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Les nouveaux loups-garous

Comment expliquer la fascination qu’exercent les tueurs en série ? Par la proximité cachée entre ces criminels hors normes et les « images et actes sombres » que beaucoup d’entre nous avons « secrètement à l’esprit », prétend Dennis Nilsen, qui a assassiné et démembré quinze jeunes hommes.

« J’ai toujours été surpris et vraiment stupéfait qu’on puisse être attiré par le macabre », écrit Dennis Nilsen, le plus grand tueur en série de toute l’histoire criminelle britannique. Et il poursuit : « Les gens ne sont ni “ordinaires” ni “normaux”. Ils semblent liés les uns aux autres par une ignorance collective de ce qu’ils sont. Chacun d’eux a ses pensées sombres et profondes, avec plus d’un squelette brinquebalant dans un placard secret. Leur fascination pour les “individus de mon espèce” (des individus rares) tient à ce mystère : pourquoi et comment un être humain peut-il accomplir dans le réel ce qui, chez eux, n’est qu’images et actes sombres abrités en secret. Je crois qu’ils peuvent s’identifier à ces “images et actes sombres ”et détester tout ce qui leur rappelle cet aspect de leur personnalité. La réaction populaire habituelle est une conjugaison de vertu outragée et de désir de commenter sans fin, avec ses amis et connaissances, les détails croustillants de l’affaire. »

Cet intérêt qui trouble tant Nilsen – l’ancien policier amoureux des chiens, fonctionnaire d’une agence pour l’emploi, lecteur du Guardian, qui a tué et démembré quinze jeunes hommes – semble être aujourd’hui à son comble [lire « Le cas Dennis Nilsen », p. 36]. Il existe une fascination particulière pour les individus comme lui : ces tueurs en série qui, outre leur présence dans les livres dont il s’agit ici, et dans le film Le Silence des agneaux, qui a attiré un nombre considérable de spectateurs de part et d’autre de l’Atlantique, ont récemment inspiré des artistes aussi différents que David Lynch ou l’auteure de polars P. D. James.

Steven Egger, un universitaire américain qui est aussi un ancien policier, est le premier à avoir consacré sa thèse de doctorat au phénomène. Dans Serial Murder, il donne cette définition descriptive : « Il y a meurtre en série quand une ou plusieurs personnes (du sexe masculin, dans la plupart des cas connus) commettent un second meurtre et/ou un meurtre subséquent ; s’il n’existe aucune relation préalable entre la victime et l’agresseur ; quand le deuxième crime se produit à un moment différent et n’a aucun lien apparent avec le premier ; et, le plus souvent, quand il est commis dans une zone géographique différente. Le meurtre n’est pas motivé par l’appât du gain et peut être attribué au désir qu’éprouve l’assassin d’exercer un pouvoir total sur ses victimes. Celles-ci peuvent avoir une valeur symbolique, sont perçues comme dénuées de prestige et, dans la plupart des cas, sont incapables de se défendre ou d’alerter autrui, quand elles ne sont pas jugées impuissantes eu égard au moment, au lieu ou à leur statut dans l’environnement proche (vagabonds, migrants, homosexuels, enfants disparus, femmes seules et souvent âgées) (1). »

L’intérêt que suscitent ces individus et leurs actes, ainsi que leur présence récurrente dans le roman et le théâtre tiennent sans doute en partie au simple fait que les tueurs en série existent bel et bien, quand on tient désormais pour imaginaires les autres créatures terrifiantes que sont les loups-garous, les vampires ou les spectres. Les essais de spécialistes réunis par Egger, de même qu’un livre intitulé Serial Killers, texte plein d’allant mais écrit avec une désinvolture exaspérante par le psychologue Joel Norris (2), sont réellement alarmants quant à l’étendue du phénomène. Norris cite (sans donner de référence précise) un rapport du FBI selon lequel, en 1983, « environ 5 000 Américains des deux sexes et de tous âges – quinze personnes par jour et 25 % de toutes les victimes d’homicide – ont été tués par des assassins qui ne les connaissaient pas, pour le pur plaisir de l’acte ». D’après une estimation prudente, fondée sur les statistiques du FBI, que l’on trouve dans l’ouvrage d’Egger, il y eut en 1987 aux États-Unis 20 096 homicides ; et « le nombre d’homicides perpétrés par des assassins ne connaissant pas leur victime se situait entre 2 649 et 5 948. On ignore la proportion de crimes commis par des tueurs en série au sein de cette catégorie ».

