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Le prince de la paresse

L’indolence était la seule chose que lui ait apprise son père. Élégance faite homme, Albert Cossery était un lézard militant. Il dormait toute la matinée, passait ses après-midi au Flore à ne rien faire et écrivait un livre tous les dix ans. Où il faisait l’éloge des existences vouées à la rêverie et à la somnolence. Dormir n’est-il pas le seul moyen de supporter ce monde absurde et indigne ?


©Ferdinando Scianna/Magnum Photos

Dans un café du Caire. Durant son enfance égyptienne, Albert Cossery apprend l'oisiveté en famille : « Mon père ne travaillait pas. Mes frères ne travaillaient pas non plus. Personne ne travaillait. »

Dans une villa décrépite du delta du Nil, une famille passe ses journées à dormir, ne se levant qu’à l’heure des repas. Le cadavérique Galal, l’aîné de trois frères, grand-prêtre de la somnolence, entre en titubant dans la salle à manger, vêtu d’une chemise de nuit crasseuse. Certains disent que c’est un artiste. « Pourquoi êtes-vous réveillés ? » s’écrie-t-il, horrifié. Son oncle et ses frères sont attablés autour d’une marmite de lentilles. Le plus jeune, Serag, les yeux mi-clos, rêve en secret de se libérer de l’inertie familiale et d’accomplir l’impensable – trouver du travail – peut-être à l’usine qu’on construit près de là. Mais au cours de ses promenades d’exploration (il ne peut s’empêcher de s’endormir en chemin), il découvre la carcasse rouillée laissée inachevée. Leur père, le vieil Hafez, ne descend plus de sa chambre, mais caresse le projet controversé de prendre dans son grand âge une nouvelle épouse. Rafik, le cadet, doit veiller pendant la sieste afin de tuer la marieuse qui complote pour introduire dans leur tanière cette ennemie du sommeil. Obligé de ne pas s’endormir, Rafik lutte contre le courant dans un fleuve dangereux. « De temps en temps, dans un effort suprême, il parvenait à se dégager ; il relevait la tête et respirait profondément. Puis, de nouveau, il se trouvait plongé dans les abîmes d’une douceur annihilante. Les flots d’un sommeil immense et corrupteur le ­recouvraient entièrement. »

Albert Cossery est né le 3 novembre 1913, dans le quartier de Fagalla, au Caire, dans un riche foyer grec orthodoxe d’origine libano-syrienne. « Je dois vous dire que ce cadre, cette maison, c’était ma famille, déclara-t-il dans un entretien. Certainement, c’est romancé. Mais mon père ne travaillait pas, et donc il dormait jusqu’à midi. Mes frères ne travaillaient pas non plus, personne ne travaillait. […] En vérité, on dormait. Si on entendait du bruit dans la maison […] personne ne bougeait pour aller voir, même s’il y avait un voleur. » La paresse était, selon Cossery, la seule chose que son père Salim lui eût ­apprise. Né à la fin du xixe siècle dans un village proche de Homs, en Syrie, Salim émigra en Égypte, où il acquit des fermes et des propriétés dans les terres fertiles du Delta. Pendant que le coton, les dattes et les pastèques poussaient dans les champs, Salim lisait le journal et faisait la sieste. Albert grandit sous l’aile de son grand-père, qui vivait avec eux à Fagalla. Un jour, l’aïeul décréta qu’il ne quitterait plus sa chambre, non parce qu’il n’en était pas capable, mais parce qu’il n’en avait pas envie. Quand Albert lui apportait à manger, il le trouvait avec un bandeau noir sur les yeux, pour obtenir l’obscurité parfaite. Parfois, son grand-père oubliait qu’il le portait.

 

Albert, le benjamin, se réveillait seul à sept heures du matin pour l’école, d’abord le collège jésuite des Frères de La Salle, puis le Lycée français. Il se mit à écrire son premier roman en français à l’âge de 10 ans. À 17, il publiait un recueil de poèmes intitulé Les Morsures, qui devait énormément à son dieu, Baudelaire. « Je suis seul comme un cadavre joli, écrivait-il dans une ode à la nuit. Le premier jour du tombeau. »

Cossery fut envoyé poursuivre ses études à Paris dans les années 1930, mais il se vantait de n’avoir rien étudié du tout. Il découvrit pourtant qu’être écrivain offrait un alibi respectable à sa paresse héréditaire. À son retour au Caire, en 1938, il se lia avec les surréalistes égyptiens : Georges Henein, ­Edmond Jabès, Anwar Kâmil et le peintre Ramsès Younane, entre autres. Cossery rejoignit leur groupe, Art et Liberté, et rédigea des nouvelles pour leur revue Al-Tatawwur (« Évolution »). En 1938, observant l’hostilité croissante des régimes totalitaires européens envers l’esprit artistique, les surréalistes égyptiens rédigèrent un manifeste : « Vive l’art dégénéré ! » Dans une lettre à Henein, André Breton notait : « Le lutin du pervers, comme il daigne m’apparaître, semble avoir une aile ici, l’autre en Égypte. »

