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Ali Ansari : « L’Iran est devenu un fragile État mafia »

Loin d’être un régime totalitaire, l’Iran est aux mains d’une clique millénariste de plus en plus isolée, dont le seul soutien est le système de prébendes accordé aux Gardiens de la révolution. Or le pays est au bord de la faillite. Mais l’opposition n’est pas particulièrement attachée aux idéaux démocratiques. L’idéologie primordiale restant le nationalisme, il est concevable qu’un officier sorte du rang et prenne le pouvoir.

 

Ali Ansari est professeur d’histoire iranienne et directeur de l’Institut d’études iraniennes de l’université de Saint Andrews, en Écosse. Il est également chercheur associé au Royal Institute for International Affairs de Londres. Il est l’auteur de nombreux livres sur l’Iran, considérés comme des ouvrages de référence, notamment : Islam and Democracy. Aucun n’est traduit en français.

 

Depuis la réélection très contestée de Mahmoud Ahmadinejad, en juin 2009, l’Iran traverse une crise politique majeure. Comment analysez-vous la nature de l’affrontement en cours ?

C’est le fruit d’un rétrécissement catastrophique de la base du pouvoir. Depuis la révolution, la République islamique se revendique d’une double légitimité : la légitimité théocratique, qui s’incarne dans la figure du Guide suprême, l’ayatollah Khamenei ; et la légitimité démocratique, qui s’incarne dans le principe du choix populaire des gouvernants. Ce système dual fait que la République islamique est gouvernée de manière relativement pluraliste, au gré d’un subtil jeu d’équilibre entre les différentes factions en lutte pour le pouvoir. Loin d’être le régime totalitaire que certains dépeignent parfois, on peut se représenter le pouvoir iranien comme un groupe d’individus débattant autour d’une table, l’arbitre ultime étant le Guide suprême de la révolution.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad et des ultraconservateurs, le cercle se resserre dangereusement. Ils ont évincé non seulement les réformateurs qui avaient gouverné le pays entre 1997 et 2005 sous la présidence de Mohamed Khatami, mais aussi les conservateurs modérés et autres pragmatiques, dont la figure de proue est l’ancien président Rafsandjani. Ne reste au sommet de la pyramide qu’une petite clique, qui adhère à une interprétation strictement autoritaire de l’islam et de l’État. Mais cette élite, qui avait su séduire une partie de la population déçue par l’immobilisme de Khatami et une partie de la bourgeoisie inquiète de ses velléités de réforme, est de plus en plus isolée. Ses mauvais résultats économiques et son autoritarisme exacerbé lui ont aliéné l’essentiel de ses soutiens. La fracture est complète entre une société attachée à la souveraineté populaire conquise par la révolution et des dirigeants qui se voient comme un groupe d’élus choisis par Dieu pour gouverner.

 

Des élus de Dieu ? Qu’est-ce que cela signifie ?

Ceux que j’appelle les néoconservateurs sont l’expression d’un projet idéologique longuement mûri, contenant une forte dimension millénariste. Horrifiés par l’ascension des réformateurs à la fin des années 1990, des radicaux rassemblés autour de l’ayatollah Khamenei et d’un idéologue extrémiste, l’ayatollah Mesbah-Yazdi, ont construit un projet politique hégémonique à l’aide d’une interprétation particulière de l’islam. Selon cette vision, le Guide suprême est le remplaçant provisoire de l’imam caché, une sorte de proto-monarque (1). La souveraineté populaire est quantité négligeable. La légitimité divine du pouvoir se suffit à elle-même. En d’autres termes, ce clan entend se débarrasser du versant « républicain » du régime islamique.

Le fond de la crise actuelle ne porte donc pas à proprement parler sur la fraude électorale, mais sur la question de savoir si Khamenei – qui a annoncé la victoire d’Ahmadinejad avant la fin du dépouillement – peut légitimement avoir le dernier mot sur des millions d’Iraniens. C’est un affrontement entre deux conceptions du pouvoir.

 

Comment cette idéologie radicale a-t-elle pu s’imposer, dans un pays plus éduqué, urbanisé et ouvert sur le monde que jamais ?

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Il ne faut pas négliger, comme on le fait trop souvent en Occident, les tensions bien réelles qui traversent la société, entre tradition et modernité. Un certain nombre d’Iraniens – cinq ou six millions, ceux qui ont voté pour Ahmadinejad dès le premier tour en 2005 – sont séduits par cette utopie à portée de main qu’il leur promet en annonçant le retour imminent de l’imam caché. Bon nombre de déshérités aiment croire en la possibilité qu’il leur offre ainsi d’un brusque retournement de fortune.

