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Le monde des Russes de Sibérie extrême

La Tchoukokta, dans le Grand Nord russe, fut longtemps le domaine des seuls peuples indigènes. À partir des années 1950, les progrès technologiques et la guerre froide poussent Moscou à coloniser véritablement la région. Des dizaines de milliers de Russes, les « entusiasti », s’installent, attirés par les salaires élevés et la foi civilisatrice. L’anthropologue canadien Niobe Thompson raconte à la fois leur épopée et l’effondrement de leur univers : en 1991, la chute de l’URSS pulvérise le confort et les certitudes de ces pionniers. Privés de tout, ceux qui restent s’identifient de plus en plus à leur terre d’adoption. Mais l’arrivée en 2000 d’une nouvelle génération dans le sillage du milliardaire Roman Abramovitch, élu gouverneur, redouble leur désarroi. En Tchoukokta, vieille élite soviétique et jeune élite bling-bling se côtoient sans se comprendre.


Le marché d'Anadyr Brendan Minish
La Tchoukotka est le territoire le plus excentré et le plus isolé de Russie. Séparé de Moscou par neuf fuseaux horaires, il s’étend sur quatre mille kilomètres au nord de Vladivostok. Ce fut le dernier fragment d’Asie orientale à être rattaché à l’Empire russe, et il fallut attendre les années 1950 pour que les Soviétiques soient vraiment capables de coloniser le territoire et de soumettre au collectivisme ses chasseurs, ses trappeurs et ses éleveurs. La Tchoukotka avait jusqu’alors été peuplée principalement de Tchouktches, peuple vivant de l’élevage des rennes, tandis qu’un chapelet de villages esquimaux éparpillés le long du littoral permettait l’accès aux ressources de la mer de Béring et les liaisons commerciales avec les cousins d’Alaska, de l’autre côté de l’étroit canal du détroit de Béring. Cette région isolée, okroug autonome selon la terminologie administrative russe, sert de théâtre à l’étude de l’anthropologue Niobe Thompson, un spécialiste de l’Arctique canadien qui fut invité en Tchoukotka après une rencontre fortuite avec un ancien copain de fac, désormais dans l’entourage du gouverneur du district élu en 2000, Roman Abramovitch. Entre 2002 et 2007, Thompson eut ainsi le privilège d’être témoin de la surprenante métamorphose de cette région, la plus déshéritée du pays, en une sorte de modèle de la Nouvelle Russie. Son livre, « Colons sur le fil », analyse les facteurs politiques, sociaux et psychologiques qui ont entouré cette révolution. C’est aussi un fascinant récit historique sur la société soviétique et le chaos qui a suivi l’effondrement du pouvoir communiste.   Le charme romanesque de l’aventure Les anthropologues, qui ont beaucoup travaillé sur les peuples autochtones, avaient jusqu’à présent ignoré les Russes de souche, qui représentent pourtant plus de la moitié des habitants de la région et ont dû eux aussi s’adapter pour survivre à l’effondrement de l’État soviétique. Comment ont-ils réagi aux tempêtes économiques et sociales qui ont balayé la région au cours des vingt dernières années et comment la perception qu’ils ont de leur propre identité a-t-elle évolué ? Telles sont les questions auxquelles Thompson consacre son ouvrage. Le peuplement intensif de la Tchoukotka par les immigrants russes a commencé dans les années 1950, quand la stratégie stalinienne de développement du Nord par le travail forcé des prisonniers céda la place à une politique visant à attirer des travailleurs volontaires de Russie centrale. De bons emplois bien payés ont amené un flot d’habitants du Sud vers les mines, les fonderies et les ports qui s’ouvraient dans tout le Nord. C’est notamment l’époque où, en Russie comme au Canada, la nouvelle efficacité des équipements radio révolutionnait à la fois les communications et le transport dans le Grand Nord. Deux autres facteurs ont contribué au développement de l’Arctique dans les années 1950 : la guerre froide – qui transforma la région en site de lancement et de détection des frappes nucléaires – et la littérature. Dans l’Arctique canadien, l’attrait économique du Nord était renforcé par le romanesque de l’aventure nordique, glorifiée par les ouvrages de Farley Mowat et d’autres écrivains [1]. Comme l’écrit l’universitaire Sherrill Grace, l’Arctique des romans canadiens du milieu du XXe siècle est « un espace propice à l’aventure virile de l’homme blanc dans un paysage rude mais intact et magnifique, qui attend d’être découvert, cartographié, peint et photographié comme si c’était la première fois ». L’historien Yuri Slezkine décrit un phénomène analogue en Union soviétique à la même époque, avec des livres où « des dizaines de jeunes orphelins de fiction s’enfuient des vieilles capitales sans âme pour gagner une région où la neige ne fond jamais et où les hommes tiennent parole ». C’étaient les entusiasti, ces jeunes des années 1950 et 1960 qui partaient domestiquer le désert du Nord et apporter le socialisme