À 27 ans, Cossery publia un recueil de nouvelles, Les Hommes oubliés de Dieu, qui esquissait les thèmes sur lesquels il reviendrait sans cesse au cours des soixante années suivantes : le malheur des pauvres, l’absurdité des tout-puissants, la volonté de rire – et de dormir – pour surmonter tout cela. Dans « Le facteur se venge », un quartier déclare la guerre à ceux qui prétendent déranger son sommeil. Pour protéger le ­repos matinal de ses compatriotes, Radwan Aly, l’homme le plus misérable du monde, commet un acte fatal : il jette par la ­fenêtre de son galetas son unique meuble, un pot de chambre en terre cuite, sur le marchand de légumes qui faisait bruyamment son commerce dans la rue. Même la police est stupéfaite devant ce sacrifice. Dans la rue, un repasseur dort dans son échoppe à l’abandon, sans la moindre trace d’activité en vue. Sa tête bascule dans une cuvette de sommeil, lourde comme une pierre glissant au fond d’un étang. Puis, « comme un plongeur qui sort de l’onde, [le repasseur] reparut à nouveau à la surface de la vie ». Il remonte ses rêves à la surface, comme autant de créatures marines.

 

Pendant la guerre, Cossery entra dans la marine marchande et travailla comme chef steward à bord du paquebot El Nil, qui transportait des passagers (beaucoup fuyaient les nazis) de Port-Saïd à New York. Cet emploi ne lui ressemblait guère, mais il dirait par la suite que cela avait un peu élargi son univers. Très élégant dans son uniforme, il séduisait les plus jolies passagères, indifférent aux autres. Selon un récit apocryphe, c’est lors d’une traversée de l’Atlantique que Cossery rencontra Lawrence Durrell. À l’arrivée à New York, tous deux furent arrêtés pour espionnage ; Durrell protesta que c’était impossible, puisque Cossery passait tout son temps au lit. Même si, en réalité, Durrell ne se rendit pour la première fois aux États-Unis qu’en 1968, c’est grâce à lui que la première traduction des nouvelles de Cossery trouva un lectorat américain. Envoyé d’Alexandrie par Durrell, Les Hommes oubliés de Dieu fut publié à Berkeley en 1946 par George Leite pour les éditions Circle. C’est aussi par l’intermédiaire de Durrell que Cossery rencontra Henry Miller, qui serait toute sa vie son défenseur. Miller admirait beaucoup le recueil de nouvelles de Cossery, qu’il qualifiait de « bréviaire terrible » : comme la traduction ne se vendait pas, il racheta une grande partie du stock (plusieurs centaines d’exemplaires) et se chargea lui-même de les écouler pendant des décennies. Au Caire, en 1944, Cossery publia son premier roman, La Maison de la mort certaine, racontant la vie des habitants d’un taudis sur le point de s’écrouler. Henry Miller voyait en lui l’« annonciateur d’une aube nouvelle, une aube puissante venant du Proche-, Moyen- et Extrême-Orient ». Avec une modestie caractéristique, Cossery commentait : « Peut-être est-ce exagéré. »

 

Dès que la guerre prit fin, Albert Cossery quitta Le Caire pour Paris, où il resterait trente ans sans regagner l’Égypte. Avec ses manières raffinées et ses penchants anarchistes, il flottait au-dessus de la mêlée parmi une foule d’amis et admirateurs illustres, comme Alberto Giacometti, Jean Genet, Tristan Tzara, Jean-Paul Sartre et Raymond Queneau. La nuit, il allait danser avec Albert Camus, qui lui présenta son éditeur français, Edmond Charlot. Cossery habitait un appartement à Montparnasse, mais se lassa bientôt des allers-retours incessants entre son logement et l’hôtel de Saint-Germain-des-Prés où il amenait des filles (même s’il avait toujours affirmé que les femmes l’épuisaient, Cossery octogénaire revendiquait plus de trois mille conquêtes). En 1951, il s’installa de manière définitive à La Louisiane, « un vieil hôtel rébarbatif, connu des mauvais garçons de la rue de Buci », écrit Miller dans Tropique du Cancer.

