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L’empire de Joséphine

Première épouse de Napoléon, Joséphine de Beauharnais resta jusqu’à sa mort l’unique grand amour de l’empereur. Une nouvelle biographie révèle l’implacable ambition qui l’animait, sous ses dehors émotifs et fragiles.


Joséphine, par François Gérard

La vie de Marie-Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, la jeune fille qui allait devenir l’impératrice Joséphine, fut plus extraordinaire que celle de n’importe quelle princesse de conte de fées. Fille d’un bon à rien de province, elle survécut à un divorce et à la Révolution (elle était à quelques jours de la guillotine quand Robespierre tomba) pour devenir l’une des plus illustres beautés du Directoire et conquérir, presque par mégarde, le cœur d’un jeune général un peu gauche, Napoléon Bonaparte. Comme une prêtresse vaudou le lui avait prédit quand elle n’était encore qu’une enfant en Martinique, elle allait être à ses côtés plus grande qu’une reine.

Leur idylle donna lieu à l’une des correspondances amoureuses les plus enflammées qui nous soient parvenues. Le matin qui suivit leur première nuit (les enfants de Joséphine postdatèrent la lettre après sa mort pour faire croire qu’ils étaient déjà mariés), Napoléon lui écrivit : « Ton portrais et le souvenir de l’énivrante soirée d’hiers n’ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quelle effet bizzare faite vous sur mon cœur ! » [orthographe d’origine].

Le lien viscéral unissant la demi-mondaine volage (et plus toute jeune au moment de leur rencontre) et cet époux qui ne rêvait que de conquêtes devait durer leur vie entière, et rester intact tout au long de la vertigineuse carrière politique et militaire de Napoléon. Cet amour résista à l’inaptitude de Joséphine à lui donner un héritier comme aux efforts répétés de la famille de Bonaparte pour la chasser de son lit. Il continuait de voir en elle sa bonne étoile.

En 1810, elle se soumit à la nécessité et s’écarta pour lui permettre d’épouser Marie-Louise d’Autriche (la malheureuse petite-nièce de Marie-Antoinette) et d’avoir le fils qu’il attendait tant. Mais même alors, ils s’aimaient toujours. Joséphine mourut quatre ans plus tard, le cœur brisé, selon certains, par la défaite de Napoléon face aux coalisés et son exil à l’île d’Elbe. Quand l’ex-empereur contracta en 1821 le mal qui devait l’emporter, Joséphine lui apparaissait dans son délire. Son nom fut le dernier qu’il prononça (1).
Mais Napoléon était un fieffé misogyne, convaincu que « la grande affaire des femmes était, et devait être, leur toilette », selon le témoignage de sa belle-fille Hortense. La seule qu’il aima jamais était donc à ses yeux, on ne s’en étonnera pas, « une femme, au meilleur sens du terme ». Il chérissait ses larmes, sa douceur, ses mensonges, sa grâce, son extravagance, sa générosité et sa jalousie. Ces traits de personnalité venaient naturellement à Joséphine, mais, Napoléon aidant, ils finirent par définir son caractère. Pour Kate Williams, ils étaient aussi ses meilleures armes dans cette guerre des sexes que fut leur relation.

Williams soutient que les techniques de « puissance douce » utilisées par Joséphine étaient trompeuses, qui cachaient une ambition outrepassant le simple désir de survivre. « Avec une douceur feinte, écrit Williams, elle affirmait n’être “pas faite pour une telle grandeur”. Mais, en réalité, elle voulait s’élever au-dessus de tous ceux qui l’avaient auparavant méprisée. » Son abondante correspondance « trahit sa détermination implacable ». Cette Joséphine postféministe est avide de prestige – dont la manifestation physique pour les femmes de l’époque était un décolleté couvert de diamants – et tellement ambitieuse qu’elle sacrifie sa fille Hortense, pour affermir sa position, en la mariant au frère détestable et souffreteux de Napoléon, Louis.

Mais, bien que Williams repère dans la correspondance de Joséphine de nombreux indices de manipulation et de tromperie, on trouve également sous sa plume de nombreuses preuves qu’elle était davantage que cela. Quand elle se lamente sur son destin d’« esclave couverte de bijoux », il est difficile de ne pas sentir la sincérité de ces mots, aussi réticente fût-elle à l’idée d’abandonner son statut d’impératrice.

Le grand plaisir, la grande consolation de la vie de captivité qu’elle menait avec Napoléon, c’était le château de Malmaison, sa petite propriété toute proche de Paris. Le foyer qu’elle y créa pour eux était une œuvre d’art en soi, en particulier sous le Consulat, quand Napoléon n’avait pas encore commencé d’imposer à son entourage l’étiquette impériale. Avec ses essences rares venues des quatre coins du monde, le jardin représentait l’hommage de Joséphine aux ambitions territoriales de son mari, et témoignait du goût exquis pour lequel elle était célèbre.

Chaque époque, depuis la mort de Joséphine, l’a reconstruite à son image. Les dernières générations n’ont pas fait exception, qui ont produit de fascinantes réhabilitations. Le magnifique Napoleon and Josephine d’Evangeline Bruce (1994), biographie croisée écrite par une légendaire organisatrice de soirées politiques et mondaines (2), montrait le rôle crucial joué par la patte féminine de Joséphine dans la carrière de son mari. Cinq ans après, paraissait le premier volume de la brillante trilogie romanesque que Sandra Gulland consacra à celle qu’elle appelle « Joséphine B. ». Et en 2003, Andrea Stuart publiait La Rose de Martinique (Perrin, 2006), qui analysait pour la première fois Joséphine à la lumière de ses origines caribéennes, tout en brossant un tableau merveilleusement évocateur de l’époque troublée où elle vécut.

Dans sa biographie enlevée, Kate Williams nous donne à voir à son tour une autre Joséphine : une femme plus dure dans l’ensemble que toutes ces incarnations précédentes, une sorte de Rastignac en robe Empire. Joséphine y apparaît comme une héroïne très moderne dont l’existence ennuyeuse mais précaire aux Tuileries fait irrésistiblement penser à celle de nos épouses de banquiers, qui dépensent frénétiquement les bonus de leur mari pour refaire la décoration de leurs maisons ou renouveler leur garde-robe, persuadées que si elles laissent filer quoi que ce soit, un modèle plus jeune est là qui attend, rapace, prêt à prendre leur place.

 

Cet article est paru dans la Literary Review en décembre 2013. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

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Notes

1| Les derniers mots de Napoléon auraient été : « tête… armée… ».

2| Morte en 1995 à 77 ans, Evangeline Bruce était la veuve d’un influent diplomate américain. Elle était célèbre pour les soirées qu’elle organisait dans sa demeure à Washington, et où se pressaient hommes politiques et célébrités.

LE LIVRE
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Joséphine de L’empire de Joséphine, Hutchinson

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