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Les Arabes avant les Arabes

Saddam Hussein se réclamait de Nabuchodonosor, qui régnait bien avant l’apparition des Arabes. Qu’en est-il en réalité des origines de ce peuple, ou plutôt de cette notion ? Qui étaient les Arabes avant le Coran ? Comment leur identité s’est-elle construite après Mahomet ?

Le 17 janvier 2003, deux mois avant l’offensive américaine contre l’Irak, Saddam Hussein fit vœu de repousser les « Mongols de notre temps » qui, sous la conduite d’un Hülagü des temps modernes, menaçaient d’envahir l’Irak. Le parallèle n’était guère rassurant pour les Irakiens, le Hülagü original ayant mis sa menace à exécution et saccagé Bagdad en 1258. Qui plus est, l’histoire ne risquait guère de se rejouer à l’identique : il était permis de douter que George W. Bush suive les pas de ce Mongol en se convertissant à l’islam.

Ce n’était pas la première fois que le président irakien invoquait le lointain passé afin de se présenter en héros et champion de la cause arabe : sur les portraits et les affiches officiels, Saddam était souvent campé en Saladin (les deux hommes sont nés à Takrit). Et plusieurs campagnes de la guerre Iran-Irak ont emprunté leur nom à la bataille d’al-Qadisiyya, qui s’acheva en 636 sur une victoire éclatante des armées musulmanes (arabes) contre les Perses (non musulmans). Enfin, dans son entreprise radicale de reconstruction de Babylone, le président irakien s’est présenté sans hésiter comme un nouveau Nabuchodonosor (mort en 562 av. J.-C.) (1).

Or, s’il est vrai que l’Irak n’est pas la seule nation à avoir ancré l’un de ses mythes fondateurs dans le premier millénaire avant notre ère et que toute mythologie fait quelque peu violence à l’histoire, les références de Saddam prennent de singulières libertés avec les faits – parfois avec des conséquences non dénuées d’ironie. Saladin (mort en 1193) a certes repoussé les croisés, mais il était issu d’une famille kurde d’origine arménienne.

Le roi de Babylone, membre honoraire du parti Baas

Au moins était-il arabophone et musulman. Le roi assyrien Nabuchodonosor n’était évidemment ni l’un ni l’autre. Comment aurait-il pris qu’on le mette à contribution pour édifier un État arabe moderne, en le nommant au passage membre honoraire du parti Baas ? Une autre question plus intéressante se pose, qu’aborde en partie l’ouvrage extrêmement savant de Jan Retso : qu’est-ce que cela signifiait d’être un Arabe avant l’essor de l’islam, aux VIIe et VIIIe siècles, c’est-à-dire avant que la dynastie omeyyade (661-750) instaure l’arabe comme langue de gouvernement et place des gouverneurs arabes au cœur d’un empire islamique ? Que signifiait le fait d’être arabe avant même que Nabuchodonosor édifie Babylone ?

La lecture de ce livre nous apprend qu’il est difficile de répondre à cette question. L’identité ethnique est déterminée par un mélange variable et parfois volatil d’éléments. Et elle perdure ou se transforme sous l’effet des échanges au sein et entre les groupes sociaux. Elle ne contente pas d’« être », elle peut aussi être attribuée, affirmée et négociée. S’agissant des Arabes, deux de ces éléments ont toujours été déterminants. S’il existe des exemples de communautés non arabophones revendiquant une ethnicité arabe (comme certains « Arabes » parlant le perse d’Asie centrale), l’un d’eux reste la langue – ce code parlé et/ou écrit grâce auquel on peut exclure les autres.

Si le développement de la langue est toujours conditionné d’une manière ou d’une autre par l’histoire sociale ou politique, ce que nous appelons l’arabe classique en offre une illustration particulièrement éclatante : c’est le produit de l’impérialisme et du multiculturalisme islamiques.

Les règles de la grammaire arabe n’ont été codifiées que lorsque c’est devenu nécessaire et souhaitable, autrement dit aux VIIIe et IXe siècles, en Irak, quand les phénomènes de migration, de conversion et d’assimilation allaient bon train. C’est dans des villes comme Bassora, Kûfa et Bagdad, peuplées de locuteurs de très nombreuses langues, notamment divers dialectes arabes, araméens et perses, que les philologues se sont attelés à la besogne. Les locuteurs de l’arabe authentique étaient censés être ceux dont la langue n’avait pas été affectée par les effets supposés de la conversion à l’islam et de l’adoption d’un mode de vie urbain. En l’occurrence, il s’agissait des Bédouins. On pensait que leur activité (mener des troupeaux de moutons dans la steppe), leur conservatisme culturel et leur tempérament (en particulier leur profond mépris pour les habitants des cités) les avaient isolés des mutations linguistiques à l’œuvre dans les villes.