Un soir, en 1951, autour d’une coupelle de cacahuètes, il rencontra l’actrice Monique Chaumette ; Cossery lui demanda de lui mettre quelques arachides dans la bouche, elle refusa. Il lui offrit son dernier roman, Les Fainéants dans la vallée fertile, et elle lui téléphona pour lui dire à quel point elle avait trouvé ce livre beau. Flatté, Cossery accepta un rendez-vous au Café de Flore, qu’il fréquentait régulièrement. Ce fut un choc pour tout le monde lorsqu’ils se marièrent, en avril 1953. Mais Cossery n’était pas fait pour la vie conjugale. Monique se réveillait trop tôt. Elle l’énervait en l’interrogeant constamment sur ce qu’il allait écrire ensuite. Et il refusa de quitter son austère chambre d’hôtel. Dans l’une des nouvelles des Hommes oubliés de Dieu, Cossery avait décrit un certain Mahmoud, paresseux, consommateur de haschisch, qui ne peut se débarrasser de l’affection de l’aimante Faiza. « Il avait voulu lui apprendre à dormir, à respecter le sommeil, ce frère de la mort qu’il affectionnait, lui, tellement, mais hélas ! elle ne comprenait rien. » ­Faiza demande à Mahmoud comment il peut vivre ainsi. « Comment je vis ? Et qu’est-ce que ça peut te faire ? Oui, je rêve tout le temps. » Sept ans plus tard, Cossery divorçait.

Tous les après-midi, après sa grasse matinée, Cossery quittait l’hôtel, impeccablement vêtu d’un blazer avec pochette colorée, parfois pour prendre le soleil et regarder les filles au jardin du Luxembourg. Il passait des heures au Flore, à ne rien faire. Aux serveurs qui lui demandaient s’il ne s’ennuyait pas, il répondait : « Je ne m’ennuie jamais quand je suis avec Albert Cossery. » Il n’écrivait que lorsqu’il n’avait absolument rien de mieux à faire, produisant un nouveau roman tous les dix ans environ. Exercer son droit à la paresse n’allait pourtant pas sans quelques avanies. Toujours sans le sou, il comptait sur ses droits d’auteur et sur le revenu des traductions pour survivre. À la fin des années 1940, New Directions publia une version anglaise de La Maison de la mort certaine et demanda au romancier William Goyen de traduire Les Fainéants. Les lettres de Cossery à son éditeur américain, James Laughlin, révèlent l’envers de sa vie d’oisiveté élégante : « Mon état de finance est totalement désespéré. » « Pour ma chance le dollar a beaucoup baissé, il est actuellement à 270 francs. » « Je suis toujours dans un pétrin épouvantable. » « Je suis vraiment dans l’obligation de faire appel à votre aide. » « Je pense que vous m’avez complètement oublié. » « Je vous conjure de m’envoyer un chèque le plus vite possible. » « Je suis toujours dans une extrême misère. » Laughlin répondait par des instructions détaillées sur la façon de changer de l’argent au marché noir pour obtenir un meilleur taux. Lors d’une entrevue dans un café parisien à la fin des années 1950, Cossery se plaignit si amèrement des mauvaises ventes de ses livres aux États-Unis que Laughlin lui remit quelques billets tirés de son portefeuille.

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S’il comptait peu de lecteurs en Amérique, Cossery en avait encore moins en Égypte. Durant l’un de ses rares ­séjours au Caire dans les années 1990, son traducteur opiniâtre, Mahmoud Qassim, qui publia en arabe quatre des romans de l’écrivain franco­phone, insista pour que se produise la « rencontre de deux monuments ». Il traîna l’auteur chez Naguib Mahfouz. Le Prix Nobel ignorait qui était son visiteur. Même si Cossery affirmait avoir toujours porté l’Égypte en lui, les Égyptiens – ceux qui le connaissaient en tout cas – pensaient qu’il l’avait abandonnée. « Ils ne lui pardonnent pas d’avoir ­renoncé à l’arabe, déclara Qassim dans une interview, et d’avoir émigré vers une autre langue. » Pire, cette autre langue était le français, apanage d’une élite marginalisée. Tel un ­rêveur dans une grotte, Cossery était passé à côté de la révolution de 1952, qui avait ostracisé le français, jadis langue des aspirations bourgeoises, comme aristocratique et élitiste. De plus, Cossery avouait qu’après des années à Paris il avait en grande partie oublié l’arabe. Par-delà la barrière linguistique, son éloge de la paresse et son idéalisation des miséreux égyptiens n’avaient guère d’écho chez un lectorat qui s’efforçait activement de vivre dans le pays et de le faire progresser, tout en étant souvent en bisbille avec l’État. Alors que d’autres écrivains comme Ahmed Fouad Negm et Abdel Hakim Qassem étaient jetés en prison, ou contraints à l’exil comme Jabès et Henein, Cossery se prélassait au Flore.

 

— Cet article est paru dans Bookforum en décembre 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

LE LIVRE
LE LIVRE

Les Fainéants dans la vallée fertile de Albert Cossery, Éditions Joëlle Losfeld, 1999

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