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Les Dieux de la Bible

Les recherches récentes font de l’Ancien Testament un pot-pourri, une compilation de textes dont beaucoup ne doivent rien à la tradition israélite. Nombre de récits célèbres ont été inventés pour construire un passé mythique ou évoquer des rivalités entre tribus. Le personnage même de Dieu est trouble. Cela n’exclut pas d’y voir des textes d’inspiration divine.

Selon la personne qui lit la Genèse et selon ses raisons de le faire, le sacrifice inabouti d’Isaac par Abraham est un fait historique réel qui justifie les droits des Juifs sur Jérusalem, une leçon édifiante sur la façon dont Dieu met à l’épreuve la foi des mortels, un hommage au premier martyre volontaire de la Bible ou encore une préfiguration de la crucifixion (1). À moins qu’il s’agisse simplement d’une « histoire comme ça », un récit inventé, inséré dans la Bible par d’anciens Israélites pour exposer leurs raisons de ne pas pratiquer le sacrifice d’enfants, contrairement à certaines tribus voisines.

Toutes ces interprétations du sacrifice d’Isaac – parmi d’autres – se trouvent dans ce livre superbe, palpitant et profondément étrange. Professeur émérite de littérature hébraïque à Harvard – et, tenez-vous bien, juif orthodoxe –, James L. Kugel cherche à démontrer que l’on peut lire la Bible de façon rationnelle sans perdre la foi. Il s’assigne la tâche monumentale de guider le lecteur à travers les saintes écritures juives (qui correspondent à peu près à l’Ancien Testament pour les chrétiens) et de reprendre la Bible à la fois des mains des « littéralistes » et des sceptiques.

Comment, donc, lire le Livre saint ? Kugel propose deux manières différentes. Il commence par nous montrer la Bible telle qu’elle était lue par les « anciens interprètes », des auteurs qui ont vécu au cours des deux cents ans qui ont précédé et suivi la naissance de Jésus, à l’époque où l’on codifiait le texte sacré. La lecture qu’ils en faisaient – la conviction de son infaillibilité, la croyance qu’il enseigne des leçons de morale et la certitude de sa paternité divine – reste celle de nombre d’entre nous. Kugel nous guide ensuite à travers la Bible telle qu’elle est interprétée par les exégètes modernes qui, depuis cent cinquante ans, recourent à l’archéologie, à la linguistique, à l’histoire, à l’anthropologie et autres outils scientifiques pour exhumer la vérité sur le Livre. Au départ, Kugel semble avoir voulu accorder une importance égale à ces deux méthodes, mais il ne tarde pas à écarter les anciens interprètes pour se concentrer sur la recherche moderne, extrêmement stimulante. Il ne l’a sûrement pas voulu, mais son livre se révèle à sa façon aussi désastreux pour la cause pieuse que n’importe lequel des nombreux bestsellers récemment parus en faveur de l’athéisme [sur ce sujet, lire notre entretien avec Charles Taylor, Books, n° 17, novembre 2010].

Emprunts à Hammourabi et Gilgamesh

Cela ne surprendra personne – en tout cas pas ceux qui lisent la Bible avec un minimum de scepticisme : le Livre sacré est bourré de contradictions et d’événements impossibles. Mais, au lieu de se livrer à une critique narquoise, Kugel nous propose une magistrale visite guidée, érudite et pleine d’esprit, des recherches sur le sujet. Si la lecture de la Bible exige que l’on suspende son incrédulité – Moïse a transformé l’eau du Nil en sang ? Josué a arrêté le soleil à midi ? Samson a tué un millier d’hommes avec une mâchoire d’âne ? –, l’ouvrage de Kugel impose au lecteur de suspendre sa crédulité.

Certaines des questions abordées seront familières au sceptique profane. L’auteur étudie « l’hypothèse documentaire », qui démontre de façon assez concluante que les cinq premiers livres n’ont pas été écrits par une seule personne (Moïse, selon la tradition), mais ont été composés à partir de quatre, voire cinq auteurs différents. Kugel souligne que la Bible plagie des sources antérieures, non israélites : des lois sont empruntées au code d’Hammourabi ; des fragments de l’histoire de Noé sont tirés de l’épopée de Gilgamesh ; des prophéties d’Ezéchiel sont inspirées de temples du Moyen-Orient. L’auteur compromet même les Dix Commandements, qui proviendraient en partie d’anciens traités hittites. Les chercheurs modernes ont aussi débusqué l’origine de nombreuses histoires cultes de la Genèse et de l’Exode. Ces récits sont aujourd’hui considérés comme étiologiques, c’est-à-dire inventés pour expliquer comment le monde est devenu ce qu’il est. Selon cette interprétation, le conflit entre Jacob et Esaü n’est pas l’histoire vraie d’une rivalité fraternelle, mais une façon d’expliquer les relations tendues entre les Israélites et les Édomites – tribu à laquelle Esaü est identifié – à l’époque de la rédaction du texte (2). De même, la « marque de Caïn » que Dieu appose sur lui après qu’il a tué Abel, jurant une vengeance au septuple à quiconque lui ferait du mal, était probablement destinée à illustrer la brutalité des Kénites, voisins d’Israël à la férocité notoire.

