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L’erreur de Keynes

La semaine de quinze heures à l’horizon 2028 ? Le grand économiste y croyait dur comme fer. La croissance et la technologie allaient nous permettre de satisfaire nos besoins en travaillant moins. Seul problème, la dépression collective qui en découlerait, faute de savoir occuper ce temps libéré. Aujourd’hui, la dépression naît plutôt du sentiment d’être asphyxié par le manque de temps. Comment expliquer ce paradoxe de la société d’abondance ?

Au cours de l’hiver 1928, John Maynard Keynes a rédigé un court texte de réflexion sur le long terme : « Perspectives économiques pour nos petits-­enfants » (1). L’économiste imaginait ce à quoi ressemblerait le monde à un siècle de distance. En 2028, prédisait-il, le « niveau de vie » en Europe et aux États-Unis aurait tellement progressé que personne n’aurait plus besoin de se soucier de gagner de l’argent. « Nos petits-enfants » travailleront à peu près trois heures par jour, estimait-il, et même cet emploi du temps allégé représenterait davantage de labeur que nécessaire. Keynes a élaboré une première version de ce texte en vue d’une conférence dans un collège de garçons du Hampshire. Il était en train de le remanier, à l’automne 1929, lorsque la Bourse s’effondra. D’aucuns auraient vu là un mauvais présage ; pas lui. Il a certes rapidement compris la gravité de la situation : le krach, écrit-il début 1930, a engendré « une crise dont l’histoire se souviendra comme l’une des plus profondes que l’humanité ait jamais vécues ». Mais Keynes restait persuadé que l’épisode apparaîtrait, sur la longue durée, comme un simple coup d’arrêt ne remettant pas en cause une tendance de fond bien plus faste. Dans la version finale, publiée en 1931, l’économiste invitait le lecteur à regarder au-delà de cette « période passagère d’inadaptation » pour envisager un avenir radieux. Selon Keynes, le XIXe siècle avait provoqué un tel déferlement d’inventions – « l’électricité, le pétrole, l’acier, le caoutchouc, l’industrie chimique, le machinisme et les méthodes de production de masse » – que la poursuite de la croissance était inévitable. La taille de l’économie mondiale serait multipliée par sept au cours du siècle et, nouveaux « perfectionnements techniques » ­aidant, tout cela déboucherait sur la semaine de quinze heures. Mais pour Keynes, cet âge de l’abondance allait poser un nouveau problème, à certains égards plus grand. Ayant si peu besoin de travailler, il faudrait trouver quoi faire de ses dix doigts : « Pour la première fois depuis sa création, l’homme fera face à son problème véritable et permanent : comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques, comment occuper le loisir que la science et les intérêts composés lui auront accordé ». L’exemple donné par les riches oisifs de son temps offrait de son point de vue une perspective « très déprimante », puisque la plupart ont « échoué lamentablement » à trouver des passe-temps satisfaisants. Il en voulait notamment pour preuve les « femmes des classes aisées » d’Angleterre et des États-Unis, que « la ­richesse a privées » de leurs occupations traditionnelles, comme la cuisine, et qui sont devenues « totalement incapables de trouver quoi que ce soit de plus amusant » à faire. À mesure qu’une part de plus en plus grande de la population ­serait libérée du travail, ­annonçait l’économiste, la société risquait de souffrir d’une sorte de « dépres­sion nerveuse » généralisée. Seuls les êtres capables d’apprécier « l’art de vivre en tant que tel » seront, écrivait-il, « capables de jouir de l’abondance quand elle se présentera ». Nous avons à présent parcouru les quatre cinquièmes du siècle en question, et la vision de Keynes s’est réalisée à moitié. Depuis la publication de « Perspectives économiques pour nos petits-enfants », le PIB des États-Unis a été multiplié par seize en termes réels et la richesse par habitant a sextuplé. Et cela vaut aussi pour le reste de la planète : au cours des quatre-vingts dernières années, l’économie mondiale a progressé à un rythme comparable.   