Tous les musulmans pouvaient accéder à la langue du Coran, qui avait couché par écrit l’« arabe limpide » de Dieu tel qu’il avait été transmis à Mahomet par l’archange Gabriel ; tout le monde était capable de l’entendre, et ils étaient nombreux à savoir le lire. Mais seuls les Bédouins pouvaient prétendre parler l’idiome de la poésie préislamique, qui finit par jouir d’un prestige linguistique égal à celui du Coran lui-même – et parfois supérieur.

Mais quelles étaient donc ces origines de la langue arabe préislamique, que les Bédouins « préservèrent » et dont il s’avéra que Dieu la parlait aussi ? Elles sont extrêmement obscures. Les chercheurs sont sûrs d’une chose : alors que la tradition linguistique arabe considérait que l’idiome coranique se parlait à La Mecque et Médine, il est désormais clair que ce n’était pas plus une langue orale que ne l’était celle des poètes ; en vérité, elles furent l’une et l’autre taillées dans la même étoffe artificielle [lire « L’énigme du Coran », Books, n° 10, novembre-décembre 2009].

Hormis le fait qu’une culture de la langue arabe, aussi immensément puissante que plastique, existait aux VIe et VIIe siècles, nous en savons très peu sur ce sujet, pour la simple raison que les traces tangibles de cette période sont très rares.

L’énigmatique inscription de Namara

Les tout premiers signes de la langue elle-même apparaissent dans une série d’écrits et d’idiomes (en particulier le thamudique, le safaïtique et le nabatéen) qui ont survécu à l’état d’inscriptions datant du VIe siècle avant J.-C. au IVe siècle de notre ère (dans l’Antiquité et l’Antiquité tardive, le lien entre la langue et l’écrit obéissait souvent à des dynamiques assez déroutantes). La plus importante de toutes a reçu le nom d’inscription de Namara, qu’elle tient de sa localisation, à environ 120 kilomètres au sud de Damas. Datant de l’an 383 de notre ère, elle immortalise la tombe d’Imru’al-Qays, « roi des Arabes » (ou « des RB », comme l’écrit Jan Retso – en matière de translitération, le livre fait malheureusement peu de concessions aux non-spécialistes). La langue de l’inscription de Namara est reconnaissable, c’est de l’arabe, mais l’écriture est nabatéenne. Retso nous fait sentir toute la difficulté d’interpréter ces restes d’arabe ancien en énumérant six traductions possibles d’un passage de ce fragment :

« “Il” [Imru’al-Qays] Amena le succès/eut la main heureuse lors du siège/de la conquête de Najran…
(ou) Vint disperser les populations denses de Najran…
(ou) Poussa avec succès au siège de Najran…
(ou) Revint se glorifier de son attaque contre Najran…
(ou) Entra sans difficulté aucune dans Zarban de Najran…
(ou) Frappa avec succès, sur les terres irriguées de Najran… »

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Il est difficile d’imaginer un texte d’une aussi grande portée linguistique et historique (les spécialistes ont débattu sans fin pour savoir si « rb » devait être considéré comme le nom d’un peuple ou d’une terre), et qui soit aussi ardu à comprendre.

Le second élément essentiel de l’ethnicité arabe peut se définir comme une forme de culture commune, en particulier une histoire partagée. Là aussi, les preuves préislamiques sont contrariantes. La première mention de ce qui semble être les Arabes (avec la première évocation non biblique d’un roi israélite) apparaît en 853 avant J.-C. dans le système d’écriture « en forme de coin », que l’on appelle justement cunéiforme. Mais après cela, durant des siècles, on cherchera en vain, parmi toute une série de références éparpillées dans plusieurs langues de Méditerranée orientale et d’Asie occidentale – en particulier le latin, le grec, l’akkadien, l’araméen, quelques variantes de l’arabe du Sud et l’hébreu –, des signes clairs indiquant que ces peuples baptisés de noms divers (Aribi, arabes, plus tard Sarakenoi et Tayyaye), vivant en différents endroits (essentiellement l’actuelle Syrie, la Palestine, la Jordanie, l’Irak, l’Arabie saoudite et le Yémen), certains composés de paysans et de marchands sédentaires, d’autres de pasteurs, partageaient une culture ou un passé communs, qu’il fût réel ou imaginé. L’auteur passe ces données au crible, avec un soin méticuleux. Il fait preuve d’une maîtrise impressionnante des langues classiques et orientales, mais aussi des résultats de disciplines universitaires depuis longtemps distinctes : études classiques, assyriologiques, bibliques, talmudiques et islamiques. Il juge souvent les sources orientales plus fiables que les sources latines et grecques.