Le caractère terrifiant de ces chiffres est renforcé par les cas précis qu’elles dissimulent. Henry Lee Lucas, auquel a été consacré le film Henry, portrait d’un serial killer, prétend avoir assassiné 360 personnes dans différents États du Sud américain. La police affirme avoir accrédité 160 de ces cas. Les deux chiffres ont été contestés, le premier parce que Lucas aurait tenté d’embobiner les autorités afin de repousser son exécution pour les dix meurtres qui lui ont valu sa condamnation, le second parce que la police cherche à réduire la quantité de meurtres non résolus qu’elle a sur les bras. Quoi qu’il en soit, ne sont en doute ni le fait que Lucas ait tué de nombreuses personnes, ni les conditions dans lesquelles il a grandi. Il est le fils d’un double amputé et d’une prostituée d’origine à moitié cherokee, trafiquante d’alcool, qui avait 51 ans à sa naissance. Elle l’obligeait à la regarder faire ses passes. Lucas perdit un œil à l’âge de 7 ans et fut initié à la zoophilie par le compagnon de sa mère, qui lui apprit à avoir des rapports sexuels avec des animaux qu’il venait de tuer. Et ainsi de suite. Il fut condamné en 1960 pour le meurtre de sa mère et a bénéficié d’une libération conditionnelle en 1970, en partie grâce à la surpopulation du système pénitentiaire du Michigan. Il prétend avoir recommencé à tuer dès le jour de sa sortie. Incidemment, Lucas et Charles Manson (l’assassin de Sharon Tate, entre autres) avaient tous deux été habillés en fille pour leur premier jour d’école .

Psychiatres contre juristes

S’informer sur les tueurs en série, c’est absorber sa dose d’horreurs, et sa dose d’explications : « Dissociation psychopathique » aiguë, schizophrénie chronique et paranoïde, « troubles de l’hypothalamus », « dysfonctionnements organiques, comportement psychopathologique et misère sociale », « faux self borderline comme si trouble de la personnalité narcissique pseudo-normal (3) »… On a aussi convoqué la victimologie, science qui « étudie la contribution des victimes à leur propre sort en évaluant le risque associé au rôle de la victime dans le déroulement du crime ». Tout le monde a une théorie. Les interprétations s’évincent les unes les autres et les crimes eux-mêmes restent le seul élément stable.

Les conséquences de cette confusion mentale ne sont pas purement théoriques. Dans les années 1980, deux tueurs en série furent arrêtés et jugés en Angleterre : Dennis Nilsen et Peter Sutcliffe. Dans l’un et l’autre cas, le procès gravita autour du choc des discours entre psychiatres et juristes, et vira à l’exercice virtuose de dénigrement en règle des psys.

À la veille du procès de Peter Sutcliffe, jugé en 1981 pour les treize meurtres qu’il avait commis dans le nord de l’Angleterre entre 1975 et 1980, sir Michael Havers, le procureur, fit savoir au juge que la Couronne renoncerait à l’accusation de meurtre si l’accusé plaidait coupable d’homicide, toutes les pièces à conviction laissant penser qu’il s’agissait d’« un cas de responsabilité atténuée » (4). Le juge Boreham répondit que cette position éveillait en lui une « grave anxiété » et qu’il « serait plus adéquat qu’un jury traite de cette affaire » (5).

Ainsi fut fait. Et sept jours plus tard, à l’ouverture du procès, Havers fut obligé de mettre en cause les diagnostics des psychiatres après avoir dit, au cours de l’instruction, qu’il les jugeait convaincants. Dans notre système de débat contradictoire, l’avocat de l’accusation a toujours la possibilité de ridiculiser un psychiatre plaidant la folie, et le jury décida que Sutcliffe ne souffrait pas d’« une anormalité mentale susceptible de limiter de façon significative sa responsabilité » au sens de la loi de 1957 sur l’homicide. Trois ans plus tard, au lendemain d’un incident au cours duquel il agressa un autre prisonnier pour avoir rendu illisible son exemplaire du Sun, Sutcliffe, qui apparemment présentait tous les symptômes d’une schizophrénie paranoïde, fut transféré à Broadmoor, la prison réservée aux fous criminels.

