Soutenez l’esprit critique ! Participez à la campagne pour préserver l’indépendance de Books !

L’Église baptiste, paradis des pédophiles

Violée par un pasteur dans son enfance, une avocate américaine raconte son calvaire et son combat contre la principale Église baptiste américaine, qui refuse de créer une base de données sur les pasteurs convaincus de pédophilie.

La crise qui secoue l’Église catholique après des décennies d’abus sexuels dans ses rangs a masqué une histoire similaire, mais beaucoup moins médiatisée : le refus, par la plus importante Église protestante américaine, la Convention baptiste du Sud (CBS) (1), de créer une base de données sur ses pasteurs convaincus d’actes pédophiles ou accusés de façon crédible. Ce refus contribue à faire des 44 000 Églises de la CBS un « véritable paradis pour les prédateurs sexuels », explique Christa Brown, une avocate en vue d’Austin, au Texas. Les preuves accablantes qu’elle a savamment rassemblées dans le récit de son propre calvaire suggèrent que la distinction entre homme de Dieu et violeur a souvent, au sein de la CBS, l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette. Par ses descriptions saisissantes des abus dont elle a été victime et de leurs suites – crises de folie, relations amoureuses gâchées et perte de la foi –, l’auteur montre à quel point sa descente aux enfers est conforme au parcours typique des victimes des Églises baptistes du Sud. Sous prétexte d’offrir un accompagnement spirituel à l’enfant qu’elle était, écrit-elle, un pasteur la viole, tout en récitant les Écritures, rejette la faute sur elle, et obtient de son Église qu’elle étouffe le crime. Trente ans après les faits, Christa Brown a finalement réussi à mettre un nom sur ce qui lui était arrivé ; et la maternité lui a fait comprendre l’urgence de porter plainte. Alors que la CBS prétendait n’avoir aucune trace de son agresseur, l’avocate l’a retrouvé en 2004, toujours au service d’une Église ayant pignon sur rue. Le 18 janvier 2006, en échange de la suspension des poursuite
s, l’Église où il exerçait autrefois a reconnu les faits par écrit. La CBS avance deux arguments pour justifier son refus de tenir une liste des prédateurs sexuels : 1. Chacune des Églises membres de la CBS étant autonome, la Convention n’a aucun pouvoir d’intervention ; 2. Il lui suffit de vérifier le casier judiciaire de ses ministres du culte. Objections : 1. La CBS n’a pas jugé bon de rompre ses liens avec une seule Église dont la chaire a été ou reste tenue par des pédophiles, mais son quartier général de Nashville juge bon de suivre de très près la vie des communautés, au point d’exclure en 2009 de la congrégation la Broadway Baptist Church de Fort Worth, en raison de l’homosexualité avérée d’un de ses membres ; 2. Plus de 90 % des délinquants sexuels ont un casier judiciaire vierge. Les données des compagnies d’assurance américaines laissent entendre que le clergé protestant devance le clergé catholique en matière d’abus sexuels commis sur des enfants, la CBS arrivant en tête. Mais, en raison d’une conjugaison de facteurs, la plupart des actes pédophiles commis en son sein ne font pas l’objet de poursuites. Il y a d’abord les procédures extrajudiciaires : les victimes, dissuadées de contacter la police, ne peuvent adresser leurs plaintes directement à la CBS, celles-ci devant être transmises par l’Église, autrement dit par le coupable. Ensuite, il y a les arguties de butor : l’« expert » de la CBS introduit un distinguo entre les prédateurs sexuels d’une part – ces criminels purs qui relèvent de la prison à vie mais qui n’existent tout simplement pas, selon lui, dans le clergé baptiste – et les simples « brebis égarées ». Enfin, il y a la persécution systématique des victimes qui portent plainte. L’ancien président de la CBS, Paige Patterson, amateur de « chasse au gibier dangereux » (sur son site Internet, il pose à côté d’un zèbre, animal féroce s’il en est), a choqué d’autres leaders religieux en qualifiant Brown et d’autres victimes de « personnages infâmes », « aussi répréhensibles que les criminels sexuels ». Mais les avocats de la CBS placent toute leur confiance dans les règles de la prescription, qui exigent des victimes qu’elles portent plainte avant leurs 28 ans (l’âge moyen des victimes est de 12 ans ; l’âge moyen des plaignants, de 42 ans) ; ils savent aussi que moins de 10 % des abus sexuels commis par le clergé sont signalés et que le taux de suicide est particulièrement élevé chez les anciens enfants abusés. La CBS, qui est exemptée d’impôts et dont les actifs sont évalués à 10 milliards de dollars, est la seule communauté religieuse à n’offrir aucune forme d’accompagnement aux victimes. Ses membres convaincus de viol d’enfants bénéficient, eux, d’une aide gratuite. L’histoire de Christa Brown et les données qu’elle a rassemblées sur d’autres cas, racontées dans son livre et sur son site (stopbaptistpredators.org), disent l’urgence d’une réforme de la loi. Quand les crimes sexuels cesseront d’être prescrits – ce qui ne manquera pas d’arriver –, les procès qui s’ensuivront sonneront probablement le glas de la CBS. Elle aura manifestement eu tort de s’en prendre à cette femme de caractère.   Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 16 avril 2010. Il a été traduit par Thomas Fourquet.
LE LIVRE
LE LIVRE

Cette petite lumière. Au-delà d’un pasteur baptiste pédophile et de sa bande, Foremost Press

SUR LE MÊME THÈME

Religion Pourquoi la Chine veut rééduquer ses musulmans
Religion En Inde des idoles peuvent intenter un procès
Religion Lourdes : des miracles très politiques

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.