Le prince de la paresse
par Anna Della Subin

Le prince de la paresse

L’indolence était la seule chose que lui ait apprise son père. Élégance faite homme, Albert Cossery était un lézard militant. Il dormait toute la matinée, passait ses après-midi au Flore à ne rien faire et écrivait un livre tous les dix ans. Où il faisait l’éloge des existences vouées à la rêverie et à la somnolence. Dormir n’est-il pas le seul moyen de supporter ce monde absurde et indigne ?

Publié dans le magazine Books, mars 2016. Par Anna Della Subin

©Ferdinando Scianna/Magnum Photos

Dans un café du Caire. Durant son enfance égyptienne, Albert Cossery apprend l'oisiveté en famille : « Mon père ne travaillait pas. Mes frères ne travaillaient pas non plus. Personne ne travaillait. »

Dans une villa décrépite du delta du Nil, une famille passe ses journées à dormir, ne se levant qu’à l’heure des repas. Le cadavérique Galal, l’aîné de trois frères, grand-prêtre de la somnolence, entre en titubant dans la salle à manger, vêtu d’une chemise de nuit crasseuse. Certains disent que c’est un artiste. « Pourquoi êtes-vous réveillés ? » s’écrie-t-il, horrifié. Son oncle et ses frères sont attablés autour d’une marmite de lentilles. Le plus jeune, Serag, les yeux mi-clos, rêve en secret de se libérer de l’inertie familiale et d’accomplir l’impensable – trouver du travail – peut-être à l’usine qu’on construit près de là. Mais au cours de ses promenades d’exploration (il ne peut s’empêcher de s’endormir en chemin), il découvre la carcasse rouillée laissée inachevée. Leur père, le vieil Hafez, ne descend plus de sa chambre, mais caresse le projet controversé de prendre dans son grand âge une nouvelle épouse. Rafik, le cadet, doit veiller pendant la sieste afin de tuer la marieuse qui complote pour introduire dans leur tanière cette ennemie du sommeil. Obligé de ne pas s’endormir, Rafik lutte contre le courant dans un fleuve dangereux. « De temps en temps, dans un effort suprême, il parvenait à se dégager ; il relevait la tête et respirait profondément. Puis, de nouveau, il se trouvait plongé dans les abîmes d’une douceur annihilante. Les flots d’un sommeil immense et corrupteur le ­recouvraient entièrement. » Albert Cossery est né le 3 novembre 1913, dans le quartier de Fagalla, au Caire, dans un riche foyer grec orthodoxe d’origine libano-syrienne. « Je dois vous dire que ce cadre, cette maison, c’était ma famille, déclara-t-il dans un entretien. Certainement, c’est romancé. Mais mon père ne travaillait pas, et donc il dormait jusqu’à midi. Mes frères ne travaillaient pas non plus, personne ne travaillait. […] En vérité, on dormait. Si on entendait du bruit dans la maison […] personne ne bougeait pour aller voir, même s’il y avait un voleur. » La paresse était, selon Cossery, la seule chose que son père Salim lui eût ­apprise. Né à la fin du xixe siècle dans un village proche de Homs, en Syrie, Salim émigra en Égypte, où il acquit des fermes et des propriétés dans les terres fertiles du Delta. Pendant que le coton, les dattes et les pastèques poussaient dans les champs, Salim lisait le journal et faisait la sieste. Albert grandit sous l’aile de son grand-père, qui vivait avec eux à Fagalla. Un jour, l’aïeul décréta qu’il ne quitterait plus sa chambre, non parce qu’il n’en était pas capable, mais parce qu’il n’en avait pas envie. Quand Albert lui apportait à manger, il le trouvait avec un bandeau noir sur les yeux, pour obtenir l’obscurité parfaite. Parfois, son grand-père oubliait qu’il le portait.   Albert, le benjamin, se réveillait seul à sept heures du matin pour l’école, d’abord le collège jésuite des Frères de La Salle, puis le Lycée français. Il se mit à écrire son premier roman en français à l’âge de 10 ans. À 17, il publiait un recueil de poèmes intitulé Les Morsures, qui devait énormément à son dieu, Baudelaire. « Je suis seul comme un cadavre joli, écrivait-il dans une ode à la nuit. Le premier jour du tombeau. » Cossery fut envoyé poursuivre ses études à Paris dans les années 1930, mais il se vantait de n’avoir rien étudié du tout. Il découvrit pourtant qu’être écrivain offrait un alibi respectable à sa paresse héréditaire. À son retour au Caire, en 1938, il se lia avec les surréalistes égyptiens : Georges Henein, ­Edmond Jabès, Anwar Kâmil et le peintre Ramsès Younane, entre autres. Cossery rejoignit leur groupe, Art et Liberté, et rédigea des nouvelles pour leur revue Al-Tatawwur (« Évolution »). En 1938, observant l’hostilité croissante des régimes totalitaires européens envers l’esprit artistique, les surréalistes égyptiens rédigèrent un manifeste : « Vive l’art dégénéré ! » Dans une lettre à Henein, André Breton notait : « Le lutin du pervers, comme il daigne m’apparaître, semble avoir une aile ici, l’autre en Égypte. » À 27 ans, Cossery publia un recueil de nouvelles, Les Hommes oubliés de Dieu, qui esquissait les thèmes sur lesquels il reviendrait sans cesse au cours des soixante années suivantes : le malheur des pauvres, l’absurdité des tout-puissants, la volonté de rire – et de dormir – pour surmonter tout cela. Dans « Le facteur se venge », un quartier déclare la guerre à ceux qui prétendent déranger son sommeil. Pour protéger le ­repos matinal de ses compatriotes, Radwan Aly, l’homme le plus misérable du monde, commet un acte fatal : il jette par la ­fenêtre de son galetas son unique meuble, un pot de chambre en terre…
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Commentaire

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  1. Louis Savard dit :

    ……zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz…….