Mais, plus profondément, Ahmadinejad peut s’interpréter comme le fruit de la crise persistante du capitalisme iranien. L’Iran n’est pas une société industrielle. Le pays compte évidemment des industries, mais l’organisation sociale, les structures et la discipline qui caractérisent le capitalisme classique sont largement absentes. Sans doute en raison de la richesse pétrolière, avec ce que cela signifie d’argent facile, ce n’est pas un système productif, mais un système mercantile qui domine : la richesse est générée non par la création mais par l’échange de biens. Là où le capitaine d’industrie a besoin d’un minimum de transparence, d’État de droit et de stabilité pour investir à long terme, le marchand tire profit de l’opacité des règles, de ses relations privilégiées avec le pouvoir, des disparités de prix (par exemple entre les prix subventionnés et les prix du marché) et donc des situations de crise.

Dans le monde contemporain, ce type de capitalisme entrave le développement. L’Iran a aujourd’hui dramatiquement besoin d’investissements (en particulier d’investissements étrangers), notamment pour moderniser et développer ses infrastructures pétrolières et gazières vétustes. Le projet économique des réformateurs, sous la présidence de Khatami, consistait précisément à sortir du capitalisme mercantile pour faire entrer l’Iran dans l’âge du capitalisme industriel. Il a échoué, fondamentalement, parce que de nombreux membres de l’élite mercantile s’y sont opposés. Le projet néoconservateur est l’expression de cette réaction.

 

Comment la République islamique, où la gauche étatiste était au départ très influente, est-elle devenue la république mercantile dont vous parlez ?

L’arrivée au pouvoir du président Hachemi Rafsandjani, après la guerre Iran-Irak et la mort de Khomeiny, fut une aubaine pour la bourgeoisie mercantile – ces bazari qui avaient financé la révolution par opposition aux projets modernisateurs du Shah. Non seulement l’impératif de reconstruction du pays incitait à rompre avec l’ascétisme, mais Rafsandjani, qui avait lui-même fait fortune dans le commerce de pistaches, avait besoin de se construire une base sociale pour pallier son manque de légitimité religieuse et de charisme personnel. Il s’est assuré le soutien de la bourgeoisie marchande en libéralisant l’économie, en des termes qui n’ont que peu de rapport avec le « libre marché » occidental.

Il s’agissait moins d’ouvrir le système à la concurrence, notamment étrangère, que de favoriser l’enrichissement des proches du pouvoir, en leur accordant licences d’importation et autorisations administratives en tous genres, en organisant les privatisations à leur profit, en leur donnant accès à l’argent du pétrole ou aux dollars subventionnés. La mentalité mercantile a commencé d’imprégner l’ensemble de la société. C’est alors que le corps des Gardiens de la révolution, conçu à l’origine comme une armée de sans-culottes face à l’armée professionnelle du Shah, s’est transformé en véritable conglomérat économique. Ce processus précis fut encouragé par l’état de déliquescence où se trouve l’économie après la guerre.

Le gouvernement ne pouvait plus se permettre d’entretenir une telle force armée ; mais l’idéologie révolutionnaire et le devoir de traiter correctement les héros excluaient de recourir à la démobilisation pure et simple. La solution imaginée par Rafsandjani fut d’encourager l’entreprenariat. Les Gardiens se sont vu attribuer une part de la rente pétrolière comme capital initial. Et la protection politique dont ils bénéficiaient leur a permis de se lancer dans le juteux commerce d’antennes satellite, ou d’opium… Aujourd’hui, les Gardiens de la révolution ont des intérêts dans les télécommunications, le bâtiment, la technologie militaire, la prospection pétrolière, et j’en passe.

 

La présence des Gardiens au cœur du pouvoir actuel s’expliquerait-elle d’abord par une volonté de protéger leurs intérêts sonnants et trébuchants contre la menace représentée par le projet réformateur ?

En partie. Mais il ne faut pas en conclure qu’Ahmadinejad est leur marionnette. Le leadership des Gardiens de la révolution a été coopté par la droite néoconservatrice au moins autant qu’il l’a cooptée. Khamenei a pris soin, par le biais de nominations et de purges, de s’assurer la loyauté idéologique du leadership. Au total, l’alliance entre les néoconservateurs et l’organisation militaire est mutuellement bénéficiaire : les premiers y trouvent le soutien précieux d’un appareil de sécurité ; l’appareil de sécurité y trouve une précieuse protection politique de ses intérêts économiques.

 

Le régime iranien est-il en train de se transformer en régime militaire ?

Cette thèse, de plus en plus répandue, me paraît trop manichéenne. Le corps des Gardiens de la révolution est très divisé. Si le haut commandement est proche d’Ahmadinejad et de Khamenei, bien des hommes de troupe avaient et ont toujours des sympathies pour les réformateurs ou les conservateurs pragmatiques. Et la vieille garde n’aime guère l’évolution mercantile de l’organisation.