Mais si nous sommes devenus, dans l’ensemble, aussi riches que l’imaginait Keynes, cette prospérité n’a pas été convertie en loisirs. Du point de vue de la théorie économique, c’est déconcertant. Du point de vue de la vie quotidienne, cela suffit pour entraîner… une dépression nerveuse. Brigid Schulte, journaliste au Washing­ton Post, est la dernière auteure en date à se saisir d’une question qu’on peut résumer ainsi : à quel niveau Keynes s’est-il trompé ? Elle commence par essayer de mesurer son propre – ou son propre manque de – temps libre. En se faisant aider par John Robinson, un sociologue de l’université du Maryland spécialiste de l’emploi du temps. Le chercheur lui enjoint de ­tenir un journal et lui fournit un tableur Excel conçu à cette fin. Mais Brigid Schulte s’aperçoit que son temps est bien trop « indiscipliné » pour se couler dans les petits rectangles bien rangés du tableur, et elle décide de tenir le registre de ses journées dans de petits carnets noirs. Un après-midi, elle déjeune à son bureau, tenant d’une main le téléphone – elle appelle la pharmacie qui fournit les médicaments contre les allergies de son fils, et qui a mis la communication en attente – et cherchant en même temps sur le Web le moyen d’obtenir un certificat de décès pour son beau-frère, qui a trouvé la mort en Chine. Elle appelle alors Robinson pour lui demander comment classer ce genre d’activité. Il répond qu’il lui suffit de continuer à remplir son journal, et qu’il se débrouillera. Mais quand elle lui présente sa pile de petits carnets noirs, il se cabre. C’est impossible à lire, encore moins à analyser. « Qu’est-ce que c’est que ce mot ? » demande-t-il en montrant une note prise à 2 heures du matin, un 16 septembre. « Panique, dit-elle. Je me réveille en état de panique. » Laissant en suspens la question de ses propres loisirs, Schulte décide d’aller à Paris pour la réunion annuelle de l’International Association for Time Use Research (Iatur), où un sociologue d’Oxford lui explique : « Tout le monde veut essayer de comprendre pourquoi la pression temporelle augmente. C’est aujourd’hui le sujet chaud de la recherche sur le temps. » Elle rend ensuite visite au Centre du Stress de Yale, à New ­Haven ; rencontre des mères surmenées à Portland, dans l’Oregon ; participe à un groupe de discussion à Fargo, dans le Dakota du Nord. « La vie est stressante à Fargo », explique l’organisateur. Sous prétexte de réduire son propre stress, Schulte prend des cours de trapèze et saute d’une plateforme de 6 mètres de haut. Tout en racontant cela, elle examine les différentes explications possibles de ce qu’elle appelle la « submersion », comme s’il s’agissait d’une réalité extérieure à l’être humain, à l’image de l’Arctique ou l’Amazonie.   Dès le début, elle prend en considération la théorie selon laquelle la surcharge d’occupations est une source de prestige social. Plus vous êtes affairé, plus vous paraissez important ; et l’on rivalise donc pou
r être, ou du moins ­paraître, surmenés. Schulte consulte pour cela Ann Burnett, chercheuse à l’université du Dakota du Nord, qui a recueilli des lettres de vacances écrites sur une période de cinquante ans. Or il y est de moins en moins question des bienfaits de la saison ; plus le temps passe, et plus les auteurs se désolent dans leur correspondance du surmenage de l’année écoulée. Burnett conclut de ces archives que désormais, pour être à la hauteur de ses voisins, il faut s’efforcer d’avoir plus à faire qu’eux. Dans l’un de ces courriers récents, une mère se vante de tant trimbaler ses gosses d’activité en activité qu’elle fait « 150 kilomètres par jour ». « Il existe une vraie tendance à prétendre “être plus occupé que toi” », affirme Burnett. Brigid Schulte examine aussi la théorie selon laquelle la « submersion » est moins fonction du nombre de choses que l’on a à faire que du temps passé à y songer. Une femme médecin qui passe mentalement en revue la liste des provisions qu’elle doit acheter en rentrant n’est pas, en réalité, plus occupée qu’une autre se concentrant sur sa tâche ; mais elle peut avoir le sentiment d’être plus accaparée. Inversement, un avocat qui joue avec ses enfants vit, techniquement, un moment de loisir ; mais s’il consulte sans arrêt son téléphone pour vérifier ses messages du bureau, il peut éprouver le sentiment de ne pas avoir de temps libre. Schulte appelle cela le « phénomène de l’agitation mentale permanente ». Il pompe nos précieuses réserves d’énergie, nous prive même du droit de « décider ce à quoi nous pensons, à force d’emporter nos problèmes domestiques au bureau et nos problèmes professionnels à la maison ». Mais aucune de ces explications ne satisfait vraiment Schulte, qui continue de chercher. Au bout d’un certain temps, elle jette son dévolu sur le coupable déjà identifié par beaucoup d’autres avant elle : les hommes. Aujourd’hui, la plupart des femmes travaillent. Aux États-Unis, plus des deux tiers des mères d’enfants d’âge scolaire ont un emploi à l’extérieur. Et elles sont nombreuses aujourd’hui à gagner davantage que leur mari ; dans les foyers où l’on vit sur deux salaires, un tiers des épouses environ sont mieux payées que leur époux. Mais, même dans ce cas, les études montrent que les femmes accomplissent la part du lion – ou de la lionne – des tâches ménagères : entre 70 % et 80 %. C’est à elles, aussi, qu’incombe pour l’essentiel la charge des enfants, quand il y en a. « Même si les hommes consacrent désormais plus de temps aux enfants et font davantage de tâches ménagères, écrit Schulte, cela ne représente toujours que la moitié des beso­gnes qu’accomplissent les femmes ». Pas étonnant si elles se plaignent plus souvent de leur « stress chronique et du sentiment d’avoir perdu le contrôle de leur vie », conclut-elle. Schulte désigne à la vindicte deux hommes en particulier. Pat Buchanan, d’abord, le conseiller de Nixon qui a persuadé le président, au début des années 1970, de mettre son veto à un projet de loi sur la prise en charge des jeunes enfants (2). Son propre mari, ensuite, qu’elle appelle simplement Tom, mais qui, au terme d’une recherche rapide sur Google, se révèle être le journaliste Tom Bowman, de la National Public Radio. Tom ne connaît même pas l’adresse du dentiste de ses enfants. Il ne les emmène presque jamais chez le pédiatre. Il est « censé faire les courses » (les italiques ne sont pas de moi), mais il refuse d’emporter une liste et revient souvent en ayant oublié d’acheter des produits aussi utiles que le papier toilette. Un matin de Thanksgiving, tandis que Brigid s’échine à préparer un ­repas de fête pour dix-huit convives, Tom s’empare d’un pack de six bières dans le frigo et s’en va chez son ami Peter. Cette inconséquence provoque une crise, thérapeutique selon Schulte, qui conduit à une répartition des tâches plus équitable. Quatre-vingts ans après la parution du texte de Keynes, deux économistes italiens, Lorenzo Pecchi et Gustavo Piga, ont commencé à discuter du sujet : comment « un homme de son intelligence a-t-il pu voir si juste en prédisant croissance économique et amélioration du niveau de vie » et se tromper à ce point sur l’avenir du temps libre ? Et ils ont ­décidé de poser la question à des collègues, en Europe et aux États-Unis. Peut-être certains étaient-ils des femmes ; quoi qu’il en soit, seuls des hommes ont répondu. Le résultat, « Revisiter Keynes », incite à penser que la « submersion » plonge même les Prix Nobel d’économie dans la perplexité (3).   Plusieurs auteurs de ce livre collectif attribuent l’erreur de Keynes à une mauvaise interprétation de la nature humaine. L’économiste partait de l’idée que nous travaillons afin de gagner assez d’argent pour acheter ce dont nous avons besoin. Or l’augmentation des revenus allait permettre de satisfaire ces besoins en travaillant moins. Et les salariés quitteraient leur poste de plus en plus tôt, jusqu’au jour où ils pourraient rentrer chez eux pour l’heure du déjeuner. Mais les êtres humains ne sont pas ainsi faits. Au lieu de partir plus tôt, ils se créent de nouveaux besoins. Nombre des produits qu’ils convoitent aujour­d’hui n’existaient pas à l’époque de