Le procès de Dennis Nilsen, en 1983, pour des crimes commis entre 1978 et 1983, donna lieu à un choc de discours aussi peu édifiant. Une partie du problème vient de ce que le droit repose sur un ensemble de présupposés en matière de libre arbitre et d’action volontaire qui vont totalement à l’encontre du projet psychiatrique. Comme pour Sutcliffe, le procès se focalisa entièrement sur l’état mental de l’accusé à l’époque des crimes ; comme pour Sutcliffe, ce fut un jour faste pour les avocats de l’accusation.

Les nombreuses ressemblances entre les affaires Sutcliffe et Nilsen masquent pourtant une différence importante. La première se joua comme un remake de l’affaire Jack l’Éventreur, inscrite à jamais dans la mémoire collective britannique : ce fut comme un retour dans l’Angleterre victorienne, les meurtres se déroulant dans le même environnement de dégradation urbaine, de dénuement, de prostitution, d’hypocrisie et de misogynie (6). Une bonne partie du pays vivait réellement dans l’épouvante et l’attente du prochain meurtre : si vous étiez une femme habitant le nord de l’Angleterre entre 1975 et 1980, Sutcliffe faisait partie de votre vie. Le procès Nilsen est plus typique des tueurs en série d’aujourd’hui : un matin, au réveil, on découvre en ouvrant son journal que le voisin était responsable de la mort de quinze personnes dont nul n’avait remarqué la disparition. Nilsen – huit de ses victimes n’ont toujours pas été identifiées – est un serial killer bien plus moderne que Sutcliffe (7).

Un autre excellent livre, Life after Life, de Tony Parker, offre indirectement un éclairage majeur sur le phénomène des meurtres en série (8). Comme le remarque Joel Norris, c’est le « poids » du crime qui finit par trahir la plupart des assassins ordinaires : le poids de la culpabilité et, dans la grande majorité des cas, le poids des liens avec la personne tuée. Transcription d’entretiens avec douze meurtriers condamnés, le livre évoque ce sentiment d’une manière si saisissante qu’elle en est presque insupportable : hébétés et accablés pour la plupart, ces criminels sont devenus leur propre victime.

Terrible légèreté

Mais les tueurs en série ne sont pas comme ça. Leur forfait engage deux personnes étrangères l’une à l’autre, sans relation préalable (9). Il y a là une terrible légèreté, une légèreté – et cela explique sans doute en partie la fascination que le phénomène exerce – rappelant sur le mode parodique celle-là même qui caractérise nos relations avec la plupart des gens que nous rencontrons tous les jours, avec ces inconnus qui nous entourent. Et puis il y a le caractère incompréhensible de ces crimes. La plupart des meurtres sont faciles à comprendre ; ils sont dus à l’amour (jalousie, haine) ou commis pour de l’argent. à mon avis, la plupart d’entre nous conçoivent qu’on puisse en venir à supprimer quelqu’un, dans des conditions de vie particulièrement atroces, avec un déséquilibre mental extrême et pour peu que la guigne s’en mêle. Le tueur en série, lui, n’est pas intelligible, ni par le droit ni par la psychiatrie, ni même, me semble-t-il, par l’imagination. Il nous rappelle qu’il n’y a littéralement rien dont l’être humain ne soit capable. L’emprise du serial killer sur l’imaginaire collectif tient aussi à ce qu’il satisfait un désir, celui de croire que la psyché humaine n’est pas pleinement explicable.

American Psycho, le roman de Bret Easton Ellis, tente de raconter l’histoire d’un tueur en série par le récit à la première personne de l’assassin lui-même (10). Le roman s’est attiré des critiques très négatives et beaucoup de publicité, largement due au fait que l’éditeur, Simon and Schuster, a d’abord payé énormément d’argent pour le publier, avant de renoncer quand certains de ses éditeurs ont protesté contre les scènes de torture et d’assassinat de femmes. Le principal problème technique rencontré par Ellis était d’imaginer une vie intérieure plausible pour son personnage, Patrick Bateman, un super yuppie de Wall Street âgé de 27 ans, qui commet des meurtres horribles à ses heures perdues. Ellis tourne la difficulté à sa façon : il ne lui donne aucune vie intérieure… La description des crimes est aussi froide et donc aussi gratuite qu’on pouvait le craindre.