Ce n’est pas un hasard si le pouvoir n’a pas encore mobilisé systématiquement les Gardiens contre les manifestants. Il a utilisé les forces paramilitaires, mais pas les Gardiens en tant que tels ; on ne voit pas de tanks dans les rues. Les dirigeants du pays ont conscience qu’un tel engagement engendrerait probablement des tensions insoutenables au sein du corps. Ce n’est pas un régime militaire que nous voyons se mettre en place en Iran, mais un régime sécuritaire. Il est animé par un groupe qui confond ses propres intérêts avec ceux de la nation et qui partage la peur paranoïaque de voir une « révolution de velours » soutenue par l’étranger renverser leur hégémonie. Ce n’est pas un État garnison, c’est un État mafia. C’est l’ambiance des Borgia, l’art en moins, l’idéologie religieuse en plus.

 

Quelles peuvent être les issues à la crise ?

Pour la première fois, le projet autocratique qui s’est construit patiemment pendant des années fait face à une résistance très forte. L’opposition est constituée non de démocrates au sens occidental, mais de groupes hostiles à l’autocratie, choqués par à ce qu’ils considèrent comme un blasphème, cette manière qu’ont Khamenei et Ahmadinejad de se prétendre les représentants de Dieu sur terre. De ce point de vue, cette crise n’est pas seulement l’expression de la contestation de la classe moyenne occidentalisée – l’intelligentsia, les étudiants, les journalistes. C’est bien plus large que cela. Le clergé est aujourd’hui l’un des principaux groupes d’opposition, à l’instar du très respecté ayatollah Montazeri qui, peu de temps avant sa mort en décembre dernier, jugeait « tyrannique » la manière dont le pays était guidé. Mais l’ampleur du rejet ne signifie pas que l’opposition soit en mesure de l’emporter. Comme l’a montré l’aventure malheureuse des réformateurs, victimes de la répression mais aussi de leurs propres atermoiements, la qualité du leadership, sa détermination, sa cohérence sont des éléments essentiels. Et tout cela manque, aujourd’hui comme hier.

Les néoconservateurs gardent donc le contrôle, mais leur pouvoir est très fragile. Son incapacité à proposer un véritable plan de régénération de l’économie pourrait bien signer la perte d’Ahmadinejad. Le déclin de l’activité, dommageable à tous les commerçants, lui a déjà aliéné une bonne partie de la bourgeoise marchande traditionnelle, qui l’avait d’abord soutenu. Malgré leur rhétorique populiste vaguement socialisante, les néoconservateurs n’ont fait que piller l’État, en réorientant les ressources vers les fondations religieuses et les organes révolutionnaires, qui échappent à tout contrôle du Parlement. Ils ont eu la chance d’arriver au pouvoir avec un baril à 60 dollars, quand Khatami avait accédé à la présidence avec un pétrole à 10 dollars. Mais le pays est au bord de la faillite. L’inflation est galopante, le déficit budgétaire colossal, et le gouvernement commence à avoir du mal à verser les salaires.

On ne peut exclure, dans ces conditions, qu’un officier sorte du rang pour prendre le pouvoir. En tout cas, la crise de leadership est telle que les Iraniens pourraient bien être attirés par une personnalité se singularisant avant tout par son esprit de décision, quelles qu’en soient les conséquences. On peut imaginer la capacité de séduction d’un partisan de la manière forte, populiste – un peu comme Ahmadinejad, sans le millénarisme religieux –, qui jouerait une carte extrêmement nationaliste en étant éventuellement prêt à jeter aux orties le caractère islamique de la république. On ne dira jamais assez à quel point le nationalisme est l’idéologie primordiale en Iran, le point nodal de toute légitimité politique.

 

Propos recueillis par Sandrine Tolotti.

Notes

1| Dans le chiisme iranien, il y eut douze imams descendants du Prophète, qui tenaient leur pouvoir de Dieu. Le douzième a disparu en 874. Il s’est « retiré », mais reste vivant pour guider la communauté. C’est l’imam caché, qui reviendra à la fin des temps pour instaurer la justice et la paix.

Pour aller plus loin

Fariba Adelkhah, Iran, Le Cavalier bleu, 2005. Contre les idées reçues.

Thierry Coville, La Révolution invisible, La Découverte, 2007. Le regard d’un économiste sur l’Iran contemporain.

Jean-Pierre Digard, Bernard Hourcade, Yann Richard, L’Iran au XXe siècle. Entre nationalisme, islam et mondialisation, Fayard, 2007. Le livre de référence sur l’histoire iranienne moderne.

Yann Richard, L’Iran de 1800 à nos jours, Flammarion, 2009. Un livre de référence, par un grand spécialiste du chiisme.

LE LIVRE
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L’Iran sous Ahmadinejad. La politique de l’affrontement de Ali Ansari : « L’Iran est devenu un fragile État mafia », Routledge

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