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Leçons d’hygiène d’un caféinomane

Alcool, sucre, thé, café, tabac… Dans un court essai, Balzac s’intéresse à ces substances et met en garde contre leur abus dans un jargon pseudoscientifique assez cocasse.

Tremble, Starbucks ! ­Voici Balzac qui part en guerre, sur ton territoire natal, contre le café, le thé et le cacao – et, accessoirement, l’eau-de-vie et le tabac. Vient en effet de paraître aux États-Unis la première traduction du Traité des excitants modernes, dont la vigoureuse dénonciation est saluée par Melanie Rehak dans le magazine Bookforum: « En ces temps troublés, toute aide est bonne à prendre. » C’est une drôle de guerre pourtant que livre Balzac hygiéniste, et avec de drôles de moyens. Il s’appuie en effet sur une expérience « scientifique » du gouvernement anglais qui a donné à trois condamnés à mort le choix entre la pendaison immédiate, ou la vie sauve à la condition de consommer exclusivement l’une de ces trois substances, chocolat, café ou thé. Résultat des courses : « L’homme au chocolat est mort dans un effroyable état de pourriture, dévoré par les vers. Ses membres sont tombés un à un, comme ceux de la monarchie espagnole. L’homme au café est mort brûlé, comme si le feu de Gomorrhe l’eût calciné. On aurait pu en faire de la chaux. On l’a proposé, mais l’expérience a paru contraire à l’immortalité de l’âme. » Et l’homme au thé ? « [Il] est devenu maigre et quasi diaphane, il est mort de consomption, à l’état de lanterne ; on voyait clair à travers son corps ; un philanthrope a pu lire le Times, une lumière ayant été placée derrière le corps. La décence anglaise n’a pas permis un essai plus original » (quel dommage !). Même chose pour le sucre, qui tue les chiens, selon un certain M. Magendie, qui en a sacrifié des meutes. Quant aux alcools forts : « On s’est effrayé du choléra. L’eau-de-vie est un bien autre fléau ! ». Le tabac aussi tue l’homme, ou du moins sa virilité, ce qui n’est pas forcément un mal, notamment pour cette dame au mari tabacolâtre : « Au bout de trois ans de chique, de pipe, de cigares et de cigarettes combinées, elle devint une des femmes les plus heureuses du royaume. Elle avait le mari sans le mariage. » À vrai dire, l'auteur de ce court ouvrage ne nous en apprend guère sur ces diverses substances – en tout cas infiniment moins que ce que la science moderne nous a révélé depuis. Mais on y découvre un Balzac nouveau et passablement étrange, épris de rigueur scientifique au point de se sacrifier à ses recherches : « Comme observateur, il était indigne de moi d’ignorer les ­effets de l’ivresse. Je devais étudier les jouissances qui séduisent le peuple, et qui ont s
duit, disons-­le, Byron après Sheridan, et tutti quanti. La chose était difficile. En qualité de buveur d’eau, préparé peut-être à cet assaut par ma longue habitude du café, le vin n’a pas la moindre prise sur moi, quelque quantité que ma capacité gastrique me permette d’absorber. » Tout ça pour dire qu'un soir de 1822 il but avec un ami dix-sept bouteilles de vin. Quels effets ? Rien de bien méchant, si ce n’est la remarque de sa voisine à ­l’Opéra où il se rendit ensuite (« Ce monsieur sent le vin. […] Non Madame, répondis-je, je sens la musique ! »). Au contraire, « cette soirée fut certes une des plus poétiques de ma vie ». Il en sortit même avec une femme au bras, sans trop savoir s’il s’agissait d’une duchesse ou d’une ouvreuse (« Je crois plus à l’ouvreuse… ­Cependant elle avait des plumes et des ­dentelles ! »). Le plus cocasse, c’est le jargon pseudo-scientifique dont se gargarise Balzac : « Au lieu d’activer le cerveau, le vin l’hébète. Loin d’exciter les réactions de l’estomac vers les forces cérébrales, le vin, après la valeur d’une bouteille absorbée, a obscurci les papilles, les conduits sont ­saturés, le goût ne fonctionne plus, et il est impossible au buveur