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L’écrivain de tous les possibles

La fantasy produit parfois des chefs-d’œuvre. La preuve avec le dernier roman de Guy Gavriel Kay, splendide reconstitution de la Chine des Song.

 


© Granger NYC/Rue des Archives

Détail de Huit cavaliers au printemps, attribué à Zhao Yan, peintre de la dynastie des Song, au Xe siècle.

Le monde ne vous laissera pas être celle que vous pourriez être. Le comprenez-vous ? » Le poète Lu Chen, en chemin pour l’exil, s’est arrêté à Yenling. C’est la fête des pivoines. La ville est superbe. Il a été accueilli par son ami, l’ancien Premier ministre Xi Wengao. D’autres invités sont présents : le gentilhomme de la cour Lin Kuo et sa fille Lin Shan. C’est à elle que s’adresse le poète. La nuit est tombée sur la maison, et il s’est aventuré jusque dans sa chambre – elle a laissé la porte ouverte. Elle sait que le lendemain Lu Chen poursuivra sa route. Sa destination : l’île de Lingzhou, loin au sud. Un lieu dont on ne revient pas. Elle est jeune, bientôt fiancée à un membre de la famille impériale. Elle s’offre à l’exilé. Lui a compris qu’il avait affaire à une femme exceptionnelle. C’est pour cela qu’il a eu l’audace de venir la retrouver cette nuit-là.  Et c’est peut-être aussi pour cela qu’il refuse. Dans la « Kitai » de la XIIe dynastie, formidable transposition de la Chine des Song imaginée par Guy Gavriel Kay, les femmes ne sont pas comme Lin Shan, elles ne sont pas censées lire et écrire de la poésie, elles ne se mêlent pas aux conversations des hommes. Ce sont des servantes. Trois siècles plus tôt, elles étaient au centre de tout, influaient sur les affaires de l’État. Mais la brillante XIe dynastie, où des favorites pouvaient faire et défaire les Premiers ministres, a sombré. Et de cette catastrophe – dont Kay a raconté le déclenchement dans son précédent ouvrage, Les Chevaux célestes – on a décidé que les femmes étaient responsables. Pas elles seules, il est vrai. Les généraux trop puissants, trop indépendants aussi. L’un d’eux, par ambition, a plongé la Kitai dans la guerre civile et précipité la chute de la dynastie. La femme et le guerrier, voilà donc désormais les ennemis, ceux qu’il convient de maintenir abaissés pour que les désastres ne se reproduisent pas. On n’éduque plus les filles, on les ­enferme, bientôt on leur bandera les pieds. Quant aux généraux, on les choisit le plus médiocres possible. D’ailleurs, aucune personne censée ne rêve plus d’une carrière militaire. Les aristocrates se laissent pousser l’ongle du ­petit doigt, pour prouver qu’ils ne sauraient se servir d’un arc. Une femme et un guerrier, voilà aussi – et évidemment ce n’est pas un hasard – les deux héros du ­dernier roman de Guy ­Gavriel Kay. Ils s’appellent Lin Shan et Ren Daiyan. L’une est la jeune fille émancipée évoquée plus haut. Elle est inspirée par Lo Qingzhao, la plus illustre poétesse de l’histoire chinoise. L’autre est le fils d’un médiocre fonctionnaire de province, qui s’est juré de laver l’honneur de la Kitai en récupérant ses quatorze préfectures du Nord occupées depuis deux siècles par des barbares nomades. Son modèle : le fameux général Yue Fei, que les Chinois honorent encore aujourd’hui pour sa loyauté à toute épreuve. Il est évident que la phrase du poète Lu Chen, au début du Fleuve céleste, pourrait s’appliquer non seulement à Lin Shan, mais aussi à Ren Daiyan. Tous deux ont choisi des voies impossibles. Il est non moins évident, dès le départ, qu’elle sera démentie. Car ce sont deux êtres exceptionnels. Toute la question est : comment vont-ils accomplir leur destinée ? Et accessoirement : comment vont-ils, alors que tant de choses les séparent, finir par se croiser ? Il est difficile de parler d’un roman de Kay. Jusqu’où aller sans empiéter sur le plaisir futur du lecteur ? Disons seulement que la plupart de ses ouvrages suivent un même cheminement : une montée progressive de la tension jusqu’à l
