La Légion d’honneur de Houellebecq
par Robert Zaretsky

La Légion d’honneur de Houellebecq

L’écrivain a été fait chevalier de la Légion d’honneur le 1er janvier. Comment pourra-t-il contribuer au rayonnement de la culture de la France alors qu’il affirme l’entendre agoniser ?

Publié dans le magazine Books, mars 2019. Par Robert Zaretsky

© Philippe Matsas / Flammarion

Michel Houellebecq garde ses distances avec le Rassemblement national. Mais, en 2017, la lecture de Soumission a été imposée par le parti de Marine Le Pen aux militants qui participaient à son université d’été.

Avec la publication de son nouveau livre, Sérotonine, Michel Houellebecq conforte sa réputation de prophète de malheur. En 2001, son roman Plateforme, qui s’achève sur un attentat islamiste dans une station balnéaire thaïlandaise, est paru quelques semaines avant les attentats du 11-Septembre. En 2015, la publication de Soumission, qui évoque l’arrivée au pouvoir d’un parti islamiste en France, a coïncidé avec le sanglant atten­tat perpétré contre la rédaction de Charlie Hebdo. Avec Sérotonine, l’écrivain français le plus connu depuis Albert Camus et Simone de Beauvoir livre de nouveau un best-seller qui fait l’admiration de la critique. Mais ce n’est pas tout. Houellebecq semble avoir une fois de plus engagé l’air du temps pour faire la publicité de son livre, anticipant cette fois le mouvement des gilets jaunes. Bien que le romancier n’ait pas, contrairement à d’autres figures de la droite, pris fait et cause pour le mouvement, il passe pour en être le « prophète »(1). Ce lien renforce son statut d’« icône de l’extrême droite » en France, pour reprendre les termes du magazine L’Obs. En toile de fond de Sérotonine, il y a la Normandie rurale, un paysage noyé dans la brume hiver­nale et la détresse humaine. Les agriculteurs locaux, pris en étau entre l’essor des multinationales de l’agroalimentaire et les normes européennes, sont ­autant aux abois que les volailles dans les immenses hangars qui ponctuent la campagne. Dans une sombre description d’un élevage industriel, Houellebecq écrit : « Plus de trois cent mille poules […] tentaient de survivre, elles étaient déplumées, décharnées […], elles ­vivaient au milieu des cadavres en décom­position de leurs congénères. » En entrant dans ces hangars, la première chose que l’on remarque c’est « ce regard de panique permanent que les poules vous jetaient, ce regard de panique et d’incompréhension, elles ne demandaient aucune pitié, elles en auraient été incapables mais elles ne comprenaient pas, elles ne comprenaient pas les conditions dans lesquelles elles étaient appelées à vivre ». Pas besoin d’être ­Roland Barthes pour saisir dans ce passage le lien métaphorique entre les poules et les paysans français, déplumés et désespérés, ignorés par les pouvoirs ­publics et invisibles aux yeux des élites urbaines. Le protagoniste du ­roman, Florent-Claude ­Labrouste, vit dans la tour ­Totem – « une gigan­tesque morille de béton », une de ces tours glaçantes du quartier Beaugrenelle, épicentre du flirt de la ville avec l’architecture brutaliste dans les années 1970. Quand Labrouste remarque que l’appar­tement a « une vue superbe », les Parisiens comprennent le sous-entendu : la vue est superbe parce qu’on ne voit pas le quartier Beaugrenelle. Bien que Labrouste vive à Paris, son travail d’ingénieur agronome l’amène à faire de fréquents déplacements à la campagne. C’est justement la profession qu’exerçait Houellebecq avant de se tourner vers l’écriture, ce qui donne du poids à ses observations. Témoin compatissant, Labrouste est également impuissant, incapable d’enrayer le déclin apparemment irréversible de l’agriculture traditionnelle. « Là, il y a un peu plus de soixante mille éleveurs laitiers ; dans quinze ans, à mon avis, il en restera vingt mille. Bref, ce qui se passe en ce moment avec l’agriculture en France, c’est un énorme plan social, le plus gros plan social à l’œuvre à l’heure actuelle, mais c’est un plan ­social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement, dans leur coin, sans jamais donner matière à un sujet pour BFM » remarque-t-il. Ce fatalisme mène au point d’orgue du roman, un accrochage qui tourne à la catastrophe entre un groupe de producteurs laitiers armés de fusils de chasse qui ont bloqué une ­autoroute et un bataillon de CRS. L’affrontement se solde par la mort de plusieurs agriculteurs, parmi lesquels leur chef de file (et seul ami de Labrouste), qui répond au nom terriblement aristocratique d’Aymeric d’Harcourt-Olonde. Un habitant du coin endosse le rôle du chœur grec : « Moi, je dis qu’ils ont bien fait ! affirma-t-il avec force, c’était pas possible qu’ils continuent comme ça, il y a des choses qui sont pas admissibles, il y a des moments où il faut réagir… » Puisque c’est du Houellebecq, il y a forcément d’autres choses dans le roman. « On me reprochera peut-être, prévient le narrateur, de donner trop d’importance au sexe. » C’est le cas : à peine a-t-on ouvert le livre qu’on tombe sur la première scène de masturbation. Les scènes de sexe sont fatalement tristes ou ­sinistres, ou bien les deux à la fois, et vont de l’accouplement sans amour à, oui, la zoophilie. Tout aussi fatalement, il y a ce que les admirateurs de Houellebecq appellent du politiquement incorrect et ses détracteurs des relents nauséabonds. Si les musul­mans ont longtemps été l’une de ses cibles favorites, c’est à ­présent au tour des femmes, souvent taxées de « grosses putes », et des homosexuels, qualifiés de « pédés », d’avoir cet honneur. Quand on se hisse au-dessus de ce mélange de misogynie et de misanthropie, on découvre toutefois une vision implacable et inquiétante des…
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