La femme-en-danger

Le thriller Le Silence des agneaux, de Thomas Harris, réussit, lui, à débanaliser la violence entre les sexes, ce leitmotiv de la fiction contemporaine, en évitant certains des thèmes éculés du genre, et en en adoptant d’autres avec le zèle du converti (11). Ainsi le motif de la femme-en-danger, critiqué à juste titre car sexiste et rebattu, est-il renouvelé parce que le méchant est un tueur en série qui ne se contente pas d’assassiner ses victimes mais les écorche aussi. La femme-en-danger devient réellement une femme en danger, ce qui n’est pas si fréquent dans les thrillers. La véritable substance – « chair » serait déplacé – du livre ne se trouve pourtant pas dans les scènes où l’on tue et où l’on écorche, mais dans le personnage : Hannibal Lecter, « Hannibal le Cannibale », psychiatre de génie, incarcéré dans le cachot le mieux sécurisé possible après avoir tué et mangé plusieurs de ses patients. Harris dépeint Lecter avec beaucoup d’habileté. Il se montre méticuleux, voire pointilleux. Ancien spécialiste des affaires criminelles pour une agence de presse, il prend plaisir à nous dire que « la peau humaine représente entre 16 et 18 % du poids corporel », et à entrer dans les détails entomologiques sur le genre de lépidoptère que le tueur laisse dans la gorge de ses victimes. Il a fait des recherches sur les meurtriers en série. Son écorcheur présente un certain nombre de caractéristiques tout droit sorties de la « littérature » spécialisée. Il attire ses victimes le bras dans le plâtre, en donnant l’impression de se débattre avec un objet lourd : ce détail est emprunté au cas de Ted Bundy, qui a violé et tué des femmes à Seattle et dans l’Utah avant d’être arrêté et condamné en Floride (12) (lire p. 30). Tout en commettant ses crimes, Bundy avait aussi écrit un manuel sur la prise en charge post-traumatique des viols pour l’État de Washington. Concernant le personnage de Lecter, cependant, Harris fait mieux que se documenter : il réussit à ignorer ce qu’il a lu. Lecter est un monstre, sans rapport avec aucun meurtrier ayant existé, mais son intelligence brillante et son caractère incompréhensible en font un archétype. Sa valeur mythique est aussi immédiatement apparente que celle d’un Sherlock Holmes. Peut-être est-ce parce qu’il s’adresse à ce dont parle Dennis Nilsen quand il écrit que nous sommes liés les uns aux autres par une ignorance collective de ce que nous sommes.

Mon propre intérêt pour le sujet remonte à la fin de l’été 1986, quand j’ai découvert dans le journal que l’un de mes camarades d’école, Jeremy Bamber, était jugé pour le meurtre de ses parents (adoptifs), de sa sœur Julie et des deux enfants de celle-ci, âgés de 5 et 3 ans. Julie souffrait de troubles mentaux, et Bamber avait voulu faire croire qu’elle était l’auteur du crime. Il lui aurait fallu pour cela, dans un combat à mains nues, maîtriser son père, un métayer mesurant plus de 1,90 m, et tirer sur ses deux enfants dans leur sommeil. La disposition de la police de l’Essex à le croire tenait aux clichés sur les femmes (sur les femmes dérangées, « hystériques », en l’occurrence). On l’a dit, la plupart des meurtres sont commis par passion ou pour l’argent. Dans ce cas précis, c’était pour l’argent : Bamber détestait ses parents adoptifs, voulait leur pécule, n’avait pas envie d’attendre l’héritage et de courir le risque de voir le pactole revenir à sa sœur ou à ses enfants. Il fut arrêté 1) quand des cousins, menant leur propre enquête dans la ferme où les crimes avaient eu lieu, trouvèrent un silencieux prouvant que Julie Bamber ne pouvait s’être suicidée, 2) lorsqu’il attira l’attention de la police par sa frénésie d’achats et 3) quand sa petite amie le dénonça. Pendant un long moment, poussé par l’intérêt que manifestaient les gens en apprenant que j’étais allé à l’école avec Bamber, j’ai eu envie d’écrire à son sujet. Mais je ne l’ai jamais fait. Peut-être à tort, je ne voulais pas me contenter de raconter une histoire ; je voulais tirer une conclusion générale, et la seule que j’ai pu trouver était déjà établie : chez certaines personnes, ce qui empêche la majorité d’entre nous d’agir sous l’effet des « images sombres » dont parle Nilsen est tout simplement absent. 

 

Cet article est paru dans la London Review of Books le 11 juillet 1991. Il a été traduit par Laurent Bury et Olivier Postel-Vinay.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le meurtre en série : un phénomène énigmatique, Praeger

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