série. On cite souvent le cas de l’artiste Jan Van Goyen, mort dans le dénuement.

Après des recherches fouillées, Anne Goldgar parvient à une conclusion différente.
Selon elle, la version reproduite de livre en livre provient pour l’essentiel de deux écrits de l’époque, d’inspiration polémique, qui doivent être traités avec précaution, sinon scepticisme. Cette version biaisée a été d’autant mieux reçue par les commentateurs au fil du temps qu’ils y voyaient un écho des excès de la spéculation propres à leur époque. Il en est résulté une tradition faisant de l’affaire des tulipes une métaphore des dangers de l’irrationalité du capitalisme.
Goldgar raconte comment la tulipe fut introduite en Europe, depuis l’Empire ottoman, et la passion qui se développa à la fin du XVIe siècle pour collectionner et négocier des spécimens de cette fleur nouvelle. L’enthousiasme gagna la jeune République hollandaise. Goldgar replace cet intérêt dans la vogue des « cabinets de curiosités ». En ce temps-là, collectionner des coquillages et autres bizarreries de la nature avait une signification culturelle.
Mais, dès le départ, les bloemisten – les fans de tulipes –, ne se contentaient pas de les collectionner, ils les achetaient et les vendaient, si bien que la distinction faite par certains historiens entre collectionneurs et spéculateurs est moins claire qu’on l’a cru. Concrètement, explique Goldgar, les bloemisten étaient surtout concentrés à Haarlem et à Amsterdam. La passion pour les tulipes semble avoir été un phénomène urbain. Les bloemisten se recrutaient dans la bourgeoisie plutôt que chez les nobles ou les artisans.

Collectionner et négocier des tulipes n’allait pas sans problèmes particuliers.
Ce commerce reposait plus que d’autres sur la bonne foi. Les bulbes devaient rester en terre presque toute l’année, ne fleurissant que quelques semaines avant de devoir être à nouveau plantés à la fin de l’été. La majeure partie du négoce devait donc avoir lieu sans que les bulbes pussent être vus. Cela exigeait un fort de degré de confiance entre l’acheteur et le vendeur. La difficulté était exacerbée par les incertitudes liées à la culture des tulipes. Les bulbes achetés en terre ne remplissaient pas toujours leurs promesses, ce qui conduisait au soupçon de malhonnêteté. D’autant que les raisons des variations constatées dans la floraison étaient mal connues. D’un autre côté, les bloemisten se connaissaient plus ou moins entre eux, se rencontraient dans des tavernes pour discuter, échanger et commercer, et consultaient régulièrement des hommes connus pour leur savoir et leur expérience de ce type de négoce. Les disputes étaient fréquentes et acrimonieuses, mais peut-être pas plus que dans d’autres branches du commerce. Cela changea avec l’effondrement des cours en 1637.
Cependant, la crise fut moins sérieuse, moins étendue et moins dommageable économiquement qu’on l’a pensé. Les deux écrits polémiques de l’époque font état de tisserands abandonnant leur métier pour spéculer sur les bulbes, ce qui aurait eu pour effet de déstabiliser une économie où l’industrie textile tenait une place centrale et, en outre, de bousculer l’ordre social. Mais cela semble inexact. Même au pic de la vague spéculative, ceux qui étaient impliqués étaient des citoyens solides : des marchands, des brasseurs, des artisans haut de gamme. Aucun tisserand en vue. En outre, les bloemisten étaient davantage des amateurs que des spéculateurs attirés seulement par l’argent, et le nombre de ceux qui furent impliqués dans la vague spéculative se révèle beaucoup plus faible qu’on l’avait cru. Bien peu de faillites semblent même imputables à ce vent de folie sur les tulipes. Il est vrai que Van Goyen est mort ruiné, mais c’était vingt ans après et il avait aussi perdu de l’argent dans des tractations foncières.
On peut douter aussi que les prix ont atteint les sommets décrits. Une bonne partie de la littérature sur la question vient d’un des deux écrits polémiques mentionnés plus haut, qui évoque des prix astronomiques atteints lors d’une vente aux enchères qui eut lieu en février 1637. De plus, même s’il paraît clair que des acheteurs se sont engagés à payer des sommes considérables au point culminant de la bulle, bien peu semblent avoir tenu leurs engagements, et peut-être aucun. Après l’effondrement des cours en mars, les acheteurs ont refusé de payer, en se retranchant derrière des motifs variés. Leur position était favorisée par le fait que les bulbes, qui étaient en terre, n’avaient pas changé de mains. L’usage était d’attendre que les tulipes fleurissent et de payer en prenant possession des bulbes destinés à être replantés. Après l’effondrement, les acheteurs n’ont pas donné suite.