de distinguer la finesse des liquides servis. Les alcools sont absorbés, et passent en partie dans le sang [dont] il altère le mouvement en lui enlevant ses principes ou en les dénaturant, et il se fait chez lui un si grand trouble, que la plupart des ivrognes perdent les facultés ­génératives ou les vicient de telle sorte qu’ils donnent naissance à des ­hydro­céphales ». Par-dessus le marché, Balzac n’est pas d’une objectivité exemplaire. Il règle de façon expéditive leur compte au vin, « cet excitant des classes inférieures » ; au thé, qui rend les femmes « pâles, maladives, parleuses, ennuyeuses » et portées « aux hypocrisies et aux médisances anglaises » ; au tabac enfin, qui « dépouille l’homme d’une ­certaine portion de son énergie » et « entre beaucoup dans la tranquillité de l’Allemagne » (il faut rappeler que Balzac écrit cela en 1838). Vis-à-vis du café, en revanche, Honoré est beaucoup plus ambivalent. Comment pourrait-il en effet vilipender ce breuvage, « sa boisson préférée, dont il sait qu’elle lui est néfaste, mais dont il ne peut se passer » car elle « lui permet de soutenir son formidable rythme d’écriture, et de son propre aveu lui procure de l’inspiration et stimule son intellect » ? s’interroge sa traductrice et postfacière américaine, Kassy Hayden. Le café, à en croire notre Diafoirus prémoderne, « met en mouvement le sang, en fait jaillir les esprits moteurs […], précipite la digestion, chasse le sommeil, et permet d’entretenir pendant un peu plus longtemps l’exercice des facultés cérébrales ». Attention, ça ne marche pas avec tout le monde, ce serait trop facile : « Quoique les épiciers soient ouverts jusqu’à minuit, certains auteurs n’en deviennent pas plus spirituels ». Et puis, avec le café comme avec tant d’autres choses, c’est la dose qui fait le poison. Rossini le confirme d’ailleurs : « Le café […] est une affaire de quinze ou vingt jours ; le temps fort heureusement de faire un opéra. » En fait, dans cet ouvrage, Balzac ne manifeste pas tant ses penchants hygiénistes, qu’il est le premier à piétiner (il boira jusqu’à cinquante tasses de café par jour), que, déjà, son intérêt pour le fonctionnement de la société. Les « destinées d’un peuple » ne dépendent-elles pas en effet « de sa nourriture et de son régime » ? La Russie n’est ainsi à ses yeux qu’« une aristocratie soutenue par l’alcool », et les pays soumis à l’austère protestantisme sont confrontés à la destruction de la famille (« La table en famille constitue le plus sûr thermomètre de la fortune des ménages », écrit-il dans La Cousine Bette). Cette précoce excursion dans la diététique révèle chez Balzac une préoccupation sociologico-­gastronomique qui alimentera bien des pages de La Comédie humaine – dans laquelle ne figu­rent pas moins de quarante restaurants, nous rappelle Anka Muhlstein dans Garçon, un cent d’huîtres! Balzac et la table (1), et où on bouffe tout le temps, souvent plus que de raison. Balzac multiplie les descriptions de ses contemporains à table, faute peut-être de pouvoir comme aujourd’hui les décrire au lit. Peu importe, car ce qui se passe dans la salle à manger des personnages balzaciens est au moins aussi révélateur de leurs mœurs, santé, moyens finan­ciers, postures morales, et aussi varié que la vie elle-même. Leurs pratiques alimentaires ne s’étagent-elles pas entre l’abstinence avaricieuse de Goriot ou de Gobseck et le raffinement gastronomique du cousin Pons, en passant par l’opulence vantarde de César Birotteau ou la somptuosité suspecte du banquier Taillefer ? Balzac lui-même est à mi-­chemin : remarquablement abstinent en période d’écriture, sauf pour ce qui est du café, mais d’une gloutonnerie abominable dès qu’il a rendu sa copie.
LE LIVRE
LE LIVRE

Traité des excitants modernes de Honoré de Balzac, Actes Sud, « Babel », 2013 (la première édition date de 1839)

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