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L’enfance de Lincoln

Le futur président des États-Unis eut pour berceau une cabane en rondins, une unique pièce, sans fenêtres, au sol en terre battue. Son père tyrannique lui apprit la dureté du travail manuel, mais le jeune Abraham développa bientôt une réaction de rejet contre un milieu qu’il jugeait ignorant et fruste.

Abraham Lincoln a vu le jour sur un matelas de feuilles de maïs, au milieu de peaux d’ours, le matin du dimanche 12 février 1809. Les États-Unis étaient alors une toute jeune nation, à la veille d’une seconde guerre périlleuse contre l’Empire britannique (1). Ce nouvel enfant de la république eut pour berceau une cabane en rondins – une unique pièce, sans fenêtres, au sol en terre battue – située dans le comté de Hardin, près de Hodgenville, dans le Kentucky. Le titre de propriété que possédait son père sur le terrain où elle se trouvait était des plus incertains.

La mère d’Abraham, Nancy Hanks Lincoln, était une femme plutôt grande, osseuse, sèche et facile à vivre, d’environ 25 ans. Elle était fille naturelle et c’était une lutteuse émérite sur une Frontière (2) où la lutte était un sport très répandu, auquel s’adonnaient aussi bien les femmes que les hommes. Comme l’a raconté un témoin : « C’était une femme assez vive, téméraire et casse-cou, toujours à la limite de la bienséance. » Deux ans plus tôt, elle avait donné naissance à une fille prénommée Sarah.

Pendant la plus grande partie de sa vie, qui se déroula dans trois États différents, Lincoln allait entendre dire que ses origines n’avaient rien de respectable. D’après William H. Herndon, le dernier associé d’Abraham Lincoln durant sa carrière d’avocat, il existait même une rumeur selon laquelle Thomas Lincoln avait en réalité assumé la paternité du bébé de Nancy Hanks moyennant finances de la part d’un certain Abraham Inlow, meunier à Elizabethtown, dans le Kentucky ; et même si tout cela ne collait pas avec la date du mariage de Tom et Nancy, en 1806, cette histoire allait plus tard hanter Abraham et jouer un rôle non négligeable dans la manière dont il se construisit.

Thomas, qui était à la naissance de son fils un homme trapu d’une trentaine d’années, exerçait dans une grande pauvreté à la fois l’activité de fermier et de charpentier. Il avait, dans son entourage, la réputation d’être un excellent conteur et l’on pourrait trouver là – s’il en était besoin – de quoi étayer l’idée qu’il était bien le père biologique du garçon car, toute sa vie, Abraham allait se plaire à raconter quantité d’histoires et de paraboles rustiques, à une cadence qui ne manquait pas d’amuser ses collaborateurs. Thomas décida de nommer l’enfant Abraham, du nom de son père, un pionnier de Virginie qu’il avait vu – il n’était alors qu’un petit garçon – se faire tuer, sous ses yeux, par des Indiens alliés aux Anglais.

Sa vie se trouvant véritablement empoisonnée par les problèmes dus au caractère douteux de ses titres de propriété dans le Kentucky, Tom Lincoln déménagea avec sa famille – Abraham était encore bébé – à une dizaine de kilomètres plus loin, pour s’installer dans une ferme de 90 hectares, à Knob Creek. On a raconté beaucoup de choses contradictoires à propos du robuste Tom Lincoln : qu’il était travailleur et qu’il était paresseux ; qu’il n’avait aucune ambition et qu’il avait l’esprit des pionniers ; qu’il était fier des capacités intellectuelles de son fils, enfant de la Frontière, et qu’il châtiait Abraham en raison de celles-ci. Une certitude, néanmoins : Tom était à sa manière l’archétype même du fermier protestant, qui cultivait la terre pour assurer sa subsistance et qui, conformément au rêve de Thomas Jefferson, était censé représenter l’essence même des vertus américaines et du parfait colon de la Frontière. Les hommes comme Tom héritaient du sol américain sans avoir recours à l’influence corruptrice des banques et, même s’ils savaient à peine lire et écrire, leur sagesse innée tout comme leur soif de démocratie étaient directement issues d’une terre qui ennoblissait ses occupants. Si Tom Lincoln n’eut sans doute jamais vraiment conscience d’incarner cet idéal, le jeune Abraham eut, quant à lui, tôt fait de refuser d’y souscrire. Là où Jefferson s’imaginait voir une indépendance absolue, Lincoln ne percevait qu’ignorance et rude labeur. Il fut loin, très loin, de grandir dans l’admiration de son tyran de père.

En grandissant, Abraham développa un corps et une endurance physique parfaitement adaptés à un enfant de la Frontière, mais son caractère n’était pas vraiment en adéquation avec la vie telle qu’elle se déroulait dans ce coin très reculé. Lorsqu’il fut désigné candidat à la présidence et que John L. Scripps, un journaliste de Chicago, insista pour qu’il lui donne des renseignements sur son enfance, destinés à une biographie de campagne, Abraham cita l’Élégie écrite dans un cimetière de campagne de Thomas Gray :

« “Les simples et courtes annales de ces pauvres au cœur pur…” Voilà… C’est ma vie, et c’est tout ce que vous ou quiconque pourrez en tirer… »

À Knob Creek, Abraham commença, à l’âge de six ans, à apprendre ses lettres auprès d’un professeur catholique, propriétaire d’esclaves, dans une école en rondins sur Cumberland Road. Il s’agissait de ce que l’on appelait sur la Frontière une blab school, une école où les enfants ne disposaient ni de livres ni de cahiers et où l’apprentissage consistait à tout répéter après le maître. C’est là qu’en 1815, avec sa grande sœur Sarah, le temps d’une brève saison, puis d’une autre, l’année suivante, Abraham apprit à écrire son nom et à compter.

