L’empereur meurtrier

Dans sa prison – d’où il pouvait encore contempler son chef-d’œuvre, le Taj Mahal, édifié à la mémoire d’une épouse adorée –, le vieil empereur Shah Jahan reçut un jour la tête tranchée de Dara Shikoh, son fils aîné et successeur désigné (voir Books, n° 16, octobre 2010, « Les passions de Shah Jahan »). Le meurtrier, Aurangzeb, était l’un des frères cadets de Dara.

Dans sa prison – d’où il pouvait encore contempler son chef-d’œuvre, le Taj Mahal, édifié à la mémoire d’une épouse adorée –, le vieil empereur Shah Jahan reçut un jour la tête tranchée de Dara Shikoh, son fils aîné et successeur désigné (voir Books, n° 16, octobre 2010, « Les passions de Shah Jahan »). Le meurtrier, Aurangzeb, était l’un des frères cadets de Dara.

Rien là de très étonnant : dans l’Empire moghol, où la règle de la primogéniture n’existait pas, les guerres de succession étaient monnaie courante. Mais, intervenue au milieu du XVIIe siècle, celle-ci eut peut-être des conséquences incalculables sur l’histoire de l’Inde. C’est du moins ce que suggère Jai Arjun Singh dans le quotidien The Hindu, à propos de The Crimson Throne, le roman que le psychanalyste Sudhir Kakar a consacré à cette lutte fratricide qui passionne les lecteurs indiens. « Dara est un amoureux des arts, tolérant, intéressé par les autres traditions religieuses : beaucoup estiment qu’il a tout pour être le plus grand empereur moghol depuis son arrière-grand-père Akbar. Le rigoriste Aurangzeb, lui, se soucie surtout de faire triompher la “seule vraie foi”, l’islam », explique le critique.

Kakar ne prend parti ni pour l’un ni pour l’autre des deux frères. Il adopte alternativement les points de vue imaginaires de deux voyageurs étrangers bien réels, l’Italien Niccolao Manucci et le Français François Bernier. Tout les oppose, et chacun choisit un camp différent. Le bouillant Manucci, médecin autodidacte, quelque peu imposteur, embrasse la cause du doux et mystique Dara Shikoh. Le froid Bernier, qui méprise les hindous (en qui il ne voit que de naïfs idolâtres), développe (presque malgré lui) un respect pour les musulmans, et en vient à admirer le fanatisme de l’austère Aurangzeb.

« Parce que ni Manucci, ni Bernier ne sont des narrateurs “objectifs”, le roman nous oblige sans cesse à réfléchir à la manière dont l’histoire est interprétée et écrite », explique Arjun Singh. Et à nous poser ces questions sans réponse : quel visage aurait l’Inde aujourd’hui si le défenseur d’une coexistence respectueuse entre hindous et musulmans l’avait alors emporté ? « Dara a-t-il été fauché à l’aube d’un règne glorieux ou bien n’était-il qu’un doux rêveur qui n’aurait de toute façon jamais fait un bon chef d’État ? Aurangzeb était-il par nature un méchant hypocrite ou un homme cohérent avec lui-même et prêt à tout pour accomplir ce qu’il croyait être la mission de sa vie ? »

LE LIVRE
LE LIVRE

Le trône cramoisi de L’empereur meurtrier, Penguin/Viking

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