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L’ignorance mène le monde

Pourquoi nous nous faisons (presque toujours) une idée fausse sur l’état de la planète.

Le monde va-t-il mieux ou moins bien ? Difficile de répondre, conclut Joshua Rothman dans The New Yorker après avoir passé en revue une poignée de livres pessimistes ou optimistes. Parmi les pessimistes : l’intellectuel conservateur Jonah Goldberg, qui parle d’un « suicide de l’Occident » (1). Parmi les optimistes : le psychologue Steven Pinker, qui appelle à un retour aux « Lumières » (2) et le journaliste Gregg Easterbrook, qui dénonce le « catastrophisme (3). Il faudrait aussi citer le Britannique Matt Ridley, à qui Books a donné la parole (lire « L’humanité poursuit sa marche au progrès »). Le livre le plus intéressant est peut-être celui du statisticien suédois Hans Rosling. Décédé peu avant la parution de son ouvrage, il avait une longue expérience de la médecine de terrain dans des pays pauvres. Conseiller auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) puis professeur à l’Institut Karolinska de Stockholm, il a créé une fondation destinée à combattre l’ignorance et à promouvoir la diffusion de données vérifiables. Ses talents de conférencier lui ont valu de figu­rer en 2012 dans la liste des 100 personnes les plus influentes de la planète du ­magazine Time. Rosling a systématiquement enquêté sur l’ignorance des ­publics auxquels il
s’adressait. En 2017, sa fondation a soumis une liste de questions à 12 000 personnes dans 14 pays. La méthode consistait à poser des questions simples avec trois réponses possibles. Par exemple : quelle est l’espérance de vie moyenne dans le monde ? 50, 60 ou 70 ans ? Pour la plupart des questions de ce type, quel que soit le public sondé, le taux de bonnes ­réponses est inférieur à celui d’un chimpanzé tirant au hasard sur les trois cibles. Et il n’augmente guère avec le niveau d’instruction. En cause, l’intervention d’un ­certain nombre de biais cognitifs, qui parfois agissent de concert et se confortent mutuellement. Voici quelques exemples. À la question sur l’espérance de vie, seuls 7 % d’un panel d’enseignants norvégiens donnent la bonne réponse (70 ans). Autre question : le monde compte 2 milliards d’enfants de moins de 15 ans ; combien seront-ils en 2100, selon l’ONU ? Deux, trois ou quatre milliards ? Les experts réunis au forum économique de Davos ne font pas mieux que les chimpanzés (la bonne réponse est 2 milliards). Et celle-ci : dans le monde, les hommes de 30 ans ont été scolarisés durant dix ans en moyenne. Et les femmes ? Neuf ans ? Six ans ? Trois ans ? 18 % seulement des Français tombent juste (neuf ans). Ou encore : quel est le pourcentage d’enfants de 1 an vaccinés contre au moins une maladie ? 20 % ? 50 % ? 80 % ? Les dirigeants d’une grande banque internationale optent massivement pour 20 %. La bonne ­réponse est 80 % (et même 89 % en réa­lité). Elle n’est donnée que par 6 % des Français et 20 % d’une assemblée de journalistes européens. Et ceci : comment a évolué le nombre de décès dus à des catastrophes naturelles au cours des cent dernières ­années ? A-t-il plus que doublé ? Est-il resté stable ? A-t-il diminué de plus de moitié ? Seuls 3 % des Français trouvent la bonne ­réponse (la dernière). Sans surprise, à la question « Pensez-vous que le monde va mieux, plus mal ou ni l’un ni l’autre ? », la majorité des gens répondent « plus mal » dans tous les pays (ils sont 75 % en France). Hans Rosling distingue dix ­« instincts », ou péchés mignons, qui faussent le jugement : le goût des schémas binaires ; un intérêt ­disproportionné pour le négatif ; la propension à penser que les évolutions sont linéaires ; la ­propension à se faire peur ; la fixation sur des chiffres et des nombres frappants ; la tendance aux préjugés ; la croyance à l’immutabilité des mœurs, surtout chez les autres ; la préférence pour les explications simples ; la recherche de boucs émissaires ; la fausse hiérarchie des urgences. Tous ces péchés mignons sont for­tement entretenus et amplifiés par les médias et autres réseaux sociaux.
LE LIVRE
LE LIVRE

Factfulness de Hans Rosling, Sceptre, 2018

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