Keynes : ­ordinateurs portables, fours à micro-ondes, consoles de jeux, smartphones, montres intelligentes, réfrigérateurs connectés, sacs Prada, jeans Diesel, thermomètres de cuisson, et ces trucs qu’on met dans le congélateur puis dans son verre de bière pour la garder bien fraîche. « La plupart des formes de consommation matérielle créent une puissante accoutumance », observent Gary Becker et Luis Rayo dans leur chapitre de « Revi­siter Keynes » (4). « Après une période d’excitation initiale, le consommateur moyen s’habitue au produit acheté et […] ­aspire rapidement à posséder le suivant. » ­Selon Becker et Rayo, cette insatiabilité appartient à notre nature profonde. Les humains ont évolué « de sorte que leurs points de référence s’ajustent à la hausse à mesure que leur situation s’améliore ». Joseph Stiglitz, Prix Nobel 2001, adopte pour sa part une approche constructiviste. Les choix des individus, soutient-il, sont modelés par la société et s’autoalimentent au fil du temps. « Nous apprenons à consommer en consommant, écrit-il, et à jouir du temps libre en jouissant du temps libre. » Pour nous en convaincre, il oppose l’expérience des Américains à celle des Européens. Dans les années 1970, les Britanniques, les Français et les Allemands travaillaient aussi longtemps que les Américains. Mais, peu à peu, ils ont commencé à troquer du ­revenu contre du temps libre, à la manière envisagée par Keynes. L’actif américain moyen travaille aujourd’hui environ cent quarante heures de plus par an que l’Anglais moyen et trois cents heures de plus que le Français moyen (la législation française accorde aux salariés trente jours de congés payés par an, la législation britannique vingt-huit ; la l­­égislation américaine, aucun). Stiglitz prédit qu’à l’avenir les Européens réduiront ­encore davantage leurs heures de travail et devien­dront ­encore plus doués pour le temps libre, tandis que les Américains, passés maîtres dans l’art de consommer, continueront à trimer de longues heures pour acheter encore plus de produits. Un téléviseur « peut être installé dans chaque pièce et à l’avant comme à l’arrière des voitures », remarque-t-il. Un troisième groupe d’économistes conteste le présupposé même de Keynes, qui jugeait le loisir plus épanouissant que le travail. Celui-ci ne nous rend peut-être pas libres, mais il donne du sens à nos journées. Sans lui, nous serions perdus. Aux yeux d’Edmund Phelps, Nobel 2006, une carrière permet « l’essentiel, voire la totalité, de la réalisation de soi possible dans les sociétés modernes ». ­Richard Freeman est, si possible, encore plus catégorique : « Travailler dur est le seul moyen de progresser, écrit-il. Il y a tellement à apprendre, à produire et à améliorer que nous ne ­devrions pas consacrer plus d’une miette de temps à vivre comme si nous étions au Paradis. Chers petits-enfants, continuez à bosser. »   Le travailleur moyen n’est bien sûr qu’une abstraction. Ce n’est pas la moyenne arithmétique qui compte, mais l’expérience des personnes réelles tentant de gagner réellement de quoi vivre tout en élevant des enfants réels. Et ces expériences sont selon toute probabilité très différentes selon que l’on est magasinier chez Casino ou manager de fonds d’investissement. Aux États-Unis, ces vingt dernières années, les revenus des 1 % les mieux rémunérés, et plus encore des 0,1 %, ont flambé. Pendant ce temps, ceux de presque tous les autres stagnaient. Se pourrait-il que les inégalités croissantes expliquent l’énigme keynésienne ? Intuitivement, cela semblerait faire sens. La nouvelle richesse est si fortement concentrée que rares sont ceux qui ont les moyens de s’arrêter pour sentir le parfum des roses, expédiées d’Équateur à grands frais. Mais les faits résistent. Car ce sont les plus modestes qui ont aujourd’hui le plus de temps libre. Daniel Hamermesh, de l’université d’Austin, au Texas, et Jungmin Lee, de l’université Sogan, à Séoul, ont étudié le phénomène. Sans beaucoup d’indulgence, ils qualifient de « pleurnicherie de yuppie » ce que Schulte appelle la « submersion ». Pourquoi les yuppies