Leçons d’hygiène d’un caféinomane
par Jean-Louis de Montesquiou

Leçons d’hygiène d’un caféinomane

Alcool, sucre, thé, café, tabac… Dans un court essai, Balzac s’intéresse à ces substances et met en garde contre leur abus dans un jargon pseudoscientifique assez cocasse.

Publié dans le magazine Books, mars 2019. Par Jean-Louis de Montesquiou
Tremble, Starbucks ! ­Voici Balzac qui part en guerre, sur ton territoire natal, contre le café, le thé et le cacao – et, accessoirement, l’eau-de-vie et le tabac. Vient en effet de paraître aux États-Unis la première traduction du Traité des excitants modernes, dont la vigoureuse dénonciation est saluée par Melanie Rehak dans le magazine Bookforum : « En ces temps troublés, toute aide est bonne à prendre. » C’est une drôle de guerre pourtant que livre Balzac hygiéniste, et avec de drôles de moyens. Il s’appuie en effet sur une expérience « scientifique » du gouvernement anglais qui a donné à trois condamnés à mort le choix entre la pendaison immédiate, ou la vie sauve à la condition de consommer exclusivement l’une de ces trois substances, chocolat, café ou thé. Résultat des courses : « L’homme au chocolat est mort dans un effroyable état de pourriture, dévoré par les vers. Ses membres sont tombés un à un, comme ceux de la monarchie espagnole. L’homme au café est mort brûlé, comme si le feu de Gomorrhe l’eût calciné. On aurait pu en faire de la chaux. On l’a proposé, mais l’expérience a paru contraire à l’immortalité de l’âme. » Et l’homme au thé ? « [Il] est devenu maigre et quasi diaphane, il est mort de consomption, à l’état de lanterne ; on voyait clair à travers son corps ; un philanthrope a pu lire le Times, une lumière ayant été placée derrière le corps. La décence anglaise n’a pas permis un essai plus original » (quel dommage !). Même chose pour le sucre, qui tue les chiens, selon un certain M. Magendie, qui en a sacrifié des meutes. Quant aux alcools forts : « On s’est effrayé du choléra. L’eau-de-vie est un bien autre fléau ! ». Le tabac aussi tue l’homme, ou du moins sa virilité, ce qui n’est pas forcément un mal, notamment pour cette dame au mari tabacolâtre : « Au bout de trois ans de chique, de pipe, de cigares et de cigarettes combinées, elle devint une des femmes les plus heureuses du royaume. Elle avait le mari sans le mariage. » À vrai dire, l'auteur de ce court ouvrage ne nous en apprend guère sur ces diverses substances – en tout cas infiniment moins que ce que la science moderne nous a révélé depuis. Mais on y découvre un Balzac nouveau et passablement étrange, épris de rigueur scientifique au point de se sacrifier à ses recherches : « Comme observateur, il était indigne de moi d’ignorer les ­effets de l’ivresse. Je devais étudier les jouissances qui séduisent le peuple, et qui ont séduit, disons-­le, Byron après Sheridan, et tutti quanti. La chose était difficile. En qualité de buveur d’eau, préparé peut-être à cet assaut par ma longue habitude du café, le vin n’a pas la moindre prise sur moi, quelque quantité…
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