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Le poète du ghetto de Vilnius

Le grand poète yiddish Abraham Sutzkever est décédé le 19 février dernier à Tel-Aviv. Quelques semaines plus tôt, son récit sur le ghetto de Vilnius était paru pour la première fois en allemand. Il y raconte la résistance à la barbarie hitlérienne. Celle qui se fit par les armes et échoua. Et celle de l’esprit, qui permit de sauver une partie de la culture yiddish de l’anéantissement.

« Vilnius, ville de l’esprit et de la perfection », dit un poème yiddish du XVIIIe siècle. Mis en musique, il marquait le début d’une représentation théâtrale dans le ghetto de la ville durant la Seconde Guerre mondiale. Le fait que les Juifs aient trouvé quelque réconfort dans cette chanson, même en des circonstances aussi dramatiques, témoigne de leur attachement particulier à cette cité qu’on appelait en Europe la « Jérusalem de Lituanie ». Car Vilnius était bel et bien une ville juive : véritable fief de la science juive et yiddish, c’était aussi un haut lieu de la pensée juive et un centre important pour l’édition, la littérature et le théâtre. Peut-être est-ce l’une des raisons pour lesquelles la Haskala de Vilnius, le mouvement de pensée juif des Lumières, n’eut pas de velléités assimilatrices, contrairement à la Haskala berlinoise  (1). Tandis que les intellectuels juifs de la capitale prussienne rabaissaient le yiddish au rang de dialecte et cessèrent de l’utiliser afin de devenir des savants, philosophes et poètes allemands, Vilnius s’imposa comme le centre de la littérature juive et de la judéité en général. Parmi les plus importantes institutions culturelles de Vilnius figurait l’Institut scientifique juif, où étudia Abraham Sutzkever. Né en 1913 à Smorgon (en Biélorussie), Sutzkever a grandi à Vilnius et fait partie des poètes qui ont fait du yiddish, ce « dialecte », une langue littéraire. Dans « Le ghetto de Vilnius », à présent disponible pour la première fois en traduction allemande, Sutzkever décrit à la fois la réalité du ghetto et la genèse des poèmes qui fixèrent à leur tour cette réalité. Cette édition en deux volumes comprend également un florilège de poèmes, et pose donc l’artiste en témoin de son temps et le témoin de son temps en artiste. C’est en 1932 que parut le premier poème de Sutzkever. Il publia ensuite à intervalles réguliers des textes en prose et en vers dans des revues yiddish ; son premier recueil, Lider (« Chants »), fut publié en 1937. Il y crée des images suggestives qui dessinent les paysages de l’âme, et mêle expressions archaïques et modernes. Mais l’entrée de la Wehrmacht dans Vilnius interrompt brutalement cette carrière littéraire tout juste entamée et met un terme définitif à un chapitre de l’histoire juive : « Lorsque j’allumai la radio le 22 juin au petit matin, cela me sauta à la gorge comme une flopée de lézards : des cris hystériques en langue allemande. » Ainsi commence « Le ghetto de Vilnius ». Ce ghetto fut construit dès 1941. Plus de 40 000 personnes y furent déportées et enfermées. « On nous emmena dans une cage faite de deux ou trois rues / et on nous traîna dehors par centaines, par milliers / comme de la viande crue et fiévreuse, / et on nous jeta en pâture aux bêtes. » Ces vers du début donnent le ton du poème. Son titre, Kol Nidre, se rapporte à une prière juive dite le jour de Yom Kippour. Mais contrairement à celle-ci, le poème de Sutzkever ne se contente pas de révoquer tous les serments envers Dieu ; c’est surtout une plainte et une accusation contre les persécutions. Sutzkever décrit les orgies de violence de l’occupant et la peur constante des prisonniers, mais aussi leur volonté de survie. Ce poème, où il mêle prose et vers libres, et fait du sujet lyrique un personnage fort, n’a rien perdu de son effet bouleversant. Dans le texte intitulé « Les portes du ghetto », Sutzkever construit autour de la vie quotidienne un paysage à la fois magique et réaliste qui enveloppe l’horreur d’un manteau poétique : « Réalité tranchante comme une lame. / Dans les fenêtres brisées / se mire le soleil, amanite