travaillent-ils tant pour ensuite s’en plaindre ? Ici encore, il y a plusieurs possibilités. Premièrement, le phénomène est peut-être inhérent à la condition du jeune cadre supérieur urbain. Notre économie où « le gagnant rafle la mise » incite à tout faire pour être du côté desdits gagnants, et l’une des manières d’y parvenir consiste à rester au bureau plus tard que ses collègues et rivaux. Ce n’est pas un hasard si ce que l’on appelle maintenant la « prime aux journées longues » – le surcroît de revenus que les salariés touchent pour chaque heure travaillée au-delà des quarante heures – a plus que doublé ces trente dernières années (5). Un salaire élevé est très gratifiant, ce qui nous amène à une autre explication possible. Supposons qu’un employé de Walmart et un manager de fonds d’investissement décident de prendre leur après-midi pour aller voir leur fils disputer un match de base-ball. Le manque à ­gagner du premier sera peut-être de moins de 40 dollars. Mais cet après-midi libre peut coûter des millions au second. Cela vaut aussi pour le déjeuner d’anniversaire ou pour le séjour annuel de la famille aux sports d’hiver. Les personnes rémunérées de façon disproportionnée ont une raison disproportionnée de travailler plus longtemps. Ou alors, les riches se sentent pressés par le temps justement parce qu’ils sont riches. En 1970, un économiste suédois, Staffan B. Linder, avait lancé cette formule, dans son livre La Ressource la plus rare : « Les stressés de la classe oisive » (6). Plus on s’enrichira, plus on aura le sentiment d’être sous pression, affirmait-il, car on se sentira obligé de consommer de plus en plus de biens par unité de temps libre. Et il annonçait que l’on en arriverait là grâce au développement de la « consommation simultanée ». Il imaginait son personnage stressé en train de « boire un café brésilien » tout en « fumant un cigare hollandais, sirotant un cognac français, lisant le New York Times, écoutant un concerto brandebourgeois et bavardant avec sa femme suédoise ». De nos jours, notre homme multitâche serait en train de savourer une bière artisanale, grignoter des sushis, lire The Economist, écouter de l’électro-pop et réserver des billets pour aller rejoindre sa petite amie à Stockholm… Bref, vous voyez l’idée. L’un des biographes de Keynes, ­Robert Skidelsky, voit dans « Perspectives économiques pour nos petits-enfants » un condensé des « nombreuses ambivalences » de la pensée de l’auteur. Keynes était un économiste qui se moquait de l’économie, un investisseur avisé qui méprisait l’argent, un analyste brillant à la tête froide qui laissait son imagination vaga­bonder. Plus qu’aucun autre de ses écrits peut-être, « Perspectives économiques » témoigne de sa propension à l’utopie : non seulement les gens résoudraient le problème de la satisfaction de leurs besoins matériels ; mais ils résoudraient aussi le problème subséquent : comment profiter du fait de l’avoir résolu. Dans l’avenir, imaginait Keynes, les fruits du capitalisme rachèteraient le capi­talisme : « Nous serons enfin libres de rejeter toutes sortes d’usages sociaux et de pratiques économiques […] que nous maintenons aujourd’hui à tout prix malgré leur caractère intrinsèquement détestable et injuste, parce qu’ils jouent un rôle énorme dans l’accumulation du capital. » Il est pour le moins décevant que la situation n’ait pas évolué ainsi, que l’inégalité se soit accrue, que le temps libre soit rare, que même les riches se plaignent d’être débordés. Pourtant, beaucoup de ce que nous faisons, collectivement et indi­viduellement, laisse à penser que nous croyons encore que la croissance est la solution. Reconsidérer cette croyance serait sans doute une bonne idée – enfin, si quelqu’un en avait le temps.   — Cet article a été publié dans le New Yorker le 26 mai 2014. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.
LE LIVRE
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Submergés : travailler, aimer et jouer quand personne n’a le temps de Brigid Schulte, HarperCollins, 2014

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