a conflagration finale. Mais ils le font selon des variations subtiles qui surprennent toujours (Le Fleuve céleste en est la confirmation). En général, une civilisation raffinée jette ses derniers feux avant des bouleversements qui entraîneront sa destruction ou, du moins, son irrémédiable altération. Les personnages de Kay sont conscients de cette fragilité. Et s’ils ne le sont pas, le lecteur l’est pour eux. Dans ces romans plane toujours la menace de voir se défaire des équilibres magnifiques mais précaires. Cette ­dimension esthète, délicate, fait de Kay une anomalie dans le genre de la fantasy – un poète au milieu des soudards. Cela ne veut pas dire qu’on ne trouve pas chez lui des scènes de batailles épiques, des péripéties haletantes. Au contraire. Kay les maîtrise avec un brio sans égal. À la profondeur de ses personnages et des monde qu’il restitue répond la complexité éblouissante – le raffinement, serait-on tenté de dire – de ses intrigues. Les retournements sont ménagés avec un art presque excessif. Un jeu de billard à trois bandes, là où les autres auteurs se contentent de coups directs. Qu’est-ce qui rend un roman captivant ? Cette grande question a donné lieu à un petit malen­tendu. L’imprévu serait la clé. On serait happé par l’histoire parce qu’elle surprend, croit-on parfois. En réalité, ce n’est pas seulement l’envie d’être surpris qui fait que l’on continue à lire, c’est aussi le contraire : l’espoir que se réalise ce qu’on attend (telle confrontation, telle révélation pressentie et désirée depuis longtemps). L’art du romancier consiste à mêler ces deux éléments, à étonner, mais aussi à préparer des moments attendus. Quitte, bien sûr, à leur faire prendre une tournure décon­certante. C’est ce qu’on comprend en lisant Guy Gavriel Kay, virtuose en la matière. À bien y réfléchir, Kay n’est peut-être pas vraiment un auteur de fantasy. Même s’il a commencé par une trilogie, La Tapisserie de Fionavar (parue entre 1984 et 1986), qui indubitablement relevait de ce genre et même de ce qu’on qualifie de high fantasy – celle qui, dans la lignée de Tolkien, met en scène un groupe de héros luttant dans un univers imaginaire contre les forces du mal. En l’occurrence, il s’agissait d’étudiants de Toronto (ville où Kay a lui-même fait ses études et où il vit), qui se retrouvaient propulsés dans le monde de Fionavar, où un dieu déchu et maléfique s’était libéré de ses chaînes. On y rencontrait des magiciens, des nains et même l’équivalent des elfes. Le paradoxe est qu’aujourd’hui encore beaucoup ne connaissent Kay qu’à cause de cette trilogie, qui reste son plus grand succès. Or c’est aussi l’un de ses livres les plus ratés. Une fresque indigeste, parfois ridicule, traversée il est vrai de morceaux de bravoure grandioses. Sa voie, Guy Gavriel Kay l’a trouvée avec son ouvrage suivant, Tigane, paru en 1990. L’action s’y déroule dans la péninsule de la Palme, équivalent de l’Italie de la Renaissance. C’est un roman historique mais où les noms ­auraient été changés. Ils gardent les mêmes connotations mais sont inventés. Tout comme l’histoire. Une formule nouvelle commence à prendre forme qui, dans un premier temps, déroute : les éditeurs de Kay refusent de publier cet ovni, qui trouve finalement preneur et connaît un beau succès. Malgré son cadre plus réaliste, la magie y tient encore une grande place. Avec Une chanson pour Arbonne (1992), transposition cette fois de la Provence médiévale, Kay affine sa recette. Puis, en 1997, il ­publie Les Lions d’Al-Rassan, son chef-d’œuvre. La formule inaugurée dans Tigane y atteint un parfait point d’équilibre. Plus de magie ou presque. Nous sommes dans l’Espagne de la Reconquista, rebaptisée « Esperagne ». Les musulmans y sont appelés « Asharites » (du nom de leur prophète Ashar) et vénèrent les étoiles. Les chrétiens sont les « Jaddites » et vouent un culte au soleil. Quant aux « Kindath », qui représentent les juifs, ils sont les adorateurs des lunes (car il y en a deux, une blanche et une bleue). On y croise la médecin kindath Jehane Bet Ishak (les personnages féminins saillants constituent l’un des éléments récurrents des romans de Kay), le poète et guerrier asharite ­Ammar ibn Kairan et Rodrigo Belmonte, figure fortement inspirée du Cid. Pourquoi ne pas simplement écrire un roman historique ? Kay a évoqué à plusieurs reprises le malaise qu’il éprouverait à faire endosser des attitudes et des pensées de son invention à des personnages réels. Un souci d’honnêteté, donc. Une façon surtout de libérer son imagination et de ne plus être prisonnier des faits. Les Lions d’Al-Rassan condensent en quelques mois ce qui se déroula en réalité sur des siècles. Le monde transposé de Kay autorise ce genre de dramatisation. Des entorses aussi parfois à la vérité historique : dans Une chanson pour Arbonne, par exemple, la croisade contre les albigeois est repoussée… Après la perfection des Lions d’Al-Rassan, Kay se cherche et s’enlise un peu. Son roman sur la Byzance du VIe siècle, La Mosaïque de Sarrance, se traîne sur deux tomes (parus en 1998 et 2000). C’est toujours aussi délicat, complexe, mais on s’ennuie. Et le finale – éblouissant – ne vient pas complètement racheter ces inutiles longueurs. Le Dernier Rayon du soleil (2005) aurait pu être le contrepoids idéal : un ­roman plus ramassé où, pour une fois, Kay ne décrit pas un monde sur le point de disparaître mais une nation qui se construit (l’Angleterre d’Alfred le Grand). À cette innovation près, Kay n’y force néanmoins guère son talent. C’est un livre pour rien. Tout comme le suivant, Ysabel, le plus exécrable qu’il ait jamais écrit (et celui pourtant qui a reçu le prix Word Fantasy en 2008). Après plus de dix ans de productions plutôt décevantes, on aurait pu se demander si Guy Gavriel Kay n’était pas un auteur fini. Parus en 2010, Les Chevaux célestes ont prouvé le contraire. C’est son meilleur roman depuis Les Lions d’Al-Rassan. Et sa fausse suite, Le Fleuve céleste, lui est encore ­supérieure. Kay y explore des pistes inédites. Son intrigue s’étend non pas sur quelques mois ou une poignée d’années, comme dans ses romans précédents, mais sur des décennies. Que se serait-il passé si… ? Cette question a toujours obsédé Kay. Mais jamais il n’était parvenu à la thématiser aussi bien qu’ici, à plonger ainsi son lecteur dans le vertige des contingences ­humaines, à lui faire sentir avec une telle force les virtualités de l’histoire. Le destin du monde tient parfois à une rencontre qui aurait pu ne pas avoir lieu, à un ordre absurde, inique, auquel on décide malgré tout d’obéir… La fantasy reste méprisée. Elle est pourtant l’héritière de l’épopée, qu’Aristote plaçait au-­dessus de la tragédie et qui, pendant des millénaires, fut considérée comme le genre le plus prestigieux. Celui où s’exprimaient le mieux les sentiments les plus nobles, les forces sublimes dans lesquels des peuples entiers pouvaient se reconnaître. Quand on lit Le Fleuve céleste, cette filiation redevient tout d’un coup une ­évidence.   — Ce texte a été écrit pour Books.
LE LIVRE
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Le Fleuve céleste de Gavriel Kay, L'Atalante, 2017

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