aux indigènes de la toundra et de la taïga. Leurs rejetons, de même que les descendants des prisonniers du goulag qui sont restés dans le Nord, considèrent leurs parents et grands-parents comme la vieille aristocratie de la colonisation. Thompson décrit élégamment le système de « pénurie administrée » mis en place pour attirer les immigrants dans le Nord tandis que le système soviétique se fossilisait durant les décennies désenchantées du régime Brejnev [1964-1982]. Les habitants du Nord touchaient des salaires au moins deux fois plus élevés que ceux de Russie centrale et ils avaient accès à une multitude de marchandises et d’avantages exceptionnels. Les médecins, professeurs, mineurs, administrateurs, mécaniciens et autres techniciens qui gagnèrent alors le Nord formaient une société d’élite qui ne tarda pas à être plus nombreuse que la population autochtone. Ses membres se voyaient comme les représentants du monde moderne, apportant aux indigènes le savoir et le progrès. La plupart pensaient qu’ils n’habitaient le Nord que temporairement, le temps d’accumuler un joli pécule.   Le monde s’écroule Après avoir posé le décor historique, Thompson étudie la première des deux transformations brutales qu’a connues la région. Quand l’Union soviétique s’effondra au début des années 1990, il apparut rapidement que la plupart des entreprises de la Tchoukotka n’étaient pas viables et que le gouvernement central n’avait plus les moyens de verser les subventions qui avaient jusqu’alors soutenu l’économie de la région. Les transferts de fonds publics se tarirent, les salaires cessèrent d’être versés, les billets d’avion devinrent inabordables pour la plupart des habitants. Le bas de laine des colons russes partit en fumée avec une inflation à 10 000 %. Ainsi allait la Tchoukotka quand je la découvris à l’été 1995, où je passais plusieurs semaines pour un projet archéologique. La route qui mène de l’aéroport à la capitale, Anadyr, longeait l’estuaire et, en cet après-midi pluvieux, le rivage était ponctué de petits groupes pêchant le saumon au filet. La ville elle-même était quadrillée de ces omniprésents immeubles de béton qui avaient abrité la plupart des citoyens soviétiques, manifestement pas entretenus. La statue de Lénine sur la place principale avait été aspergée de peinture rouge, et personne n’avait pris la peine de l’enlever. En 1995, nombre de ceux qui étaient restés à Anadyr occupaient toujours des emplois payés très épisodiquement, pour ne pas dire jamais, mais amélioraient l’ordinaire en pêchant, en chassant, en cueillant des champignons et des baies [2]. On craignait de manquer de combustible pour passer l’hiver, et des villages du nord du Canada et d’Alaska se cotisaient pour aider les habitants de la Tchoukotka. Thompson montre la diversité des moyens mis en œuvre par les Russes pour tenter de faire face à cet effondrement économique. Pour la classe dirigeante des administrateurs de propriétés publiques, le rachat d’entreprises en faillite fut le moyen le plus rapide et le plus sûr de s’enrichir et de s’assurer un avenir en Russie « continentale ». Le système de népotisme et de corruption régnant autour du bureau du gouverneur devint le cœur de l’organisation économique et sociale. La nouvelle ambiance de libre entreprise favorisa les entrepreneurs locaux, depuis l’homme qui monta une serre pour produire des légumes jusqu’à ceux, beaucoup plus nombreux, qui se lancèrent dans le trafic et la distillation de vodka frelatée. Des rumeurs faisaient état de petites mines d’or privées utilisant des esclaves. Les colons liés à une famille indigène par le mariage ou d’autres formes d’alliances étaient parmi les mieux lotis. Même si la faillite des fermes collectives d’élevage de rennes et de production de fourrure avait considérablement