Ses parents allaient à une église baptise antiesclavagiste. Cette fréquentation, sujette à controverse dans un État qui pratiquait l’esclavage, ainsi que, de nouveau, toute une série de conflits liés à la validité suspecte des titres de propriété de la ferme de Knob Creek amenèrent Thomas à considérer que la situation serait meilleure dans le territoire de l’Indiana, tout récemment créé, où tout paraissait beaucoup mieux organisé. C’est ainsi que la famille Lincoln fit partie des tout premiers « Hoosiers » – tels étaient surnommés les colons venus du Sud – à s’installer dans l’Indiana. Tom Lincoln partit le premier, transportant ses affaires sur une barge à bord de laquelle il descendit la Salt Creek et l’Ohio avant de gagner la rive pour partir en reconnaissance à la recherche d’une ferme. Il trouva un emplacement situé à environ 25 kilomètres de la rivière, près de la petite bourgade de Gentryville. Puis toute la famille fit le voyage à pied, avec un chariot à bœufs pour transporter ses biens. On finit par arriver, assez tard dans l’année, sur la concession d’une soixantaine d’hectares de fourrés touffus acquise par Tom dans la petite communauté de Pigeon Creek. Là, Tom et Nancy fréquentèrent à nouveau une église baptiste antiesclavagiste.

Abraham avait alors huit ans. Lui-même et les siens passèrent les trois premiers mois de leur vie en Indiana dans l’« abri en rondins » à trois côtés que Tom avait construit en hâte pour faire face aux rigueurs de la saison à venir. La partie ouverte de la cabane était orientée vers le sud, à l’abri des vents dominants et de la neige ; un grand feu y était entretenu jour et nuit. C’est là que, tandis qu’à l’intérieur même de la cabane tourbillonnaient la neige ou la fumée du foyer, Abraham et Sarah absorbèrent tous les récits bibliques que put leur raconter Nancy et qui modelèrent leur vision calviniste du monde, mais aussi diverses superstitions paysannes sur le cycle de la lune, les fantômes, et bien d’autres histoires. Le jeune Lincoln témoignait d’une sociabilité précoce, qui lui faisait héler les passants et suscitait l’ire de son père. Il travaillait déjà à la ferme où il faisait l’expérience de la vie difficile – celle qui muscle son homme – d’un garçon de la campagne ; il aidait son père à défricher les champs, à poser des clôtures, à labourer et à battre le blé. Il était le parfait stéréotype du garçon vivant dans un coin perdu, tel que l’illustre cette anecdote : un jour, en voyant une dinde sauvage approcher de la ferme, Abraham saisit un revolver et l’abattit du seuil de la maison. Le fait même d’avoir supprimé une vie animale, de voir le sang jaillir, le dégoûta profondément ; il ne deviendrait jamais l’as de la gâchette, le tireur d’élite de la Frontière typique du mythe américain.

L’oncle et la tante de Nancy, les Sparrow, vinrent s’installer en Indiana sur les talons de la famille Lincoln, amenant avec eux le fils naturel d’une des sœurs de Nancy, un certain Dennis Hanks, qui savait à peine lire et écrire. Entre le petit Lincoln et l’adolescent Dennis, que beaucoup tenaient pour un véritable rustre, se noua une très forte amitié. Il arriva souvent à ceux qui voyaient d’un mauvais œil l’habitude qu’eut plus tard Abraham Lincoln de raconter des histoires assez crues d’attribuer ce penchant à l’influence de Dennis. Ce dernier n’appréciait pas la façon dont Tom Lincoln traitait son fils, et allait amener les premiers biographes de Lincoln à porter un jugement plutôt sévère sur son père.

Le jeune Lincoln dut à plusieurs reprises faire la cruelle expérience des voies impénétrables qu’empruntait ce Dieu calviniste, sous le joug duquel se trouvait la plus grande partie de l’Amérique. Il avait déjà perdu un frère, Tom, encore bébé. Et voilà qu’au cours de l’été 1818 la maladie que les colons appelaient la « maladie de lait » vint frapper la région de Little Pigeon Creek. Ceux qui en étaient atteints se retrouvaient la langue couverte d’une sorte de pellicule blanche ; on pensait que le mal se transmettait par le lait des vaches qui avaient mangé une plante toxique, l’eupatoire rugueuse (Ageratina altissima), et mouraient à leur tour. Les Sparrow furent les premiers à attraper la maladie ; ils furent soignés par Nancy, à qui Dennis allait plus tard rendre hommage en affirmant qu’elle était la femme la plus affectueuse qu’il ait jamais rencontrée. Puis Nancy tomba elle-même malade, et mourut au bout de sept jours, sans avoir vu de médecin – il n’y en avait pas – après avoir appelé Sarah et Abraham à son chevet. Tom Lincoln lui fabriqua un cercueil en bois de cerisier d’automne, où elle reposa dans l’unique pièce de la cabane, avant de partir pour son dernier voyage au terme duquel on l’ensevelit sous un tertre, au fond des bois. Elle avait 34 ans, mais était déjà ridée et édentée comme tant de femmes de la Frontière.

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Ce texte est tiré d’Abraham Lincoln, paru aux éditions Belin. Il a été traduit par Paul Simon Bouffartigue.

Notes

1| La seconde guerre d’Indépendance s’est déroulée de 1812 à 1815 (NdlR).

2| La « Frontière » (the Frontier) symbolisait la limite entre les terres américaines conquises par les colons et les terres indiennes.

LE LIVRE
LE LIVRE

Abraham Lincoln de L’enfance de Lincoln, Belin

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