Les alliances des tribus arabes

La situation ne change nettement qu’au début de l’ère chrétienne. D’un côté, les inscriptions arabes méridionales commencent à faire assez fréquemment mention des Arabes, et Retso y voit une « étroite continuité entre les Arabes attestés dans l’ancienne Arabie du Sud et ceux qui apparaissent dans les sources traitant du tout début de la période islamique ou qui en découlent ». D’un autre côté, les sources grecques, en associant les Sarrasins à Ismaël, fils d’Abraham et d’Agar, semblent leur accorder une place (ou soulignent que certains l’auraient adoptée) dans une généalogie biblique qui, à la fin de l’Antiquité, fonctionnait un peu comme une Société des nations. Au IVe siècle, il semble donc que nous ayons une véritable ethnicité.

À la fin de ce IVe siècle et au cours du Ve, deux évolutions connexes rendent les choses encore plus nettes pour les auteurs chrétiens : les alliances formelles et informelles entre Rome et les tribus arabes, ces dernières finissant par jouer un rôle important dans la défense et la surveillance des frontières, et la conversion de certaines tribus de Palestine et de Syrie au christianisme. Cette période produisit notamment une reine du nom de Mavia, qui conduisit non seulement des raids spectaculaires en Palestine et dans le désert voisin au sud, mais qui se convertit. Sur les changements et les continuités intervenus à cette époque dans la nomenclature, Retso propose quelques réflexions intéressantes et controversées. On aura beau admirer l’ingéniosité de la suggestion selon laquelle ce terme « arabe » pouvait désormais être considéré comme désignant une « institution » – une « association socio-religieuse de guerriers, assujettis à une divinité ou à un souverain en tant qu’esclaves » –, on ne sera pas obligé d’y souscrire.

En tout état de cause, c’est dans ce contexte de participation croissante à un monde de plus en plus monothéiste qu’une identité arabe s’est plus complètement cristallisée aux VIIe et VIIIe siècles. En effet, l’essor de l’islam ne s’est pas contenté de produire des musulmans. Tout d’abord, le sens de l’appartenance à la tribu s’en trouvait changé, car la migration et la colonisation ont aiguisé et redessiné assez radicalement les frontières claniques. Ensuite, être arabe finissait par revêtir davantage de sens, dès lors que les Mecquois et les Médinois d’Arabie occidentale ont répondu à l’appel de Mahomet à fonder leur propre monothéisme.

Sur le long terme, l’islam deviendrait universaliste (quoique rarement missionnaire), mais des vestiges d’une foi distincte sur le plan ethnique survivent même dans la religion universaliste des périodes ultérieures. Et il ne fait aucun doute que l’ascendant de l’universalisme sur le particularisme fut controversé.

Au VIIIe siècle, l’arabe est devenu la langue de l’empire pas seulement parce que les califes étaient originaires de la péninsule Arabique, mais parce que Dieu avait choisi de dispenser sa révélation en arabe à un prophète arabe, dessinant ainsi les contours d’une histoire (comme l’identité des premiers prophètes arabes) et d’un rituel (le sanctuaire de La Mecque était associé à Abraham et Ismaël) plaçant les Arabes au centre de l’histoire humaine. Les explications ethniques des prémices de l’histoire islamique sont passées de mode, mais ce n’est pas pour rien que Julius Wellhausen (2), sans doute le plus grand de tous les orientalistes du XIXe siècle, appelait les Omeyyades le « royaume arabe ».

Cet article paru dans le Times Literary Supplement le 21 mars 2003. Il a été traduit par Johan-Frédérik Hel Guedj.

 

Notes

1| Saddam a fait reconstruire la cité antique dans les années 1980, par-dessus les ruines. Comme Nabuchodonosor, il avait fait inscrire son nom sur de nombreuses briques. On lit aussi cette inscription fréquente : « Ceci a été construit par Saddam Hussein, fils de Nabuchodonosor, pour glorifier l’Irak. »

2| Wellhausen était un théologien protestant, mort en 1918. Il est considéré comme le fondateur de l’histoire critique de la Bible. Son livre Reste Arabischen Heidentums (« Les vestiges du paganisme arabe »), paru en 1887, ne semble pas avoir été traduit en français.

LE LIVRE
LE LIVRE

Les Arabes dans l’Antiquité. Leur histoire, des Assyriens aux Omeyyades de Les Arabes avant les Arabes, Routledge

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