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Leçons de résilience

Jared Diamond transpose aux États les règles qui permettent aux individus de surmonter leurs crises personnelles. Si le parallèle ne convainc pas, ses exemples sont parfois instructifs.


© Three Lions / Hulton Archive / Getty

Pendant la guerre d'Hiver, en 1939-1940, les Finlandais, sous-équipés, opposent une résistance farouche à l'Armée rouge et parviennent à la tenir en échec.

Disons-le d’emblée : Bouleversement n’est pas une réussite. Jared Diamond prétend y donner les recettes qui permettent à un pays de surmonter de graves crises. Pour ce faire, il établit un parallèle entre les individus et les États. Selon lui, ce qui vaut pour les uns vaudrait aussi pour les autres, à quelques ajustements près. La souplesse, par exemple, ou le fait de reconnaître qu’on traverse une crise ; « l’absence de contraintes personnelles », aussi, qui devient « l’absence de contraintes géopolitiques » ou encore « la force du moi », qui a pour équivalent « l’identité nationale ».

Ces facteurs sont au nombre de douze. Un nombre idoine, selon Jared Diamond : moins, cela ne ferait pas sérieux, plus, ce ne ­serait pas gérable. Dans tous les cas, l’idée centrale est que, confrontés à une crise, individus et nations doivent accepter le changement, mais un changement « sélectif » : « Le défi […] consiste à déterminer quelles parties de leur identité fonctionnent bien en l’état et ne nécessitent aucune modification, et lesquelles ne fonctionnent plus et doivent être modifiées. »

C’est l’une des forces des livres  ­de Diamond : même ratés, ils restent agréables à lire. « C’est comme suivre les cours de fac d’un professeur aussi sympathique qu’érudit, reconnaît Michael Schaub sur le site de la radio publique américaine NPR. Car Diamond est versé dans toute sorte de disciplines, notamment la physiologie, la géographie et l’histoire. »

Après un premier chapitre où il raconte la crise personnelle qu’il a traversée pendant ses études à Cambridge et comment il l’a surmontée, Diamond se penche sur celles qu’ont connues des pays tels que la Finlande, le Japon, le Chili, l’Indonésie, l’Allemagne et l’Australie, puis sur quelques crises du présent (en particulier aux États-Unis).

L’ouvrage, d’une manière générale, donne une impression d’arbitraire. Le choix des pays est dicté par la connaissance qu’en a l’auteur et n’est pas représentatif de quoi que ce soit. Par ailleurs, « Diamond cite peu d’ouvrages. Il préfère citer ses nombreux amis », ironise Anand Giridharadas dans The New York Times. Ainsi du coup d’État de Pinochet en 1973 dont « beaucoup de [s] es amis chiliens considèrent qu’il était inévitable ».

Diamond prétend poser les premiers jalons d’une « étude comparative des crises nationales », mais les analyses qu’il propose ne sont pas à la hauteur de son ambition. Dans The Times Literary Supplement, l’historien Niall ­Ferguson (lui-même friand de vastes synthèses) estime que le postulat même de l’ouvrage ne tient pas : les États ne sont pas comparables à des individus. Leur âge, leur taille, leur puissance varient dans des proportions qui n’existent pas entre individus. Reste que certains des cas qu’il étudie sont peu connus et fascinants. Prenons la Finlande. Au début de la Seconde Guerre mondiale, elle se retrouve dans une situation quasi inextricable : le géant soviétique lui pose un ultimatum inacceptable, qui reviendrait à la faire renoncer à son indépendance. Elle refuse, l’URSS l’attaque. Sur le papier, elle n’a aucune chance : elle est cinquante fois moins peuplée, n’a ni chars, ni aviation, ni artillerie modernes, pas de canons antichars ou de défense antiaérienne non plus. Elle manque même de munitions. Et pourtant le miracle se produit : elle tient l’Armée rouge en échec grâce à une résistance acharnée, à sa meilleure connaissance du terrain et à une utilisation optimale de ses ressources. À l’issue de la guerre, elle ne pourra éviter la perte de la Carélie, mais elle a atteint son objectif : « non pas vaincre l’Union soviétique, mais rendre toute nouvelle invasion extrêmement coûteuse, lente et douloureuse. » En conséquence de quoi, elle sera « le seul des pays d’Europe continentale ayant pris part à la Seconde Guerre mondiale qui n’ait pas subi l’occupation ennemie ». Mieux : après avoir été saignée d’un dixième de sa population par l’ogre russe, elle instaure avec lui, dès le lendemain de la guerre, des relations pacifiques fondée sur la confiance mutuelle ! Un exemple de ­Realpolitik inouï. « La Finlande a appris […] qu’elle ne serait en sécurité que si l’URSS se sentait, elle aussi, en sécurité », écrit Diamond. La presse finlandaise accepte notamment de censurer tout propos qui pourrait froisser le puissant voisin. « D’autres démocraties auraient trouvé cela honteux. En Finlande, ces mesures témoignaient plutôt d’une certaine souplesse : sacrifier juste ce qu’il faut de principes démocratiques sacrés pour pouvoir préserver son indépendance, le bien le plus sacré de tous. » 

LE LIVRE
LE LIVRE

Bouleversement. Les nations face aux crises et au changement de Jared Diamond, traduit de l’anglais par Hélène Borraz, Gallimard, 2020

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