écarlate et vénéneuse. / Chaque visage : une feuille d’automne, / chaque son : des chaînes. »   Protéger la parole yiddish Sutzkever rejoignit dans le ghetto une brigade de partisans. Il ne participa ni aux actes de sabotage ni aux attentats, mais profita du travail forcé qui lui était assigné pour accomplir des actes subversifs : il devait classer des manuscrits yiddish et hébraïques, des livres neufs et anciens, des tableaux et objets de culte destinés à être détruits ou envoyés en Allemagne pour alimenter la collection sur la « science du judaïsme sans les Juifs ». Au lieu de cela, il les fit passer dans le ghetto au péril de sa vie et les y dissimula. « Avant que la balle ne me touche, j’emporte / des trésors plein mon sac », lit-on dans « Grains de blé ». « De vieilles feuilles manuscrites / rehaussées de pourpre et de fils d’argent, / des mots parcheminés / à travers mille ans de cauchemar. / Comme un tendre nourrisson / je protège la parole yiddish / j’hume chaque montagne de papier, / sauve l’esprit du meurtre. » Effectivement, Sutzkever sauva un patrimoine yiddish qui put être acheminé à New York après la guerre et fut à l’origine de la Collection Sutzkever-Kaczerginski. Le poète fit l’expérience du mal que les hommes sont capables d’infliger aux hommes : une « interdiction de naissances » ayant été décrétée, les nouveau-nés étaient immédiatement tués ; parmi eux, le fils de Sutzkever. Cet anéantissement d’un peuple – la quasi-totalité de la population juive de Vilnius fut assassinée, les maisons, synagogues, écoles et bibliothèques détruites – fut minutieusement consigné par Sutzkever, tout comme la lutte déterminée des Juifs pour leur survie. Ils construisaient des cachettes, acheminaient nourriture et médicaments, en organisaient la distribution et montaient des manifestations culturelles. « Au 7 de la rue Straschun, note Sutzkever dans son récit, je rencontrai chez l’acteur Bljacher, dans un grenier froid, les comédiens et metteurs en scène restants. Tous soutinrent la création d’un théâtre. » Dans le ghetto de Vilnius, on lisait, on priait, on faisait de la musique et du théâtre. Une Union des hommes de lettres et des artistes collectait de quoi écrire et on faisait passer en fraude des instruments de musique pour l’Orchestre symphonique. Dans « Pour l’anniversaire du théâtre du ghetto », Sutzkever décrit l’ambivalence existentielle de cette scène culturelle : « Jouez, oh mimes juifs dépenaillés, dans des murs / où la vie se courbe comme des cheveux roussis, / lorsque, sur les pierres, bouillonne le sang de nos proches / et qu’ils tressaillent dans les rues comme des oiseaux à moitié abattus / ne pouvant se relever, ni voler, ni s’échapper. / Jouez, mes amis ! N’oublions pas : c’est une petite ville d’autrefois. » Les Juifs firent acte de résistance émotionnelle et spirituelle à travers le théâtre et la musique – tout en essayant de se défendre par les armes : « Le jour, aucun signe n’était perceptible, se souvient Sutzkever. Mais la nuit, quand cessait tout mouvement dans le ghetto, le mouvement des armes commençait. Sous terre, sous les planchers, dans des tanières, dans des poutres évidées avec raffinement se trouvaient les arsenaux des partisans. » Mais le soulèvement fomenté échoua et les résistants, y compris Sutzkever et sa femme, fuirent en septembre 1943 dans les forêts environnantes.   