Les chapitres les plus dérangeants pour les croyants sont peut-être ceux que Kugel consacre aux origines de Dieu et de son peuple élu. Il affirme qu’il n’existe pas de preuves tangibles – archéologiques, historiques, culturelles – des événements figurant dans la Torah. Pas de trace d’un exode hors d’Égypte ; pas d’élément sur l’invasion – et encore moins la conquête – de Canaan par les Israélites ; pas le moindre signe d’un sac de Jéricho. Bien au contraire : les données actuelles incitent à penser que les Israélites étaient probablement eux-mêmes des Cananéens, des montagnards semi-nomades ou des citadins en fuite qui se sont éloignés progressivement de leur culture d’origine, se sont forgé une identité distincte et inventé un passé mythique [à ce sujet, lire l’entretien avec Shlomo Sand, Books, n° 2, février 2009].

L’histoire personnelle de Dieu est tout aussi trouble. Au début de la Bible, Il est souvent présenté comme un dieu parmi d’autres. C’est plus tard seulement qu’il devient l’unique divinité. Plus déroutant encore, il ne semble pas être le même dieu du début à la fin du Livre sacré. La plupart du temps, Dieu est appelé YHWH (Yahvé) mais parfois, surtout dans les premiers livres, il est appelé El. Pour Kugel, il s’agit probablement de deux divinités différentes qui ont fusionné : El était peut-être un dieu du panthéon cananéen et YHWH un dieu midianite parvenu, par l’intermédiaire de nomades, aux premiers Israélites, qui en firent leur dieu unique (3).

L’une des ambitions de Kugel est de reprendre la Bible des mains des « littéralistes », et il y parvient sans aucun doute. Son exploration des recherches récentes montre pourquoi il est absurde de croire que chaque mot de la Bible est conforme à l’Histoire. Il va plus loin, affirmant aussi que le littéralisme biblique moderne – cette théorie de la création du monde en six jours chère aux fondamentalistes – est en complet décalage avec l’interprétation chrétienne traditionnelle. L’intérêt monomaniaque porté par certains à la vérité littérale de la Bible est un phénomène relativement nouveau. Ce n’est pas que les lecteurs de jadis ne croyaient pas en la vérité du Livre saint, mais ils ne perdaient pas leur temps à essayer de prouver des événements impossibles comme l’arche de Noé.

Vaincre les littéralistes ne représente cependant que la moitié de l’entreprise de Kugel. Il cherche également un sanctuaire pour les croyants qui sont aussi rationalistes. Autrement dit, après avoir brisé toutes les fenêtres, saccagé la chambre, dénudé les fils électriques pour récupérer le cuivre, vendu la tuyauterie à la ferraille et attaqué les fondations au marteau-piqueur, Kugel propose de retourner habiter dans sa maison, la Bible. Il consacre le dernier chapitre à tenter de sauver le Livre. Reconnaissons-lui ce mérite : il refuse toute solution de facilité. Il ne dit pas – comme le font nombre de juifs réformés et de chrétiens – que la Bible n’est qu’une suite d’excellentes leçons de morale (que faire, demande Kugel, de toutes les lois et histoires moralement abjectes rapportées par le texte saint ?). Il ne dit pas non plus que l’observance juive est suffisante, qu’il serait satisfaisant de suivre les lois de Dieu sans se soucier de leur véracité. Il préfère tenter de séparer le savoir et la foi. Au fond, semble-t-il conclure, au diable l’exégèse, il y a une source d’inspiration divine dans la Bible – même s’il est incapable de dire exactement où elle se trouve. Le fait que nous ne puissions prouver aucun passage en particulier importe peu ; que ce soit un pastiche de mythes et un plagiat de lois n’annihile pas le sacré qui s’y trouve et ne diminue en rien la façon dont elle nous inspire malgré tout pour aimer et servir Dieu. Cette conclusion humble et pleine d’humanité ne diminuera pas le plaisir des sceptiques : ils exulteront, du premier au dernier chapitre – il y en a trente-cinq.

Cet article est paru dans le New York Times le 14 septembre 2007. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

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Notes

1| Obéissant à Yahvé, Abraham se prépara à sacrifier son fils Isaac, le liant sur l’autel, et leva son couteau, quand l’ange de Yahvé l’arrêta.

2| Esaü et Jacob étaient des faux jumeaux. Ils se « heurtaient » déjà dans le ventre de leur mère, Rebecca, à qui Yahvé explique : « Il y a deux nations en ton sein. »

3| Les Midianites, ou Ismaélites, étaient un groupe de tribus nomades vivant dans le nord-ouest du désert d’Arabie.

Pour aller plus loin

Marie-Françoise Baslez, Bible et Histoire, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 2003. Par une historienne française.

Israel Finkelstein et Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 2004. Par un archéologue et un historien. Publié aux États-Unis en 2001.

Nicolas Grimaldi, Le Livre de Judas, PUF, 2006. Par un philosophe.

Hans-Josef Klauck, Judas, un disciple de Jésus. Exégèse et répercussions historiques, Cerf, 2006. Écrit en 1987 par un spécialiste allemand, aujourd’hui à l’université de Chicago.

Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, Jésus contre Jésus, Seuil, 1999 (rééd. coll. « Points Essais », 2008). Les auteurs de la célèbre série télévisée Corpus Christi (Arte, 1999) font le point sur le personnage de Jésus, en soulignant la coexistence d’une face sombre et d’une face lumineuse.

Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, Jésus sans Jésus, La christianisation de l’Empire romain, Seuil, coll. « Points Essais », 2010.

LE LIVRE
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La Bible expliquée à mes contemporains. Guide des lectures d’hier et d’aujourd’hui de Les Dieux de la Bible, Bayard

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