Certains des bloemisten étaient des hommes d’influence. L
es recours formés auprès des autorités municipales et provinciales restèrent sans effet. Au total, les pertes réelles ont dû rester limitées. C’était une forme de négoce sur des contrats à terme, impliquant souvent une chaîne de vendeurs et d’acheteurs engagés sur des promesses. Il est probable que l’argent ne passait de main en main que lorsque l’acheteur se procurait les bulbes auprès du dernier vendeur de la chaîne, au courant de l’été. Le seul perdant était peut-être le premier vendeur, et encore ! Celui-ci pouvait avoir gardé les bulbes. Il n’est donc pas étonnant de voir nombre de ceux impliqués dans la crise de 1637 à nouveau fortement engagés dans le négoce des bulbes les années suivantes. Car le krach n’a pas non plus sérieusement affecté le marché des tulipes. Il a continué à prospérer.
Pourquoi l’affaire a-t-elle été montée en épingle ? Goldgar y voit un signe du malaise engendré par le développement rapide du capitalisme dans la jeune république hollandaise. Beaucoup jugeaient anormal que des prix aussi élevés pussent être proposés pour de simples bulbes. En cause, le contraste entre la valeur des biens et celle du marché. Payer tant d’argent pour des fleurs pouvait sembler immoral, voire blasphématoire. C’était donner un crédit excessif à l’éphémère, au détriment de ce qui comptait vraiment. Ce vent de folie avait aussi pour effet de brouiller l’ordre social. D’où les récits apocryphes de tisserands abandonnant un métier méritant pour se livrer à la spéculation. De quoi mettre en cause le système de valeurs fondant l’estime de soi de la bourgeoise.

Pour aller plus loin

Michel Aglietta, Macroéconomie financière, La Découverte, 2008.

Richard Bitner, Confessions of a Subprime Lender. An Insider’s Tale of Greed, Fraud and Ignorance(« Confessions d’un prêteur spécialisé dans les “subprimes”. Unehistoire d’avidité, de fraude et d’ignorance, racontée par un initié»), par John Wiley, 2008. Un livre pris au sérieux par David Miles,chef économiste chez Morgan Stanley, dans un article paru dans lemensuel britannique Prospect.

Christophe Chamley, Rational Herds. Economic Models of Social Learning («Troupeauxrationnels. Modèles économiques de l’apprentissage social »), CambridgeUniversity Press, 2003. Considéré comme un classique dans les milieuxuniversitaires.

Edward Chancellor, Devil Takes the Hindmost. A History of Financial Speculation («Sauve qui peut?! Une histoire de la spéculation financière »), Plume Books, 2000.

Élie Cohen, Le Nouvel Âge du capitalisme. Bulles, krachs et rebonds, Fayard 2005.

George Cooper, The Origin of Financial Crises. Central Banks, Credit Bubbles and the Efficient Market Fallacy(« L’origine des crises financières : banques centrales, bulles decrédit et l’illusion de l’efficience des marchés »), Harriman House,2008. Présenté par The Economist comme « le meilleur livre » sur les origines de la crise financière.

Paul Dembinski, Finance servante ou finance trompeuse??, Desclée de Brouwer, 2008.

Paul Krugman, The Return of the Depression Economics and the Crisis of 2008 («Le retour de l’économie de
la dépression et la crise de 2008 »), Norton 2008. Par le prix Nobel d’économie 2008.

Charles R. Morris, The Trillion Dollar Meltdown. Easy Money, High Rollers, and the Great Credit Crash («La fonte d’un billion de dollars. L’argent facile, les équilibristes etle grand crash du crédit »), PublicAffairs, 2008. L’auteur avait préditla crise dès 2005.

James Surowiecki, The Wisdom of Crowds.Why the Many are Smarter than the Few and How Collective Wisdom ShapesBusiness, Economies, Societies and Nations (« La sagesse desfoules. Pourquoi le nombre fait l’intelligence et comment la sagessecollective modèle le monde des affaires, les économies, les sociétés etles nations »), Doubleday, 2004, traduction française La Sagesse desfoules (Lattès, 2008).

LE LIVRE
LE LIVRE

Fous de tulipes. Argent, honneur et savoir à l’âge d’or hollandais de Le krach de 1637, University of Chicago Press

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