L’expérience décisive du procès de Nuremberg Sutzkever était alors déjà plus célèbre qu’il l’imaginait. Il avait envoyé son poème Kol Nidre à Moscou, où l’écrivain et journaliste Ilya Ehrenbourg l’avait publié. C’est également Ehrenbourg qui chargea des partisans soviétiques de trouver Sutzkever et sa femme et de les amener dans la capitale – ceci avant la libération de Vilnius par l’Armée rouge. C’est encore Ehrenbourg qui poussa Sutzkever à témoigner sur le ghetto dans des manifestations publiques et le fit entrer dans une commission chargée de rassembler des documents sur le génocide des Juifs dans l’URSS occupée. Ce Livre noir préparé par Ehrenbourg et Vassili Grossman fut le premier ouvrage d’envergure sur la Shoah mais ne put paraître comme prévu, une fois achevé, à la fin des années 1940 2. Il fallut attendre 1980 pour que des extraits soient publiés en Israël, et 1994 pour voir paraître en Allemagne une première édition intégrale, à partir des épreuves réalisées par Grossman (3). Fun wilner getto, le récit de Sutzkever, sortit à Moscou en 1946 dans une version fortement tronquée par la censure, et à Paris la même année dans une édition augmentée. Il oscille entre la narration propre aux Mémoires et le style concis du journal intime, qui est cependant simulé puisque Sutzkever rédigea son récit après avoir été sauvé – à un moment, donc, où il connaissait l’ampleur inouïe des massacres. Il put combiner description et commentaire, sortir victimes et coupables de l’anonymat en évoquant des destins individuels. Son récit a certes été écrit dans l’urgence du vécu, mais la volonté de lui donner une forme littéraire est néanmoins perceptible. Si ses poèmes l’avaient rendu célèbre au sein du monde juif, son récit de la vie du ghetto le fit connaître dans le monde entier. Sutzkever fut invité à témoigner lors du procès de Nuremberg. Le poème qu’il écrivit le jour de sa déposition commence sur un ton réaliste, se poursuit dans la résignation et s’achève par un appel presque militant : « Justice pour ces millions de morts / ai-je demandé en cet instant. / Mais ces millions de personnes – n’ont-elles pas disparu ? / Justice – était-ce là le mot juste ? / [...] / Mon peuple, tu dois te décider à prendre l’épée / quand Dieu est trop faible pour faire régner la justice. » Cette participation au procès de Nuremberg contribua de manière décisive à la décision de Sutzkever et de sa femme de partir pour Israël en 1947. À Tel-Aviv, il fonda une revue littéraire juive, Di goldene Kejt (« La chaîne dorée »), qu’il dirigea jusqu’en 1995 ; il fut par ailleurs le maître à penser d’un petit groupe de poètes yiddish baptisé Yung Yisroel (« Jeune Israël »). Tandis que l’État juif se donnait une identité contemporaine à travers un hébreu modernisé formé à partir de la langue ancienne, le yiddish, langue de l’exil, demeura pour Sutzkever un symbole de la survie des Juifs. Comme son ami Marc Chagall, qui illustra certains de ses poèmes, Sutzkever pensait qu’une identité juive moderne doit refléter les traditions et les expériences du passé. Sutzkever était lui-même de façon toute particulière un poète juif héroïque : il vécut l’apogée de la culture juive, sa destruction en Europe et son renouveau en Israël ; il risqua sa vie afin de sauver des biens culturels juifs et témoigna sur le génocide. Il consigna ces expériences dans des vers qui expriment des états psychiques en paysages fantastiques et postulent implicitement la force rédemptrice de la poésie. Le texte tardif « Souvenirs d’autres gens » se termine par ces vers : « Je suis moi-même mon peuple et me porte sur mes épaules. »   Cet article est paru dans le Neue Zürcher Zeitung le 21 novembre 2009. Il a été traduit pat Cybèle Bouteiller.
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