affecté les villages indigènes, la connaissance des ressources locales permettait aux habitants des campagnes de faire face plus facilement à la crise. Thompson décrit à quel point les Russes restés en Tchoukotka ont eu de plus en plus de mal à se considérer comme des « modernisateurs » venus apporter aux indigènes un mode de vie supérieur. Ils commencèrent à se percevoir comme des « habitants du Nord » ou des autochtones. Le souvenir que je garde d’une belle journée d’août passée à cueillir des baies tend à étayer son analyse. La toundra chaude était un jardin de myrtilles, de camarines, de busseroles, de ronces des tourbières et de champignons, nichés dans une végétation qui nous arrivait aux genoux. Pour mes compagnons russes, la toundra était une sorte d’être géant, généreux mais potentiellement dangereux, une entité qui exigeait et méritait qu’on lui fasse offrande de nourriture et de vodka avant de pouvoir prendre nous-mêmes notre repas. Les histoires tchouktches sur le géant qui avait créé le paysage de la région, et dont le chapeau formait l’unique île de la baie d’Anadyr, s’étaient métamorphosées en contes folkloriques russes. Thompson a connu une Tchoukotka très différente, née en 2000, avec l’élection de Roman Abramovitch comme gouverneur. Abramovitch, qui a démissionné de ses fonctions en juillet 2008, est l’un des plus jeunes oligarques à avoir fait fortune en rachetant des entreprises publiques lors des privatisations du début des années 1990 [3]. Les raisons qui l’ont incité à devenir gouverneur restent mystérieuses. Thompson souligne les avantages fiscaux dont a bénéficié son empire pétrolier et la sécurité politique gagnée en restant loin de Moscou, mais il paraît tout de même incongru que le propriétaire du club de football de Chelsea et de plusieurs yachts géants en Méditerranée ait aussi été un hiérarque de ce territoire du fin fond de la Russie. Quoi qu’il en soit, en 2000, Abramovitch a fait venir par bateau de Seattle des cargaisons de vivres et fait prendre à des milliers d’enfants tchouktches l’avion qui les emmenait passer leurs premières vacances au bord de la mer Noire. Depuis, relève Thompson, il a investi plus de 2 milliards de dollars en Tchoukotka. Anadyr a désormais son centre commercial, son cinéma multiplexe, son casino, sa piste de hockey, sa salle de gym, et même des pubs qui brassent leur propre bière et une immense cathédrale en rondins. En anthropologue, Thompson s’intéresse à l’impact de cette transformation sur la société et l’image d’eux-mêmes qu’ont les colons ayant survécu aux années 1990. Ces gens qui se voyaient en parangons du progrès se trouvent aujourd’hui face à une troupe de nouveaux modernisateurs, vêtus de jeans et arborant une barbe de trois jours, en contact permanent avec Moscou et l’étranger via leurs téléphones portables, toujours entre deux avions et prêts à travailler de longues journées pour boucler un projet. Pour ces nouveaux venus, les vieux colons sont les fossiles d’une ère révolue, incapables de comprendre la technologie et l’éthique du travail du nouveau siècle. Leur attachement sentimental à des méthodes obsolètes et aux vestiges de l’ère soviétique est une insulte à la modernité.   Les fossiles d’une ère révolue En 1995, une jeune femme russe m’avait raconté fièrement que la maison de la culture d’Anadyr avait été construite par des bénévoles. Chaque soir, après la journée de travail, sa mère et d’autres entusiasti se retrouvaient pour travailler tard dans la nuit froide, mélangeant le béton à la main pour que la ville dispose d’une bibliothèque et d’une salle de concert. Quand Thompson raconte que la décision récente de démolir l’édifice s’est heurtée à la résistance des habitants, j’imagine aisément l’intensité de leurs sentiments. Thompson offre ici un récit important sur la façon dont un peuple moderne a fait face à des événements qui le dépassaient et lui échappaient. Et il invite à se demander comment nous aurions réagi dans de telles circonstances.   Ce texte est paru dans la Literary Review of Canada en décembre 2008. Il a été traduit par Béatrice Bocard.
LE LIVRE
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Colons sur le fil. Identité et modernisation à la frontière arctique de la Russie, University of British Columbia Press, non traduit

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